‹ Œuvres. Collationnée sur les meilleurs textes, et prédédée d'une introdChapitre 90 sur 117 · CHAPITRE VU · texte numérisé non relu

CHAPITRE VU

Des prop sitions qu'on nomme maximes ou axiomes.

§ l. Philalèthe. H y a une espèce de proposition- qui, sous le nom de maximes ou axiomes passent pour les principes des sciences; et parce qu'elles sont évidentes par elles-mêmes, on s'esl contenté do les appeler innées , sans que personne ail jamais lâché, que jesache, de faire voir la raison et le fondement de leur extrême clarté, M"1 nOUS force pour ainsi dire a leur donner noire consentement. Il n'est pourtant pas inutile d'entrer dan- cette recherche et de voir si cette grande évidence est particulière à ces seules

propositions, comme aussi d'examiner jusqu'où elles contribuent a nos autres connaissances.

Théophile. Cette recherche est fort utile et même importante. Mais il ne faut point vous figurer, monsieur, qu'elle ait été entièrement négligée. Vous trouverez en cent lieux que les philosophes de l'école ont dit que tes propositions sont évidentes ex terminis , aussitôt qu'on en entend les termes; de sorte qu'ils étaient persuadés que la force de la conviction était fondée dans l'intelligence des termes , c'est-à-dire dans la liaison de leurs idées. Mais les géomètres ont bien fait davantage : c'est qu'ils ont entrepris de les démontrer bien souvent. Proclus attribue déjà à Thaïes de Milet, un des plus anciens géomètres connus, d'avoir voulu démontrer des propositions qu'Euclide a supposées depuis comme évidentes. ( >n rapporte qu'Apollonius a démontré d'autres axiomes, et Proche le fait aussi. Fini M. Roberval, déjà octogénaire ou environ, avait dessein de publier de nouveaux éléments de géométrie, dont je crois vous avoir déjà parlé. Peut-être que les nouveaux éléments de M. Arnaud, qui faisait du bruit alors, y avaient contribué. Il en montra quelque chose dans l'Académie royale des sciences, et quelques-uns trouvèrent à redire que, supposant cet axiome, que si a des égaux un ajoute des grandeurs égales, il en provient des égaux, il démontrait cet autre, qu'on juge de pareille évidence, que si (1rs égaux on àte des grandeurs égales, il en resle des égaux. On disait qu'il devait les supposer tous deux ou les démontrer tous deux. Mais je n'étais pas de cet avis, et je croyais que c'était toujours autant de gagné que d'avoir diminué le nombre des axiomes. Et l'addition sans doute est antérieure à la soustraction et plus simple, parce que les deux termes sont employés dans l'addition l'un comme l'autre, ce qui n'est pas dans la soustraction. M. Arnaud faisait le contraire de M. Roberval. Il supposait encore plus qu'Euclide. Pour ce qui est des maximes, on les prend quelquefois pour des propositions établies, soit qu'elles soient évidentes ou non. Cela pourra être bon pour les commençants, que la scrupulosité arrête; mais quand il s'agit de l'établissement de la science, c"e<t autre chose. C'est ainsi qu'on les prend souvent dans la morale, et même chez les logiciens dans leurs topiques, où il y en a une bonne provision, mais dont une partie en contient d'assez vagues et obscures. Au reste, il y a long-temps que j'ai dit publiquement et en particulier qu'il serait important de démontrer tous nos axiomes secondaires, dont on se sert ordinairement en les réduisant aux axiomes primitifs ou immédiats et indémontrables, qui sont ce que j'appelais dernièrement et ailleurs les identiques.

32 S N01 VIvU "X ESSAIS

S 2. PiiitALÈTtiE. La connaissance est évidente par elle-même

lorsque la convenance ou disconvenance des idées est aperçue immédiatement. § 3. Mais il y a des vérités qu'on ne reconnaît point pour axiomes , qui ne sont pas moins évidentes par ellesmêmes. Voyons si les quatre espèces de convenance , dont nous avons parlé il n'y a pas long-temps (cliap. 1 , § 3, et cliap. 3, p. 7), savoir, l'identité, la connexion, la relation et l'existence réelle, nous en fournissent. § i. Quant à l'identité ou la diversité, nous avons autant de propositions évidentes que nous avons d'idées distinctes, car nous pouvons nier l'une de l'autre, comme en disant que l'homme n'est pas un cheval , que le rouge n'est pas bleu. De plus, il est aussi évident de dire : Ce qui est est , que de dire : Un homme est un homme.

Théophile. Il est vrai et j'ai déjà remarqué qu'il est aussi évident de dire ecthétiquement en particulier A est A. que de dire en général : On est ce qu'on est. Mais il n'est pas toujours sur, comme j'ai déjà remarqué aussi, de nier les sujets des idées différentes l'une de l'autre, comme si quelqu'un voulait dire : Le trilatère (ou ce qui a trois cotés) n'est pas triangle, parce qu'en effet la trilatérilé n'est pas. la triangularilé ; iiem , si quelqu'un avait dit : que les perles de M. Slusius (dont je vous ai parlé il n'y a pas long-temps) ne sont pas des lignes de la parabole cubique, il se serait trompé, et cependant cela aurait paru évidente bien des gens. Feu M. Hardy, conseiller au Châtelet de Paris, excellent géomètre et orientaliste et bien versé dans les anciens géomètres, qui a publié le commentaire de Marinus sur les Data d'Euclide, était tellement prévenu que la section oblique du cône, qu'on appelle ellipse, est différente de la section oblique du cylindre, que la démonstration de Serenus lui paraissait paralogistique , et je ne pus rien gagner sur lui par mes remontrances; aussi était-il à peu près de l'âge de .M. Roberval quand je le voyais, et moi j'étais fort jeune homme : différence qui ne pouvait pas me rendre fort persuasif à son égard, quoique d'ailleurs je fusse fort bien avec lui. Cet exemple peut faire voir en passant ce que peut la prévention encore sur des gens habiles, car il l'était véritablement, et il est parlé de M. Hardy avec estime dans les let 1res de M. Descartes. Mais je l'ai allègue seulement pour montrer combien un se peut tromper en niant une idée de l'autre, quand un ne les a pas assez approfondies où il en esl besoin.

>j ■"). Philai.èthe. Par rapport a la connexion ou coexistence , nous avons fort peu de propositions évidentes par elles-mêmes; il \ en a pourtant et il parait que «est une proposition évidente par

sut i;i;\ti;m)I.mi;m humain, i.iy. iv. a?g

elle-même que deux corps nt sauraient être dans le même lieu.

Théophile. Beaucoup de chrétiens vous le disputent, comme j'ai déjà marqué; et môme Aristote et ceux qui après lui admettent des condensations réelles et exactes qui réduisent un même corps entier dans un plus petit lieu que celui qu'il remplissait auparavant, et qui, comme feu M. Comenius dans un petit livre expies, prétendent renverser la philosophie moderne par l'expérience de l'arquebuse à vent, n'en doivent point convenir. Si vous prenez le corps pour une masse impénétrable, votre énonciation sera vraie, parce qu'elle sera identique ou à peu près; mais on vous niera que le corps réel soit tel. Au moins dira-t-on que Dieu le pourrait faire autrement, de sorte qu'on admettra seulement celte impénétrabilité comme conforme à l'ordre naturel des choses que Dieu a établi et dont l'expérience nous a assurés, quoique d'ailleurs il faille avouer qu'elle est aussi très-conforme à la raison.

