II AVERTISSEMENT
de besicles, lu, relu, comparé les éditions de son temps. Ce travail de simple collation, tout le monde pouvait le faire : mais personne ne l'avait fait encore. Buffon a dit : Le génie, c'est la patience. Quel dommage que ce ne soit pas vrai! Nous aurions du coup gagné notre brevet.
Les altérations qui déparent le texte de Rabelais sont dues à deux causes : d'abord, à la négligence et à l'impéritie des imprimew^s successifs, puis à l'obligation ou s'est trouvé l'auteur, de supprimer les hardiesses des premières éditions, pour éviter que lui et le livre ne fussent jetés au bûcher.
Pendant la lutte de Borne avec la France, la censure fermait les yeux ; on laissait dire et écrire beaucoup de choses non pas seulement contre les moines, comme au moyen âge, mais contre les théologiens, les évêques, contre la Sorbonne surtout. Louis XII avait laisse crier : « Vive la réforme l » Au théâtre français, le Molière du temps attirait la foule avec une pièce où l'on disait crûment que les cardinaux avaient des maîtresses : un des personnages s' exprimait ainsi :
Pource que l'Eglise entreprend Sur temporaleité et prcnt, Nous ne pouvons avoir repos.
Plus tard, quand François Ier se fut réconcilié avec le nape, quand on commença à brûler les hérétiques et leurs livres, il fallut se montrer prudent.
Un privilège de Henri II, accordé sur la demande de Rabelais, constate que ce dernier s'était plaint des imprimeurs, qui avaient altéré , corrompu et perverti son œuvre en maints endroits.
Cette allégation n était quune finesse : finesse bien excusable en face du bûcher toujours allumé. J'absous vo~
AVERTISSEMENT. ir
lontiers le curé de Meudon du petit péché de mensonge , mais la preuve incontestable qu'il ne disait pas vrai résulte d'un fait bien facile à constater :
Maintenez les premières leçons, les leçons hardies; et tout ce qui les entoure se comprend et s'éclaire. Avec les leçons substituées, tout est obscur, niais ou inintelligible.
Les lecteurs apprécieront par quelques exemples pris sur mille au hasard, l'importance des corrections de deux sortes que nous avons pu faire.
1° Leçons altérées.
Nous imprimons que Gymnaste avait habitué son cheval à ne craindre « les armes ny corps morts. » Telle est la leçon efel535, et de l'édition antérieure. Dans toutes les autres, armes s'est métamorphosé en âmes. Un cheval qui a peur des âmes! Depuis plus de trois siècles on prête au noble animal une superstition qu'Un a sans doute jamais eue.
A partir de 1534, Rabelais est censé dire, en parlant d'un chevreuil : Les pieds droits de devant. Le Duchat <'est même chargé d'expliquer le phénomène. Nous avons préféré à son explication la leçon de Nourry et de Marne f, qui disent simplement ; Le pied droit.
Au chap. 33 du Ier livre de Pantagruel (p. 485) nous rétablissons deux lignes que, depuis 1534 aussi , tous les éditeurs ont jugé à propos de sauter, comme des moutons de Panurge. Grâce à la légèreté de nos confrères, trois paysans sont placés en cinq boules, sans en éprouver aucun mal, puisqu'ils reparaissent bientôt s'escrimani avec leurs pasles et leurs pioches. Dieu aidant, nous avons retrouvé, dans Claude Nourry, un paysan pour
iv AVERTISSEMENT.
chaque boule, et nous voilà dispensés d'expliquer comment on peut mettre trois paysans en cinq boules. Ce qui nous soulage d'un grand poids.
Grandgousier,sur unpropos tenu par sa femme, menace de se couper le laboureur de nature... Ah! dit la reine, pour ma parole n'en faites ny pys ny moins. Leçon charmante des éditions anciennes : on y substitue depuis trois siècles ny plus ny moins; platitude qui aurait exaspéî-é Grundgousier au lieu de le calmer.
Nous lisons dans Nourry des livres dignes de mémoire ; peut-être l'auteur ou l'imprimeur a-t-il eu l'idée de substituer de haute fustaye à dignes de mémoire. Dignes est resté et nous lisons : dignes de haute fustaye î
2° Leçons hardies enlevées.
Gargantua dans les premières éditions se vante d'avoir inventé le torchecul le plus royal, etc. Cette épithete a été supprimée par flatterie, pour faire croire peut-être que les rois n ont jamais besoin d'an pareil ustensile.
