CHAPITRE IV
De lu réalité de notre connaissance.
S 2. PiiiLALÈTHE. Quelqu'un qui n'aura pas compris l'importance qu'il \ ii d'avoir de bonnes idées et d'en entendre la convenance et la disconvenance, croira qu'en raisonnant là-dessus avec tant de soin nous bâtissons des châteaux en l'air, et qu'il n'y aura dans tout notre système que de l'idéal et de l'imaginaire. Un extravagant, dont l'imagination est échauffée, aura l'avantage d'avoir des idées plus vives et en plus grand nombre; ainsi il aurait aussi plus de connaissance. Il y aura autant de certitude dans les visions d'un enthousiaste que dans les raisonnements d'un homme de bon sens, pourvu que cet enthousiaste parle conséquemment ; et il sera aussi vrai de dire qu'une harpie n'est pas un centaure que de dire qu'un carré n'est pas un cercle. S 2. Je réponds que nos idées s'accordent avec les choses, g 3. Mais on en demandera le critérium. § i. Je réponds encore premièrement que cet accord est manifeste à l'égard des idées simples de notre esprit; car, ne pouvant pas se les former lui-même, il faut qu'elles soient produites pelles choses qui agissent sur l'esprit ; et secondement (§ 5), que loules nos idées complexes (excepté celies des substances) , étant des archétypes que l'esprit a formés lui-même, qu'il n'a pas destines a être des copies de quoi que ce soit, ni rapportés à l'existence d'aucune chose comme à leurs originaux, ne peuvent manquer d'a- \oir toute la conformité avec les choses nécessaires à une existence réelle.
Théophile. Notre certitude serait petite, ou plutôt nulle, si elle n'avait point d'autre fondement des idées simples que celui <|iii vient des sens. Avez-vous oublié, monsieur, comment j'ai montré que les idées sont originairement dans notre esprit, et que même nos pensées nous viennent de notre propre fonds, sans que les autres créatures puissent avoir une influence immédiate sur l'âme".' D'ailleurs le fondement de notre certitude, à l'égard des vérités universelles et éternelles, est dans les idées mêmes, indépendamment des sens; comme aussi les idées pures et intelligibles ne dépendent point des sens, par exemple, celle de l'être, de l'un, du même, etc. Mais les idées des qualités sensibles, comme de la couleur, de la saveur, etc. (qui en effet ne sont que des fantômes), nous viennent des sens, c'est-à-dire de nos perceptions confuses. Et le fondement de la vérité des choses contingentes et singulières I. V
;jli NOUVEAUX ESSAIS
est dans le succès qui t'ait que les phénomènes des sens sont liés justement comme les vérités intelligibles le demandent, Voilà la différence qu'on y doit faire; au lieu que celles que vous faites ici entre les idées simples et composées, et idées composées appartenant aux substances et aux accidents, ne me parait point fondée, puisque toutes les idées intelligibles ont leurs archétypes dans la possibilité éternelle des choses.
§ :'). Phïlalèthe. 11 est vrai que nos idées composées n'ont besoin d'archétypes hors de l'esprit que lorsqu'il s'agit d'une substance existante qui doit unir effectivement hors de nous les idées simples dont elles sont composées. La connaissance des vérités mathématiques est réelle, quoiqu'elle ne roule que sur nos idées et qu'on ne trouve nulle part des cercles exacts. Cependant on est assuré que les choses existantes conviendront avec nos archétypes, à mesure que ce qu'on y suppose se trouve existant. $ 7. Ce qui sert encore à justifier la réalité des choses morales. § 8. Et les Offices de Cicéron n'en sont pas moins conformes à la vérité , parce qu'il n'y a personne dans le monde qui règle sa vie exactement sur le modèle d'un homme de bien tel que Cicéron nous l'a dépeint. § 9. Mais, dira-t-on, si les idées morales sont de notre invention, quelle étrange notion aurons-nous de la justice et de la tempérance ! § 10. Je réponds que l'incertitude ne sera que dans le langage, parce qu'on n'entend pas toujours ce qu'on dit, ou ne l'entend pas toujours de même.