§ fi. Philalèthe. Quant aux relations des modes, les mathématiciens ont formé plusieurs axiomes sur la seule relation d'égalité, comme celui dont vous venez de parler, que si des chost's égales on 6te des. choses njalex, le reste est égal. Mais il n'est pas moins évident, je pense, qu'un et un sont égaux <i deux, et que si de cinq doigts d'une main vous en ôtez deux, et encore deux autres des cinq de l'autre main, le nombre des doigts qui restera sera égal.

Théophile. Qu'un et un font doux, ce n'est pas une vérité proprement, mais c'est la définition de deux, quoiqu'il y ait cela de vrai et d'évident que c'est la définition d'une chose possible. Pour ce qui est de l'axiome d'Euclide, appliqué aux doigts de la main, je veux accorder qu'il est aussi aisé de concevoir ce que vous dites des doigts que de le voir d'A et lî ; mais, pour ne pas faire souvent la même chose, on le marque généralement, et après cela il sufiit de faire des subsomptions. Autrement, c'est comme si l'on préférait le calcul en nombres particuliers aux règles universelles; ce qui serait moins obtenir qu'on ne peut. Car il vaut mieux de résoudre ce problème général : « Trouver deux nombres dont la somme fasse » un nombre donné, et dont la différence fasse aussi un nombre » donné, » que de chercher deux nombres dont la somme fasse 10 et dont la différence fasse 6. Car, si je procède dans ce second problème à la mode de l'algèbre numérique, mêlée de la spécieuse, le calcul sera tel : soit a+b=10 et a — b— fi, dont, en ajoutant ensemble le côté droit au droit et le côté gauche au gauche, je fais qu'il en vient a + b-t-a — b=IO-H6; c'est-à-dire (puisque +b et — b se détruisent), 2 a=^lfi, ou a=8. Et , en soustrayant le côté droit du droit et le gauche du gauche (puisque ôter a — b est ajouter

— a+b), je fais qu'il en vient a + b— r.+!)=IO — 6 ; c'est-à-dire '2b=i, ou br=2. Ainsi j'aurai à la vérité les a et b que je demande, qui sont S et 2, qui satisfont à la question, e'est-à-dire dont la somme fait 10 et dont la différence fait 6 ; mais je n'ai pas par là la méthode générale pour quelques autres nombres qu'on voudra ou qu'on pourra mettre au lieu de 10 ou 6; méthode que je pouvais pourtant trouver avec la même facilité que ces deux nombres 8 et 2, en mettant x et v au lieu des nombres 10 et 6. Car, en procédant de même qu'auparavant, il y aura a + b+a — b=:x+v, c'est-àdire 2 a=r\+v, ou a = | , x+v; et il y aura encore a+b — a-i-b =x — v, c'est-à-dire 2 b=x — v ou b=| , x — v. Et ce calcul donne ce théorème ou canon général : que, lorsqu'on demande deux nombres dont la somme et la différence sont données, on n'a qu'à prendre, pour le plus grand des nombres demandés , la moitié de la somme, faite de la somme et la différence données; et, pour le moindre des nombres demandés, la moitié de la différence entre la somme et la différence données. On voit aussi que j'aurais pu me passer des lettres, si j'avais traité les nombres comme lettres-, c'està-dire, si, au lieu de mettre 2 a=l6, et 2 b=i, j'avais écrit 2 a=IO-f-f> et 2 br=IO — 6, ce qui m'aurait donné a=|, 10+6 et b = £, 10 — G. Ainsi, dans le calcul particulier même j'aurais eu le calcul général, prenant ces notes 10 et 6 pour des nombres généraux, comme si c'étaient des lettres x et v. Afin d'avoir une vérité ou méthode plus générale, et prenant ces mêmes caractères, 10 et 6, encore pour les" nombres qu'ils signifient ordinairement, j'aurais un exemple sensible et qui peut servir même d'épreuve. Et comme Vieta a substitué les lettres aux nombres, pour avoir plus de généralité, j'ai voulu réintroduire les caractères des nombres, puisqu'ils sont plus propres que les lettres, dans la spécieuse même. J'ai trouvé cela de beaucoup d'usage dans les grands calculs pour éviter les erreurs, et même pour y appliquer des épreuves, telles que l'abjection du novénaire au milieu du compte, sans en attendre le résultat, quand \\ n'y a que des nombres au lieu de lettres : ce qui se peut souvent, lorsqu'on se sert d'adresse dans les positions, en sorte que les suppositions se trouvent vraies dans le particulier, outre l'usage qu'il y a de voir des liaisons et ordres que les seules lettres ne sauraient toujours faire si bien démêler a l'esprit, comme j'ai montré ailleurs, ayant trouvé que la bonne caractéristique e.-l une des plus grandes aides de l'esprit humain.

S 7. l'iin.Ai.KTiiK. Quanl a l'existence réelle, que j'avais comptée pour la quatrième espèce de convenance qu'on peut remarquer dans les idées, elle ne nous saurait fournir aucun axiome : car nous

n'avons pas même une connaissance démonstrative des êtres hors de nous, Dieu seul excepté.

Théophile. On peut toujours dire que celte proposition : J'existe, est de la dernière évidence, étant une proposition qui ne saurait cire prouvée par aucune autre, ou bien une vérité immédiate. Et de dire : Je pense, donc je suis, ce n'est pas prouver l'existence par la pensée, puisque penser et être pensant sont la même chose; et dire : Je suis pensant, est déjà dire : Je suis. Cependant, vous pouvez exclure cette proposition du nombre des axiomes avec quelque raison; car c'est une proposition de fait, fondée sur une expérience immédiate. et ce n'est pas une proposition nécessaire dont on voie la nécessité dans la convenance immédiate des idées. Au contraire, il n'y a que Dieu qui voie comment ces deux termes moi et Yexistence sont liés ; c'est-à-dire pourquoi j'existe. Mais si l'axiome se prend plus généralement pour une vérité immédiate ou non prouvable, on peut dire que cette proposition : Je suis, est un axiome; et, en tout cas, on peut assurer que c'est une vérité primitive ou bien unum c.r primis cognitis inter terminos complexes; c'est-à-dire que c'est, une des énonciations premières connues, ce qui s'entend dans l'ordre naturel de nos connaissances : car il se peut qu'un homme n'ait jamais pensé à former expressément cette proposition, qui lui est pourtant innée.