Les théologiens, les sorbonnistes des éditions anciennes deviennent des sophistes.
La Sorbonne est remplacée par la tour de Nesle. Un docteur en Sorbonne devient un docteur en gaye science.
Panurge se vante d'avoir embourré pas mal de parisiennes, voire, dit-il, de théologiennes et de mangeresses d'images.
Le passage est supprimé depuis plus de tî*ois siècles.
AVERTISSEMENT. v
On enseigne à Grandgousicr comme précepteur pour Gargantua un grand docteur en théologie. Dans F. Juste, ce n'est plus qu'un docteur sophiste.
Chopiner theologalemeut devient chopiner sophistiquement; comprenne qui pourra.
Le capitaine merdaille (p. 217) dit; Je renie la chair, la mort et le sang.
Cette leçon est supprimée depuis 1534.
Page 303, Rabelais parlant des chroniques de Gargantua dit : Comme vrais fidèles, les avez creues tout ainsi que texte de bible ou du saint Evangile.
Depuis 1534, on enlève la bible et l'évangile et l'on imprime . Les avez creues galantement.
Notre auteur raille les commentateurs des lois : Au regard des lettres d'humanités, dit-il, Hz en usent comme un crucifix d'un pifre.
Depuis 1534, la comparaison est supprimée.
L'orthographe de notre édition ne nous -a pas coûlt moins de soins que le texte.
En notre qualité de bibliophiles , d'hommes curieux des choses du passé, nous ne trouvons pas que la presse elle-même soit assez exacte pour reproduire les écrits de cette époque. La figure des lettres, leurs dispositions, leurs variétés de combinaisons pour' représenter le même mot, tout cela nous paraît digne de respect comme des portraits d'ancêtres. La photographie devrait avoir le droit exclusif de nous en fournir des images ; mais le plus grand nombre des lecteurs fait bon marché de cette jnanie d'antiquaires : il ne pense pas que le génie d'un grand écri-
ti AVERTISSEMENT.
vain pende au cou d'une esse longue ; il a la faiblesse de vouloir des livres lisibles. Nous avons essayé de le satisfaire, sans nous compromettre.
Vingt personnes m'ont adressé la question suivante : Reproduisez-vous la véritable orthographe de Rabelais? J'ai été plus d'une fois tenté de répondît à la manière de Panurge : Et ubi prenus? Ou prenez-vous l 'orthographe de Rabelais? Dans ses manuscrits? — Sauf les inscriptions latines de Montpellier, on ne connaît de lui que quelques lettres écrites deux ou trois cents ans après sa mort ! ! — Dans les éditions faites de son vivant ? — // n'y en a pas qui se ressemblent. — Dans l'une d'elles de préférence? Laquelle? La première en date, ou la dernière? — Toutes sont bariolées également. Veut-on un exemple entre mille? Au prologue de Gargantua, le mot huile revient quatre fois en six lignes : il est constamment écrit, dans une même édition, de trois manières différentes. L'orthographe de maître Alcofribas? C'est un protée ; vous n'en saisirez jamais la forme, fussiez-vous plus fin que maistre Mouche. Dira-t on que cette anarchie même est la loi de notre auteur, qu'il suivait le code des Thélémites : Fais ce que voudras. On peut parler ainsi de ses imprimeurs, mais non de lui.
Au commencement du seizième siècle, l'étymologie était fort à la mode; nos aïeux la poursuivaient à outrance. Quelque route qu'ils prissent, ils ne manquaient jamais de s'égarer. Tout chemin les menait ou elle n'était pas. C'a été une sorte dépêché originel qui nous a valu la perte des traditions du moyen âge et ce déluge de formes bizarres, dont bon nombre s'abritent encore sous l'égide de l'Académie. Il faut chercher dans cette manie la cause des variétés d'orthographe dont fourmillent les éditions de cette époque ; et si ces variétés se présentent plus fréquentes chez Rabelais que chez nul autre, la cause principale en
AVERTISSEMENT. vu
est au grand nombre de reproductions de ses œuvres par des imprimeurs différents.
Un bibliophile insfruit, qui voudrait nous donner une idée, non de l'orthographe de Rabelais (c'est un mythe), mais de celle de tous ses imprimeurs, pourrait s'y prendre ainsi que je vais dire. Il publierait la plus ancienne édition connue de chaque livre , et en note il signalerait les variantes de texte et d'orthographe de toutes celles faites du vivant de l'auteur. Un pareil travail ferait les délices des disciples de Nodier. Jusqu'ici personne ne l'a entrepris.