Théophile. Vous pouviez répondre encore, monsieur, et bien mieux, à mon avis, que les idées de la justice et de la tempérance ne sont pas de notre invention, non plus que celles du cercle et du carré. Je crois l'avoir assez montré.
S 1 1 . Phïlalèthe. Pour ce qui est des idées des substances qui existent hors de nous, notre connaissance est réelle autant quelle est conforme à ces archétypes; et à cet égard l'esprit ne doit point combiner les idées arbitrairement, d'autant plus qu'il y a fort peu d'idées simples dont nous puissions assurer qu'elles peuvent ou ne peuvent pas exister ensemble dans la nature au delà de ce qui parait par des observations sensibles.
Théophile. C'est, comme j'ai dit plus d'une fois, pareeque ces idées, quand la raison ae saurait juger de leur compatibilité ou connexion, sont confuses, comme sont celles des qualités particulières des sens.
§ 13. Phïlalèthe. Il est bon encore, à l'égard dvs substances existantes, de ne se point borner aux noms ou aux espèces qu'on suppose établies par les noms. Cela me l'ait revenir à ce que nous
avons discuté assez touvent à l'égard de la définition de l'homme. Car, parlant d'un innocent qui a vécu quarante ans sans donner le moindre signe de raison, ne pourrait-on point dire qu'il tient le milieu entre l'homme et la bête"? cela passerait peut-être pour un paradoxe bien hardi, ou même pour une fausseté de très-dangereuse conséquence. Cependant il me semblait autrefois, et il semble encore à quelques-uns de mes amis que je ne saurais encore désabuser, que ce n'est qu'en vertu d'un préjugé fondé sur cette fausse supposition que ces deux noms, homme et bête, signifient des espèces distinctes si bien marquées par des essences réelles dans la nature, que nulle autre espèce ne peut intervenir entre elles, comme si toutes les choses étaient jetées au moule suivant le nombre précis de ce- essences. § I L Quand on demande à ses amis quelle espèce d'animaux sont ces innocents, s'ils ne sont ni hommes ni bêtes, ils répondent que ce sont des innocents et que cela suffît. Quand on demande encore ce qu'ils deviendront dans l'autre monde, nos amis répondent qu'il ne leur importe pas de le savoir ni de le rechercher. Qu'ils tombent ou qu'ils se soutiennent , cela regarde leur maître Rom. XIV, i , qui est bon et fidèle et ne dispose point de ses créatures suivant les bornes étroites de nos pensées ou de nos- opinions particulières, et ne les distingue pas conformément aux noms et espèces qu'il nous plaît d'imaginer: qu'il nous suffit que ceux qui sont capables d'instruction seront appelés à rendre compte de leur conduite et qu'ils recevront leur salaire selon ce qiïils auront fait dans leur corps (2 Corinth. v. 10, § -15). Je vous représenterai encore le reste de leurs raisonnements. La question, disentils, s'il faut priver les imbéciles d'un état à venir, roule sur deux suppositions également fausses : la première, que tout être qui a la forme et apparence extérieure d'homme est destiné à un état d'immortalité après cette vie; et la seconde, que tout ce qui a une naissance humaine doit jouir de ce privilège. Otez ces imaginations, et vous verrez que ces sortes de questions sont ridicules et sans fondement. Et en effet, je crois qu'on désavouera la première supposition et qu'on n'aura pas l'esprit assez enfoncé dans la matière pour croire que la vie éternelle est due à aucune figure d'une masse matérielle, en sorte que la masse doive avoir éternellement du sentiment parce qu'elle a été moulée sur une telle figure. § 16. Mais la seconde supposition vient au secours. On dira que cet innocent vient de parents raisonnables, et que par conséquent il faut qu'il ait une âme raisonnable. Je ne sais par quelle règle de logique on peut établir une telle conséquence, et comment après cela on oserait détruire (\e^ productions mal formées et contrefaites. Oh,