?< s. Philalèthe. J'avais toujours cru que les axiomes ont peu diniluence sur les autres parties de notre connaissance ; mais vous m'avez désabusé, puisque vous avez même montré un usage important des identiques. Souffrez pourtant, monsieur, que je vous représente encore ce qui1 j'avais dans l'esprit sur cet article; car vos éclaircissements pourront servir encore à faire revenir d'autres de leur erreur. § 8. C'est une règle célèbre, dans les écoles, que tout raisonnement vient des choses déjà connues et accordées, ex prœcognitis et prœconcessis. Cette règle semble faire regarder ces maximes comme des vérités connues à l'esprit avant les autres, et les autres parties de notre connaissance comme des vérités dépendantes îles axiomes. S 9. Je croyais avoir montré (liv. 1, chap. I que ces axiomes ne sont pas les premiers connus, l'enfant connaissant bien plus tôt que la verge que je lui montre n'est pas le sucre qu'il a goûté, que tout axiome qu'il vous plaira. Mais vous avez distingué entre les connaissances singulières, ou expériences des faits, et entre les principes d'une connaissance universelle et nécessaire (et où je reconnais qu'il faut recourir aux axiomes;, comme aussi entre l'ordre accidentel et naturel.

Théophile. J'avais encore ajouté que dans l'ordre naturel il est

.'intérieur de dire qu'une chose est ce qu'elle est, que de dire qu'elle n'est pas une autre ; car il ne s'agit pas ici de l'histoire de nos découvertes, qui est différente en différents hommes, mais delà liaison et de l'ordre naturel des vérités, qui est toujours le même. Mais votre remarque, savoir, que ce que l'enfant voit n'est qu'un fait, mérite encore plus de rétif xion ; car les expériences des sens ne donnent point des vérités absolument certaines (comme vous l'aviez observé vous-même, monsieur, il n'y a pas long-temps), ni qui soient exemptes de tout, danger d'illusion. Car, s'il est permis de faire des fictions mélaphysiquement possibles, le sucre se pourrait changer en verge d'une manière imperceptible, pour punir l'enfant s'il a été méchant, comme l'eau se change en vin chez nous la veille de Noël, s'il a été bien morigéné. Mais toujours la douleur, direz-vous, que la verge imprime ne sera jamais le plaisir que donne le sucre. Je réponds que l'enfant s'avisera aussi tard d'en faire une proposition expresse que de remarquer cet axiome ; qu'on ne saurait dire véritablement que ce qui est n'est pas en même temps, quoiqu'il puisse fort bien s'apercevoir de la différence du plaisir et de la douleur, aussi bien que de la différence entre apercevoir et ne pas apercevoir.

§ 10. Philalèthe. \oiei cependant quantité d'antres vérités qui sont autant évidentes par elles-mêmes que ces maximes. Par exemple, qu un et deux sont égaux à trois, c'est une proposition aussi évidente que cet axiome qui dit que le tout est égal à toutes ses parties prises ensemble.

Théophile. Vous paraissez avoir oublié, monsieur, comment je \niis ai fait voir plus d'une fois que de dire un et deux est trois n'est que la détinibion du terme de trois; de sorte que de dire qu'un et deux est égal à trois, est autant que dire qu'une chose est égale à elle-même. Pour ce qui est de cet axiome, que le tout est égal à toutes ses parties prises ensemble, Euclide ne s'en sert point expressément. Aussi cet axiome a-t-il besoin de limitation, car il faut ajouter que ces parties ne doivent pas avoir elles-mêmes de partie commune; car 7 et 8 sont parties de I 2, mais elles composent plus que 12. Le buste et le tronc pris ensemble sont plus que l'homme, en ce que le thorax est commun à lous les deux. Mais Euclide dit que le tout est plus grand que su partie . ce qui n'est point sujet ;i caution. Et dire que le corps est plus grand que le tronc ne diffère de l'axiome d'Epclide qu'en ce que cet axiome se borne à ce qu'il faut précisément; mais en l'exemplifianl et revêlant de corps, on hiii que l'intelligible devient encore sensible , car dire un tel toul esl plus grand que sa partie telle, c'est en effet la proposition

SUR L'ENTENDEMENT HUMAIN. LIV. IV. .f.t.!

qu'un tout est plus grand que sa partie, mais dont les traits sont chargés de quelque enluminure ou addition ; c'est comme qui dit AB dit A. Ainsi il ne faut point opposer ici l'axiome et l'exemple comme de différentes vérités à cet égard, mais considérer l'axiome comme incorporé dans l'exemple et rendant l'exemple véritable. Autre chose est quand l'évidence ne se remarque pas dans l'exemple même, et que l'affirmation de l'exemple est une conséquence et non seulement une subsomption de la proposition universelle, comme il peut arriver encore à l'égard des axiomes.

Pailalèthe. Notre habile auteur dit ici : Je voudrais bien demander à ces messieurs, qui prétendent que tonte autre connaissance (qui n'est pas de fait) dépend des principes généraux innés et évidents par eux-mêmes, de quel principe ils ont besoin pour prouver que deux et deux est quatre? Car on connaît, selon lui. la vérité de ces sortes de propositions sans le secours d'aucune preuve. Qu'en dites-vous, monsieur'.'

Tiikophilk. .le dis que je vous attendais là bien préparé. Ce n'est pas une vérité tout à fait immédiate que deux et deux sont, quatre, supposé que quatre signifie trois et un. On peut donc la démontrer, et voici comment :

Définitions. : I) Deux est un et un.

2) Trois est deux et un.

3) Quatre est trois et un.

Axiome : Mettant de-, choses égales a la place, l'égalité demeure.

Démonstration : 2 et 2 est 2 et I et 1 (par la déf. I). 2 et 1 et I est 3 et 1 (par la déf. 2). :t et, 1 est i (par la déf. 3).

Donc (par l'axiome) 2 et 2 est i.

Ce qu'il fallait, démontrer, .le pouvais, au lieu de dire que 2 et 2 est 2 et I et I. mettre que 2 et 2 est égal à 2 et ! et 4, et ainsi des autres. .Mais on le peut sous-entendre partout pour avoir plus tôt fait; et cela en vertu d'un autre axiome, qui porte qu'une chose est égale à elle-même, ou que ce qui est le même est égal.

Philalèthe. Cette démonstration, quelque peu nécessaire qu'elle soit par rapport à sa conclusion trop connue, sert à montrer comment les vérités ont de la dépendance des définitions et des axiomes. Ainsi je prévois ce que vous répondre/, à plusieurs objections qu'on fait contre l'usage des axiomes. On objecte qu'il \ aura une mulli-

tuile innombrable de principes, mais c'est quand on compte entre les principes les corollaires qui suivent des définitions avec l'aide de quelque axiome. Et puisque les définitions ou idées sont innombrables, les principes le seront aussi, dans ce sens et supposant même avec vous que les principes indémontrables sont les axiomes identiques. Us deviennent innombrables aussi par l'exemplification : mais, clans le fond, on peut compter A est A. et 1} est B pour un même principe revêtu diversement.

Théophile. De plus, cette différence des degrés qu'il y a dans l'évidence fait que je n'accorde point à votre célèbre auteur que toutes ces vérités qu'on appelle principes , et qui passent pour évidentes par el!e:-mèmes, parce qu'elles sont si voisines des premiers axiomes indémontrables , sont entièrement indépendantes et incapables de recevoir les unes des autres aucune lumière ni preuve; car on les peut toujours réduire ou aux axiomes mêmes ou à d'autres vérités plus voisines des axiomes, comme cette vérité que deux et deux font quatre vous l'a fait voir. El je viens de vous raconter comment M. Roberval diminuait le nombre des axiomes d'Euclide, en réduisant quelquefois l'un à l'autre.