Le Duchat et Johanneau se sont arrêtés tantôt aux formes les plus compliquées , tantôt aux plus simples : ils n'ont eu aucun soin d'éviter les anachronismes. Ainsi le premier emm paour, z'/ha, il feut, au lieu de peur, il a, il fut, comme on lit dans Cl. Nourry, dans Marne f, etc. : mais il imprimera constamment avec s les pronoms ilz, quelz, qui, sans une exception, sont terminés par z dam les éditions anciennes.
Johanneau fait de même : en outre, il affuble d'un malencontreux y les mots si, aussi, ainsi; ses imparfaits sont en oys, non en ois ; ses prétérits sont souvent en arent, à la troisième personne du pluriel.
Le quinteux de l'Aulnaye s'est attaché aux formes les plus bizarres, les plus confictes eni babouyneries; et comme si les éditions anciennes n'en contenaient pas assez à son gré, il s'est mis à en fabriquer un bon nombre. Entre profit, profict, proffict, prouffict, son choix sera bientôt fait, il prendra le dernier, quoique le plus rare. Ung pour un ne se trouve dans aucune édition des 3e, 4e et§e livres : il se rencontre dans quelques éditions des deux premiers : vite il mettra des ung partout, comme Le Duchat et Johanneau. Il écrit constamment : Respondist avec s au prétérit, ce qui ne se voit qu'à l'état de faute dans les vieux textes. Les prétérits en arent (estimarent, au lieu de es-
vin AVERTISSEMENT.
timèrent) ont pour lui, comme pour Johanneau, un charme inexprimable. Or, ces prétérits, combien sontils? — Un contre mille dans les éditions anciennes, et nous avons la certitude qu'ils ne viennent pas de Rabelais, mais de Dolet. Si de l'Aulnaye a eu la pensée de rendre notre auteur illisible , il n'a pas trop mal réussi.
Je fais peut-être un jugement téméraire ; mais je soupçonne fort mes questionneurs d'avoir pris son orthographe pour celle de maître François.
Cette manie de déguiser les mots sous des formes compliquées et impossibles a eu son temps. J'ai compté dans une édition tres-estimée de Montaigne plus de trente mille mascarades orthographiques ajoutées aux éditions originales et qui feraient le désespoir du philosophe gascon.
Le procédé que nous avons imaginé pour faciliter la lecture ne ressemble en rien à celui qui nous a été légèrement prêté. Loin d'habiller Rabelais à la moderne, nous avons à cet égard poussé la réserve jusqu à ses dernières limites.
La seule liberté grande que nous nous soyons permise est la suivante : Nous distinguons, d'après l'usage actuel, les lettres \et], u etv, comme on le fait partout pour les auteurs latins, pour nos écrivains du grand siècle, comme l'ont pratiqué le Duchat, Johanneau, M. Jannet, M. de Montaiglon, et dans sa belle collection des anciens poètes de la France, notre maître à tous, M. Guessard.
A cette innocente exception près, nous n'admettons pas vour un seul mot une lettre, un signe qui ne se trouvent dans une édition de quelque œuvre de Rabelais, depuis le Pantagruel de Nourry jusqu à la mort du curé de Meudon. Nous accordons la préférence à la forme autorisée par l'académie, ou, si elle nous fait défaut, à celle qui s'en rapproche le plus, pourvu quelle se rencontre fréquemment et non à l'état d'exception ou d'erreur.
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Nous ri 'adoptons pas une seule élision sans ravoir rencontrée dans une édition contemporaine de l'auteur.
L'accord du participe avec que régime était autrefois facultatif; nous le maintenons quandnous le trouvons, sans jamais l'étendre d'un cas à un autre.
Le participe présent se rencontre souvent avec la forme féminine ou avec celle du pluriel. Nous nous gardons bien alors de lui enlever une seule lettre.
Nous écrivons alternativement au, ou et on. Au a notre préférence; mais nous ne l'admettons que dans les cas oh une ancienne édition nous l'offre. Les trois formes se retrouvent encore dans les patois français, et si par hasard, il avait plu à Rabelais de les employer tour à tour, nous serions coupables de nous arrêter à une seule.