dira-t-on, ce sont des monstres ! Eh bien, soit. Mais que sera cet innocent toujours intraitable? Un défaut dans le corps fera— t-i! un monstre, et non un défaut dans l'esprit ? C'est retourner à la première supposition déjà réfutée, que l'extérieur suflit. Un innocent bien formé est un homme, à ce qu'on croit; il a une âme raisonnable, quoiqu'elle ne paraisse pas. Mais faites les oreilles un peu plus longues et plus pointues, et le nez un peu plus plat qu'à l'ordinaire; alors vous commencez à hésiter. Faites le visage plus étroit, plus plat et plus long; vous voilà tout à fait déterminé. Et si la tète est parfaitement celle de quelque animal, c'est un monstre sans doute, et ce vous estime démonstration qu'il n'a point d'àme raisonnable et qu'il doit être détruit, .le vous demande maintenant où trouver la juste mesure, et les dernières bornes, qui emportent avec elles une âme raisonnable ? Il y a des fœtus humains moitié bètes, moitié hommes; d'autres dont les trois parties participent de l'un, et l'autre partie de l'autre. Comment déterminer au juste les linéaments qui marquent la raison? De plus, ce monstre, ne sera-ce pas une espèce moyenne entre l'homme et la bête? Et tel est Y innocent dont il s'agit.
Théophile. Je m'étonne que vous retourniez à cette question, que nous avons assez examinée, et cela plus d'une fois, et que vous n'avez pas mieux catéchisé vos amis. Si nous distinguons l'homme de la bête parla faculté de raisonner, il n'y a point de milieu, il faut que l'animal dont il s'agit l'ait ou ne l'ait pas; mais comme cette faculté ne parait pas quelquefois, on en juge par des indices qui ne sont pas démonstratifs à la vérité, jusqu'à ce que cette raison se montre; car l'on sait , par l'expérience de ceux qui l'ont perdue ou qui enliu en ont obtenu l'exercice, que sa fonction peut être suspendue. La naissance et la figure donnent des présomptions de ce qui est caché. Mais la présomption de la naissance est effacée [eliditur) par une ligure extrêmement différente de l'humaine, telle qu'était colle de l'animal né d'une femme de Zélande, chez Levinus Lemnius livre 1, ch. 8), qui avait un bec crochu, un cou lond et rond, des yeux élincelants, une queue pointue, une grande agilité à courir d'abord par la chambre. Mais on dira qu'il y a des monstres ou des frères des Lombards (comme les médecins les appelaient autrefois, à cause qu'on disait que les femmes de Lombardie étaient sujettes à ces sortes d'enfantements] qui approchent davantage de la ligure humaine. Eh bien, soit. Comment donc, direz-vous. peut-on déterminer les justes limites de la figure qui doit passer pour humaine? .le réponds que dans une matière conjecturale mi n'a rien île précis. El voila l'allaite finie. » >n objecte que l'innocent ne montre
point de raison, et cependanl il passe pour homme ; mais s'il avait une figure monstrueuse, il ne le serait point, et qu'ainsi on a plus d'égard à la ligure qu'à la raison.' Mais ce monstre montre-t-il de la raison'.' non, sans doute. Nous voyez donc qu'il lui manque plus qu'à l'innocent. Le défaut de l'exercice de la raison est souvent temporel, mais il ne cesse pas dans ceux où il est accompagné d'une tête de chien. Au reste, si cet animal de figure humaine n'est pas un homme, il n'y a pas grand mal à le garder pendant l'incertitude de son sort. Et soit qu'il ait une àme raisonnable, ou qu'il en ait une qui ne le soit pas, Dieu ne l'aura point faite pour rien , et l'on dira de celles des hommes qui demeurent dans un état toujours semblable à celui de la première enfance, que leur sort pourra être le même que celui des âmes de ces enfants qui meurent dans le berceau .