§ l I . l'im.Ai.KTiiK. Cet écrivain judicieux, qui a fourni occasion à nos conférences, accorde que les maximes ont leur usage; mais il croit que c'est plutôt celui de fermer la bouche aux obstinés que d'établir les sciences, .le serais fort aise, dit-il , qu'on me montrât quelqu'une de ces sciences bâties sur ces axiomes généraux dont on ne puisse faire voir qu'elle se soutient aussi bien sans axiomes.

Théophile. La géométrie est sans doute une de ces sciences. Euclide emploie expressément les axiomes dans les démonstrations; et cet axiome, (pie & deux grandeurs homogènes -ont égales lors- » que l'une n'est ni plus grande ni plus petite que l'autre. » est le fondemenl îles démonstrations d'Euclide et d'Ârchimède sur la grandeur des curvilignes. Archimède a employé des axiomes dont Euclide n'avail point besoin : par exemple, que de deux lignes, dont chacune a sa concavité toujours du même côté, celle qui enferme l'autre est la plus grande. On ne saurait aussi se passer des axiomes identiques en géométrie, comme, par exemple, du principe de contradiction ou des démonstrations qui mènent à l'impossible. El quant aux autres axiomes qui en sonl démontrables, on pourrait s'en passer, absolument parlant, et tirer les conclusions immédiatement des identiques et des définitions : mais la prolixité des démonstrations el les répétitions sans fin où l'on tomberait alors causeraient une confusion horrible s'il fallait toujours recommencer abovo; au lieu que, supposant les propositions moyennes déjà

démontrées, on [tasse aisément plus loin. Et cette supposition dos \érités déjà connues est utile surtout à l'égard des axiomes, car ils reviennent si souvent que les géomètres sont obligés de s'en servir à tout moment sans les citer; de sorte qu'on se tromperait de croire qu'ils n'y sont pas, parce qu'on ne les voit peut-être pas toujours allégués à la marge.

Philalèthe. .Mais il objecte l'exemple de la théologie. C'est de la révélation, dit notre auteur, que nous est venue la connaissance de cette sainte religion: et, sans ce secours, les maximes n'auraient jamais été capables de nous la faire connaître. La lumière nous vient donc des choses mêmes, ou immédiatement de l'infaillible véracité de Dieu.

Théophile. C'est comme si je disais. La médecine est fondée sur l'expérience . donc la raison n'y sert de rien. La théologie chrétienne, qui est la vraie médecine des âmes, est fondée sur la révélation, qui répond a l'expérience; mais, pour en faire un corps accompli, il y faut joindre la théologie naturelle , qui est tirée des axiomes de la raison éternelle. Ce principe même, que lu véracité est un attribut de Dieu, sur lequel vous reconnaissez que la certitude de la révélation est fondée, n'est-il pas une maxime prise de la théologie naturelle"?

Philalèthe. Notre auteur veut qu'on distingue entre le moyen d'acquérir la connaissance cl celui de l'enseigner, ou bien entre enseigner et communiquer. Après qu'on eut érigé les éco'es et établi des professeurs pour enseigner les sciences que d'autres avaient inventées, ces professeurs se sont servis de ces maximes pour imprimer les sciences dans l'esprit de leurs écoliers et pour les convaincre, par le moyen des axiomes , de quelques vérités particulières; au lieu que les vérités pari iculières ont servi aux premiers inventeurs à trouver la vérité sans les maximes générales.

Théophile, .le voudrais qu'on nous eût justifié cette procédure prétendue par des exemples de quelques vérités particulières Mais, à bien considérer les choses, on ne la trouvera point pratiquée dans l'établissement des sciences; et si l'inventeur ne trouve qu'une vérité particulière, il n'est inventeur qu'à demi. Si Pythagore avait seulement observé que le triangle dont les côtes sont 3, ï. •"> a la propriété de l'égalité du carré de l'hypoténuse avec ceux des côtés (c'est-à-dire que 9 + 16 fait 25] , aurait-il été inventeur pour cela de cette grande vérité qui comprend tous les triangles rectangles, et qui est passée en maxime chez les géomètres'.' Il est vrai que souvent un exemple, envisagé par hasard, sert d occasion à un homme ingénieux pour s'aviser de chercher la \é-

.tic. Soi \ i:u \ i:ssms

iiié générale; mais c'est encore une affaire bien souvent que de la trouver, outre que cette voie d'invention n'est pas la meilleure ni la plus employée chez ceux qui procèdent par ordre et par méthode, et ils ne s'en servent que dans les occasions où de meilleures méthodes se trouvent, courtes. C'est comme quelques-uns ont cru qu'Archimède a trouvé la quadrature de la parabole en pesant un morceau de bois taillé paraboliquement , et que cette expérience particulière lui a fait trouver la vérité générale; mais ceux qui connaissent la pénétration de ce grand homme voient bien qu'il n'avait point besoin d'un tel secours. Cependant, quand cette voie empirique des vérités particulières aurait été l'occasion de toutes les découvertes, elle n'aurait pas été sutfisanle pour les donner; et les inventeurs mêmes ont élé ravis fie remarquer les maximes et les vérités générales quand ils ont pu les atteindre : autrement, leurs inventions auraient été fort imparfaites. Tout ce qu'on peut donc attribuer aux écoles et aux professeurs . c'est d'avoir recueilli et rangé les maximes et les autres vérités générales ; et plût à Dieu qu'on l'eût fait encore davantage et avec plus de soin et de choix : les sciences ne se trouveraient pas si dissipées et si embrouillées. Au reste, j'avoue qu'il y a souvent de la différence entre la méthode dont on se sert pour enseigner les sciences et celle qui les a fait trouver; mais ce n'est pas le point dont il s'agit. Quelquefois, comme j'ai déjà observé , le hasard a donné occasion aux inventions. Si l'on avait remarqué ces occasions et en avait conservé la mémoire a la postérité (ce qui aurait été fort utile) , ce détail aurait été une partie très-considérable de l'histoire des arts ; mais il n'aurait pas été propre à en faire les systèmes. Quelquefois aussi les inventeurs ont procédé raisonnablement à la vérité , mais par de grands circuits, .le trouve qu'en des rencontres d'importance les auteurs auraient rendu service au public s'ils avaient voulu marquer sincèrement dans leurs écrits les traces de leurs essais; mais si le système de la science devait être fabriqué sur ce pied-la, ce serait comme si dans une maison achevée l'on voulait garder tout l'appareil dont l'architecte a eu besoin pour l'élever. Les bonnes méthodes d'enseigner sont toutes telles que la science aurait pu être trouvée certainement par leur chemin ; et alors, si elles ne sont pas empiriques, c'est-à-dire si les vérités sont enseignées par des raisons ou par des preuves tirées des idées, ce sera toujours par axiomes, théorèmes, canons et aulies telles propositions générales. Autre chose esl quand les vérités sont des aphorismes , comme ceux d'Hippoçrate, c'est-à-dire des vérités de fait ou générales, ou du moins vraies le plus souvent, apprises par l'observation ou fondées eu

sîii i/i;mkm>i.\ii;m hlmaLV. li\ iv. ;i.;7

expérience, et dont on n'a pas des raison? tout a fait convaincantes. Mais ce n'est pas de quoi il s'agit ici . car ces vérités ne sont point connues par la liaison des idées.

Philalèthe. Voici la manière par laquelle notre ingénieux auteur conçoit que le besoin des maximes a été introduit. Les écoles ayant établi la dispute comme la pierre de touche de l'habileté des gens, elles adjugeaient la victoire à celui à qui le champ de bataille demeurait, et qui parlait le dernier. Mais pour donner moyen de convaincre les opiniâtres, il fallait établir les maximes.

TnÉOPHiLE. Les écoles de philosophie auraient mieux lait sans doute de joindre la pratique a la théorie, comme font les écoles de médecine, de chimie et mathématiques, et de donner le prix a celui qui aurait le mieux lait, surtout en morale, plutôt qu'à celui qui aurait le mieux parlé. Cependant, comme il y a des matières où le discours même est un effet, et quelquefois le seul effet et chefd'œuvre qui peut faire connaître l'habileté d'un homme, comme dans les matières métaphysiques, on a eu raison, en quelques rencontres, déjuger de l'habileté des gens par le succèsqu'ilsonteudans les conférences. L'on sait même qu'au commencement de la réformalion les protestants ont provoqué leurs adversaires à venir a des colloques et disputes ; et quelquefois, sur le succès de ces disputes, le public a conclu pour la réforme. L'on sait aussi combien l'art déparier et de donner du jour et de la force aux raisons, et, si l'on le peut appeler ainsi, l'art de disputer, peut dans un conseil d'état et de guene, dans une cour de justice, dans une consultation de médecine, et même dans une conversation. Kl l'on est obligé de recourir a ce moyen, et de se contenter de paroles au lieu de faits dansées rencontres, par celle raison même qu'il s'agit alors d'un événement ou fait futur, ou il serait trop tard d'apprendre la vérité par l'effet. Ainsi l'art de disputer ou de combattre par raisons (où je comprends ici l'allégation des autorités et des exemples) est très-grand et Ires- important ; mais par malheur il est fort mal réglé, et c'est aussi pour cela que souvent on ne conclut rien ou qu'on conclut mal. C'est pourquoi j'ai eu plus d'une fois le dessein de faire des remarques sur les colloques des théologiens, dont nous avons des relations, pour montrer les défauts qui s'y peuvent remarquer, et les remèdes (pion y pourrait employer. Dans des consultations sur les affaires, si ceux qui ont le plus de pouvoir n'ont pas l'esprit fort solide, l'autorité ou l'éloquence l'emportent ordinairement quand elles sont bandées contrôla \érilé. En un mot, l'ait de conférer et de disputer aurait besoin d'être tout refondu. Pour ce qui est de l'avantage de celui qui parle le dernier, J. :>'j

il n'a presque lien que dans les conversations libres; car dans les conseils les suffrages vont par ordre, soit qu'on commence ou qu'on Unisse par le dernier en rang. Il est vrai que c'est ordinairement au président de commencer et de finir, c'est-à-dire de proposer et de conclure; mais il conclut selon la pluralité des voix. Et dans les disputes académiques, c'est le répondant ou le soutenant qui parle le dernier, et le champ de bataille lui demeure presque toujours par une coutume établie. Il s'agit de le tenter, et non pas de le confondre; autrement ce serait agir en ennemi. Et pour dire le vrai, il n'est presque point question de la vérité dans ces rencontres; aussi soutient-on en différents temps des thèses opposéesdans la même chaire. On montra à Casaubon la salle de la Sorbonne, et on lui dit : « Voici un lieu où l'on a disputé durant tant de siècles. » 11 répondit : « Qu'y a-t-on conclu? »

Philalèthe. On a pourtant voulu empêcher que la dispute n'allât à l'infini, et faire qu'il y eût moyen de décider entre deux combattants également experts, afin qu'elle n'engageât dans une suite infinie de syllogismes. Et ce moyen a été d'introduire certaines propositions gén' raies, la plupart évidentes par elles-mêmes, et qui, étant de nature à être reçues de tous les hommes avec un entier consentement, devaient être considérées comme des mesures générales de la vérité, et tenir lieu de principes (lorsque les disputants n'en avaient posé d'autres) au delà desquels on ne pouvait point aller, et auxquels on serait obligé de se tenir de part et d'autre. Ainsi ces maximes ayant reçu le nom de principes qu'on ne pourrait point nier dans la dispute, et qui terminaient la question, on les prit par erreur (selon mon auteur) pour la source des connaissances, et pour les fondements des sciences.

Théophile. Plut a Dieu qu'on en usât de la sorte dans les disputes, il n'y aurait rien à redire; car on déciderait quelque chose. Et que pourrait-un faire de meilleur que de réduire la controverse, c'est-a-dire les ventés contestées, a i\v^ vérités évidentes et incontestable--'.' ne serait -ce pas les établir d'une manière démonstrative? El qui peut douter que ces principes qui finiraient les disputes, en établissant la \éiïté, ne seraient en même temps les -nui ces des connaissances? Car pourvu (pic le raisonnement soit bon, il n'importe qu'on le fasse tacitement dans son cabinet ou qu'on l'établisse publiquement en chaire. Et quand mémo ces principe- serment plutôt des demandes que des axiomes, prenant le- demandes non pascomme Eudide, mais comme Aristote, c'està-dire comme dis suppositions qu'on veut accorder en alten tant qu'il y ail lieu de les prouver, ce- principe- auraient toujours cet

usage, que par ce moyen toutes les autres questions seraient réduites à un petit nombre de propositions. Ainsi je suis le plus surpris du monde de voir blâmer une chose louable par je ne sais quelle prévention dont, on voit bien, par l'exemple de votre auteur, que les plus habiles hommes sont susceptibles, faute d'attention. Par malheur on fait tout autre chose dans les disputes académiques. Au lieu d'établir des axiomes généraux, on fait tout ce qu'on peut pour les affaiblir par des distinctions vaines et peu entendues, et l'on se plaît à employer certaines règles philosophiques dont il v a de grands livres tout pleins, mais qui sont peu sûres et peu déterminées, cl qu'on a le plaisir d'éluder en les distinguant. Ce n'est pas le moyen de terminer les disputes, mais de les rendre infinies, et de lasser enfin l'adversaire. Et c'est comme si on le menait dans un lieu obscur où l'on frappe à tort et à travers, et où personne ne peut juger des coups. Cette invention est admirable pour tes soutenants [respondentes] qui se sont engagés à soutenir certaines thèses. C'est un bouclier de Vulcain qui les rend invulnérables; c'est Orci galea, le baume de Pluton, qui les rend invisibles. Il faut qu'ils soient bien malhabiles ou bien malheureux, si avec cela on les peut attraper. Il est vrai qu'il y a des règles qui ont (\t's exceptions, surtout dans les questions où il entre beaucoup de circonstances, comme dans la jurisprudence. Mais pour en rendre l'usage sur il faut que ces exceptions soient déterminées en nombre cl en sens, autant qu'il est possible : et alors il peut arriver que l'exception ait elle-même ses sous-exceptions, c'est-à-dire ses rèplications, et que la réplication ait des duplications, etc.: mais, au bout du compte, il faut que toutes ces exceptions et sous-exceptions bien déterminées, jointes avec la règle, achèvent l'universalité, ('."est de quoi la jurisprudence fournit des exemples très-remarquables. Mais si ces sortes de règles chargées d'exceptions et sous-exceptions devaient entrer dans les disputes académiques, il faudrait toujours disputer la plume à la main, en tenant comme un protocole de ce qui se dit-do part et d'autre. Et cela serait encore nécessaire d'ailleurs, en disputant constamment en forme par plusieurs syllogismes mêlés de temps en temps de distinctions où la meilleure mémoire du monde se doit confondre. Mais on n'a garde de se donner celte peine de pousser assez les syllogismes en forme et de les enregistrer, pour découvrir la vérité quand elle est sans récompense; et l'on n'en viendrait pas même a bout quand on voudrait, à moins que les distinctions ne fussent exclues ou mieux réglées.

Pihlalètiîe. Il est pourtant vrai, comme noire auteur l'observe, que la méthode de l'école ayant été introduite encore dans les ton-

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versations hors dos écoles, pour fermer aussi la bouche aux chicaneurs, y a fait un méchant effet. Car pourvu qu'un ait les idées moyennes on ne peut voir la liaison sans le secours des maximes, et avant qu'elles aient été produites ; et cela suffirait pour des gens sincères et Irai tables. Mais la méthode des écoles ayant autorisé et encouragé les hommes à s'opposer et à résister à des vérités évidentes jusqu'à ce qu'ils soient réduits à se contredire ou à combattre des principes établis, il ne faut point s'étonner que dans la conversation ordinaire ils n'aient pas honte de faire ce qui est un sujet de gloire, et passe pour vertu dans les écoles. L'auteur ajoute quedes gens raisonnables, répandus dans le reste du monde, qui n'ont pas été corrompus par l'éducation, auront bien de la peine a croire qu'une telle méthode ait jamais été suivie par des personnes qui font profession d'aimer la vérité, et qui passent leur vie à étudier la religion ou la nature. .le n'examinerai point ici, dit-il. combien cette manière d'instruire est propre à détourner l'esprit des jeunes gens de l'amour et d'une recherche sincère de la vérité, ou plutôt à les faire douter s'il y a effectivement quelque vérité dans le monde, ou du moins qui mérite qu'on s'y attache. Mais ce que jecrois fortement, ajoute-t-il. c'est qu'excepté les lieux qui ont admis la philosophie péripatéticienne dans leurs écoles, où elle a régné plusieurs siècles sans enseigner autre chose au monde que l'art de disputer, on n'a regardé nulle part ces maximes comme les fondements des sciences, et comme des secours importants pour avancer dans la connaissance des choses.

Théophile. Votre habile auteur veut que les écolesseules soient portées à former des maximes; et cependant c'est i instinct général et très-raisonnable du genre humain. Vous le pouvez juger parles proverbes qui sont en usage chez toutes les nations, et qui ne sont ordinairement que des maximes dont le public est convenu. Cependant quand des personnes de jugement prononcent quelque chose qui nous paraît contraire à la vérité, il faut leur rendre la justice de soupçonner qu'il y a plus de défaut dans leurs expressions que dans leurs sentiment- : c'esl ce qui se confirme ici dans notre auteur, dont je commence a entrevoir le motif <|iii l'anime contre les maximes; cl c'est qu'effectivement dans les discours ordinaires ou il nes'agit point d'exercer comme dans les écoles, c'est chicanerque de vouloir être convaincu pour se rendre ; d'ailleurs, le plus souvent on a v meilleure grâce de supprimer les majeures qui s'entendent, cl de se contenter des enthymèmes; et même, sans former dos prémisses, il suffit souvent de mettre le simple médius terminus ou l'idée moyenne, l'espril en comprenant assez la liaison sans qu'on l'ex-

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prime. Et cela va bien quand celle liaison est incontestable; mais vous m'avouerez aus.-i. monsieur, qu'il arrive souvent qu'on va trop vite à la supposer, et qu'il en naît des paralogismes, de sorle qu'il vaudrait mieux bien souvent d'avoir égard à la sûreté en exprimant que de lui préférer la brièveté et l'élégance. Cependant la prévention de votre auteur contre les maximes lui a fait rejeter tout à fait leur utilité pour l'établissement de la vérité, et va jusqu'à les rendre complices des désordres de la conversation. Il e-t vrai que les jeunes gens qui se sont accoutumés aux exercices académiques, où l'on s'occupe un peu trop à s'exercer, et pasassez à tirer de l'exercice le plus grand fruit qu'il doit avoir, qui est la connaissance, ont de la peine à s'en défaire dans le monde. Et une de leurs chicanes esl de ne vouloir point se rendre à la vérité que lorsqu'on la leur a rendue tout à fait palpable, quoique la sincérité et môme la civilité les dût obliger de ne pas attendre cp^. extrémités, qui les font devenir incommodes et en donnent mauvaise opinion. Et il faut avouer que c'est un vice dont les gens de lettres se trouvent souvent infectés. Cependant la faute n'est pas de vouloir réduire les vérités aux maximes, mais de le vouloir faire à contretemps et sans besoin; car l'esprit humain envisage beaucoup tout d'un coup, et c'est le gêner que de le vouloir obliger à s'arrêter à chaque pas qu'il fait et a exprimer tout ce qu'il pense ('.est justement comme si, en faisant son compte avec un marchand ou avec un hôte, on le voulait obliger de tout compter avec les doigts pour en être plus sur. Et pour demander cela il faudrait être ou stiipide ou capricieux. En effet, quelquefois on trouve que Pétrone a eu raison de dire adolescentes in zcholisstultissimos péri, que les jeunes gens deviennent stupides et même écervelés quelquefois dans les lieux qui devraient être les écoles de la sagesse; corruptio optimi pessima. Mais encore plus souvent ils deviennent vains, brouillon- et brouillés, capricieux, incommodes, et cela dépend souvent de l'humeur des maîtres qu'ils ont. Au reste je trouve qu'il y a des fautes bien plus grandes dans la conversation, que celle de demander trop de clarté. Car ordinairement on tombe dans le vice opposé, et l'on n'en donne ou n'en demande pas assez. Si l'un est incommode, l'autre est dommageable et dangereux.

£ 12. Philai.ktiie. L'usage des maximes l'est aus-i quelquefois, quand on les attache à des notions fautes, vagues et incertaines : car alors les maximes servent à nous confirmer dans nos erreur-, et même à prouver des contradictions. Par exemple, celui qui, avec Descartes, se forme une idée de ce qu'il appelle corps comme d'une chose qui n'est qu'étendue peut démontrer aisément par cette

maxime : Ce qui est est, qu'il n'y a point de vide, c'est-à-dire l'espace sans corps; car il connaît sa propre idée, il connaît qu'elle est ce qu'elle est, et non une autre idée : ainsi étendue, corps et espace étant chez lui trois mots qui signifient une même cliose, il lui est aussi véritable de dire que l'espace est corps que de dire que le corps est corps (§ 4 3). Mais un autre, à qui corps signifie une étendue solide, conclura de la môme façon que de dire que l'espace n'est pas corpt est aussi sur qu'aucune proposition qu'on puisse prouver par cette maxime : // est impossible qu'une chose soit el ne soit pas en même temps.

Théophile. Le mauvais usage des maximes ne doit pas faire blâmer leur usage en général : toutes les vérités sont sujettes à cet inconvénient, qu'en les joignant à des faussetés on peut conclure faux, ou même des contradictoires. Et, dans cet exemple, on n'a guère besoin de ces axiomes identiques à qui l'on impute la cause de l'erreur et de la contradiction. Cela se verrait si l'argument de ceux qui concluent de leur définition que l'espace est corps ou que l'espace n'est point corps était réduit en forme. 11 y a même quelque cliose de trop dans cette conséquence : le corps est étendu et solide, donc l'extension, c'est-à-dire l'étendue, n'est point corps, et rétendue n'est point chose corporelle; car j'ai déjà remarqué qu'il v a des expressions superflues des idées , ou qui ne multiplient point les choses; comme si quelqu'un disait : par triquetrwn j'entends un triangle trilatéral , et concluait de là que tout trilatéral n'est pas triangle. Ainsi un cartésien pourra dire que l'idée de l'étendue solide est de cette même nature, c'est-à-dire qu'il y a du superflu ; comme, en effet, prenant l'étendue pour quelque chose de substantiel, toute étendue sera solide, ou bien toute étendue sera corporelle. Pour ce qui est du vide, un cartésien aura droit de conclure de son idée ou façon d'idée qu'il n'y en a point, supposé que son idée soif bonne; mais un autre n'aura point raison de conclure d'abord de la sienne qu'il en peut avoir; comme en effet, quoique je ne sois pas pour l'opinion cartésienne, je crois pourtant qu'il n'y a point de vide, et je trouve qu'on l'ait dans cet exemple un plus mauvais usage des idées que des maximes.

§ 15. PhilalÈTHE Au moins il semble que, tel usage qu'on voudra faire des maximes dans les propositions verbales, elles ne non-; Sauraient donner la moindre connaissance sur les substances qui

existent hors de nous.

Théophile. Je suis d'un tout autre sentiment. Par exemple, cette maxime, que la nature agit par les plus courtes voies, ou

du moins par les plus déterminées, suffit seule pour rendre raison

presque de toute l'optique, catoplrique et dioptrique, c'est-à-dire de ce qui se passe hors de nous dans les actions de la lumière, comme je l'ai montré autrefois; et M. Molineux l'a fort approuvé dans sa Dioptrique, qui est un très-bon livre.

Philalèthe. On prétend pourtant que lorsqu'on se sert des principes identiques pour prouver des propositions où il y a des mots qui signifienl des idées composées, comme homme ou vertu, leur usage est extrêmement dangereux, et engage les hommes à regarder ou a recevoir la l'ausseté comme une vérité manifeste. Et c'esl parce que les hommes croient que lorsqu'on retient les mêmes termes les propositions roulent sur les mêmes choses, quoique les idées que ces termes signifient soient différentes; de sorte que les hommes, prenant les mots pour les choses, comme ils le l'ont ordinairement, des maximes servent communément à prouver depropositions contradictoires.

Théophile. Quelle injustice de blâmer les pauvres maximes de ce qui doit être imputé au mauvais usage des termes et à leurs équivocations! Par la même raison on blâmera les syllogismes, parce qu'on conclut mal lorsque les termes sont équivoques. Mais le syllogisme en est innocent, parce qu'en effet il j a quatre termes alors contre les régies des syllogismes. Par la inélne raison on blâmerait aussi le calcul des arithméticiens ou i\^ algébristes, parce qu'en mettant x pour v, ou en prenant a pour b par mégarde, l'on en lire des conclusions fausses et contradictoires.

S 19. Philalèthe. Je croirais pour le moins que les maximes sont peu utiles quand on a des idées claires et distinctes; et d'autres veulent même qu'alors elles ne soient absolument de nul usage, et prétendent que quiconque, dans ces rencontres, ne peut pas discerner la vérité et la fausseté sans ces sortes de maximes, ne pourra le faire par leur entremise; et notre auteur (§§ 16, 17) fait même voir qu'elles ne servent point à décider si un tel est homme ou non.

Théophile. Si les vérités sont fort simples ci évidentes, et fort proches des identiques ci des définitions, on n'a guère besoin d'employer expressémenl des maximes pour en tirer ces vérités, car l'esprit les emploie virtuellement et fait sa conclusion toul d'un coup sans entrepôts. Mais, sans les axiomes et les théorèmes déjà connus, les mathématiciens auraient bien de la peine à avancer: car, dans les longues conséquences, il est bon de s'arrêter de temps en temps et de se faire comme des colonnes milliaires au milieu du chemin, qui serviront encore aux autres à le marquer. Sans cela, ces longs chemins seront trop incommodes et paraîtront même confus et obscurs, sans qu'on y puisse rien discerner et relever que

.(','. NOl VEAUX ESSAIS

l'endroit ou l'on est : c'est aller sur mer sans compas dans une nuit obscure, sans voir fond, ni rive, ni étoiles; c'est marcher dans de vastes landes où il n'y a ni arbres, ni collines, ni ruisseaux: c'est aussi comme une chaîne à anneaux destinée à mesurer des longueurs ou il y aurait quelques centaines d'anneaux semblables entre eux tout de suite, sans une distinction de chapelet, ou de plus gros grains, ou de plus grands anneaux, ou d'autres divisions qui pourraient marquer les pieds, les toises, les perches, etc. L'esprit qui aime l'unité dans la multitude joint donc ensemble quelques-unes des conséquences pour en former des conclusions moyennes, et c'est l'usage des maximes et des théorèmes. Par ce moyen, il v a plus de plaisir, plus de lumière, plus de souvenir, plus d'application et moins de répétition. Si quelque analyste ne voulait point supposer, en calculant ces deux maximes géométriques, que le carré de l'hypoténuse est égal aux deux carrés des cotés de l'angle droit, et que les côtés correspondants des triangles semblables sont proportionnels, s'imaginant que, parce qu'on a la démonstration de ces deux théorèmes par la liaison des idées qu'ils enferment, il pourrait s'en passer aisément en mettant les idées mêmes à leur place, il se trouvera fort éloigné de son compte. Mais afin que vous ne pensiez pas, monsieur, que le bon usage de ces maximes est resserré dans les bornes des seules sciences mathématiques, vous trouverez qu'il n'est pas moindre dans la jurisprudence ; et un des principaux moyens de la rendre plus facile et d'en envisager le vaste océan comme dans une carte de géographie, c'est de réduire quantité de décisions particulières à des principes plus généraux. Par exemple , on trouvera que quantité de lois des Digestes, d'actions ou d'exceptions, de celles qu'on appelle in factum . dépendent de cette maxime : Ne quis alterius damno fiât locupletior, qu'il ne faut pas que l'un profite du dommage qui en arriverait à l'autre; ce qu'il faudrait pourtant exprimer un peu plu> précisément. Il est vrai qu'il y a une grande distinction à faire entre les règles de droit. Je parle des bonnes, el non de certains brocards Ihnmirtlica) introduits par les docteurs. qui sont vagues et obscurs, quoique ces règles encore pourraient devenir souvent bonnes et utiles si on les réformait; au lien qu'avec leurs distinctions infinies cum suis fathsntiis elles ne servent qu'à embrouiller. Or les bonnes règles sont ou des aphorismes ou des maximes, el sous les maximes je comprends tant axiomes que théorèmes. Si ce sont des aphorismes qui se forment par induction el observation, et non par raison a priori, el que les habiles ^ens ont fabriques après une revue /UJ droit établi, ce texte A\\ jn-

risconsulte... dans le titre des Digestes qui parle des règles de droit, a lieu : Non ex régula jus suint, sed ex jure quod est régulant jieri. c'est-à-dire qu'on tire des règles d'un droit déjà connu pour s'en mieux souvenir, mais qu'on n'établit pas le droit sur ces règles. Mais il y a des maximes fondamentales qui constituent le droit même et forment les actions, exceptions, implications, etc., qui, lorsqu'elles sont enseignées par la pure raison et ne viennent pas du pouvoir arbitraire de l'état, constituent le droit naturel; et telle est la règle dont je viens de parler, qui défend le profit dommageable. Il y a aussi des règles dont les exceptions sont rares et par conséquent qui passent pour universelles : telle est la règle des Institutions de l'empereur Justinien dans le § 2 du titre des Actions, qui porte que, lorsqu'il s'agit des choses corporelles, l'acteur ne possède point, excepté dans un seul cas, que l'empereur dit être marqué dans les Digestes; mais on est encore après pour le chercher. Il est vrai que quelques-uns, nu lieu de sane uno casu, lisent sane non uno. et d'un cas on peut faire plusieurs quelquefois, ('.liez les médecins, feu M. Barner, qui nous avait fait espérer un nouveau Sennertus ou système de médecine accommodé aux nouvelles découvertes ou opinions, en nous donnant son Prodromus, avance que la manière que les médecins observent ordinairement dans leurs systèmes de pratique est d'expliquer l'art de guérir en traitant d'une maladie après l'autre, suivant l'ordre des parties du corps humain ou, autrement, sans avoir donné des préceptes de pratique universels communs à plusieurs maladies et symptômes, et que cela les engage à une infinité de répétitions ; en sorte qu'on pourrait retrancher, selon lui, les trois quarts de Sennerlus et abréger la science infiniment par des propositions générales, et surtout parcelles à qui convient le zaGôXov repÛTov d'Arislote, c'est-adire qui sont réciproques ou y approchent. .le crois qu'il a raison de conseiller cette méthode, surtout à l'égard des préceptes où la médecine est ratiocinative ; mais, à proportion qu'elle est empirique, il n'est pas si aisé ni si sur de former des propositions universelles. Et, de plus, il y a ordinairement des complications dans les maladies particulières qui forment comme une imitation des substances : tellement qu'une maladie esi comme une plante ou un animal, qui demande une histoire à part; c'est-à-dire ce sont des modes ou façons d'être à qui convient ce que nous avons dit des corps ou choses substantielles, une fièvre quarte étant aussi dillicile a approfondir que l'or ou le vif-argent. Ainsi il est bon. nonobstant les préceptes universels, de chercher dans les espèces des maladies des méthodes de guérir e( des remèdes qui satisfassent a

plusieurs indications et concours de causes ensemble, et surtout de recueillir ceux que l'expérience a autorisés; ce que Sennertus n'a pas assez fait, car d'habiles gens ont remarqué que les compositions des recettes qu'il propose sont souvent plus formées ex ingenio par estime qu'autorisées par l'expérience, comme il le faudrait pour être plus sûr de son fait, .le crois donc que le meilleur sera de joindre les deux voies et de ne pas se plaindre des répétitions dans une matière si délicate et si importante comme est la médecine, où je trouve qu'il nous manque ce que nous avons de trop, à mon avis, dans la jurisprudence, c'est-à-dire des livres des cas particuliers et des répertoires de ce qui a déjà été observé : car je crois que la millième partie des livres des jurisconsultes nous suffirait, mais que nous n'aurions rien de trop en matière de médecine, si nous avions mille fois plus d'observations bien circonstanciées, puisque la jurisprudence est toute fondée en raisons à l'égard de ce qui n'est pas expressément marqué par les lois ou par les coutumes. Car on le peut toujours tirer ou de la loi, ou du droit naturel au défaut de la loi, par le moyen de la raison , et les lois de chaque pays sont finies et déterminées ou peuvent le devenir^ au lieu qu'en médecine les principes d'expérience, c'est-à-dire les observations, ne sauraient être trop multipliées pour donner plus d'occasion à la raison de déchiffrer ce que la nature ne nous donne à connaître qu'à demi. Au reste, je ne sache personne qui emploie les axiomes de la manière que l'auteur habile dont vous parlez le fait faire (§§ 16, 17); comme si quelqu'un, pour démontrer à un enfant qu'un nègre est un homme, se servait du principe : Ce qui est est , en disant : Un nègre a l'âme raisonnable ; or l'âme raisonnable et l'homme est la même chose; et par conséquent, si, ayant l'âme raisonnable, il n'était pas homme, il serait faux que ce qui esl est, ou bien une même chose serait et ne serait pas en même temps. Car, sans employer ces maximes, qui ne sont poinl de saison ici et n'entrent pas directement dans le raisonnement, comme aussi elles n'y avancent rien, tout le monde se contentera de raisonner ainsi : Un nègre a l'âme raisonnable; quiconque a l'âme raisonnable esl homme: donc le nègre est homme; et si quelqu'un, prévenu qu'il n'y a point d'âme raisonnable quand elle ne nous parait point, concluait que les enfants qui ne \iennent que de naître et les imbéciles ne sont poinl de l'espèce humaine (comme en effet l'auteur rapporte avoir discouru avec des personnes fort raisonnables qui le niaient), je ne crois point (pie le mauvais usage de la maxime : qu'il est impossible qu'une chose soit et ne -oit pas, les séduirait, ni qu'ils \ pensent même en faisant ce raisonnement. La

si R L'ENTENDEMENT HUMAIN. L1V. t\. 347

source de leur cireur serait une extension du principe de nuire auteur, qui nie qu'il y a quelque chose dans l'àme dont elle ne s'aperçoit pas : au lieu que ces messieurs iraient jusqu'à nier l'àme même lorsque d'autres ne l'aperçoivent point.

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