Le lecteur verra que nous ajoutons une s au pluriel des mots terminées en é et que nous adoptons es, non ez. Ce n'est point un anachronisme ; on trouve cette orthographe dans les éditions du temps, et elle est très-fréquente dans l'édition de Dolet, qui a même recommandé spécialement la règle.
Leur signifiant à eux (il leur a dit), se rencontre avec s et sans s. — Nous avons partout respecté cette bizarrerie. Le peuple fait encore sonner s en pareil cas. Qui sait si cette prononciation ri était pas facultative?
A la seconde personne du présent de l'indicatif, dans les verbes en er, tantôt nous frouvons e, tantôt es. Nous acceptons cette variété. En faisant autrement nous laisserions supposer que la règle absolue d'aujourd'hui était pratiquée alors.
Que pronom est toujours régime aujourd'hui. Parfois nous le trouvons sujet, dans Rabelais. Évidemment nous ne le remplaçons jamais par qui.
G se rencontre souvent à l'état de lettre parasite ou étymologique. Nous ne le supprimons pas de notre chef.
a AVERTISSEMENT.
Une foule de mots sont d'un genre différent de celui d'aujourd'hui. Quelques-uns se rencontrent même tantôt au masculin, tantôt au féminin ; nous respectons tout cela.
Sur, dans les éditions anciennes, est parfois écrit comme aujourd'hui, parfois avec s au lieu de r. Nous avons respecté ces deux formes. Laquelle, en effet, aurions-nous choisie ? La seconde? c'était un démenti à notre méthode. La première? c'eût été laisser croire que r sonnait comme aujourd'hui, tandis qu'il est possible et probable que cette r n'avait pas plus de valeur que celle des infinitif? enev, sinon pour tous, du moins pour certains.
Bans tous les cas où l'on pourrait soupçonner que la différence d'orthographe implique différence de son, nous avons renoncé à l'uniformité sans nous contredire, car elle n'a jamais été notre but direct.
Quant à la ponctuation, nous nous sommes rapprochés le plus possible du système ancien, sans nous interdire quelques innocentes modifications, dans le genre de celleci. Le point ordinaire n'avait pas, au temps de Rabelais, la valeur constante qu'il a aujourd'hui. Souvent on l'employait dans les cas où nous plaçons les deux points. Lorsque pour éviter toute obscurité, la chose était indispensable, nous avons substitué au point les deux points. Nous ajoutons parfois quelques virgules. Dolet ne s'en est pas fait faute.
Ce qu'il nous a fallu de temps et de travail pour accomplir bien imparfaitement une tâche au-dessus de nos forces, nous aurions presque honte de le dire. Sans les encouragements éclairés de notre excellent et savant éditeur M. A. F, Didot, jamais l'entreprise n'eût été menée à fin.
Notre bête bactrienne aura-t-elle le même sort que celle du fils de Lagus ? — Messieurs les Égyptiens, nous attendons votre jugement.
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La critique décidera si nous avons bien fait, d'essayer malgré not?*e insuffisance, d'appliquer à un auteur du seizième siècle la méthode suivie pour la reproduction des livres de l'antiquité classique ; si nous avons résolu L problème de faciliter la lecture de Rabelais, sans porte? la plus légère atteinte au texte et à la grammaire de l'époque, sans nous rendre coupables de ces anachronisme* orthographiques si fréquents dans les éditions modernes. Les conseils nous flatteront autant que les éloges.
Que dirons-nous de notre glose ?
Le métier est sans gloire ; mais il n'est pas sans péril. L'évêque d' Avr anches raconte que Copus, notre ancien, pour avoir matagrabolisé quelques notules pantagruéhnes, fut sanglé d'importance. Passerai, faute de brûler assez vite son commentaire, faillit mourir sans confession. Songez avec quel dédain Iiabelais traite Accursius, le roi de notre confrérie ! Il y a deux vers de Gringore qui me sifflent aux oreilles comme le fouet de Satan :
On voit aulcuns sur textes faire gloses Ruralement , qui n'y entendent rien.
Serions-nous de ces aulcuns ? Apposerions-nous, comme les douaniers dont parle Voltaire, notre marque de plomb sur la dentelle de Venise ?
Je lis dans la préface de M. Marty Laveaux, page 10, ligne 20 : « Souvent pour éclaircir le texte, on na qu'à supprimer les notes. »
Notre savant confrère est trop modeste pour parler ainsi de nous tous, en faisant exception pour lui seul. Les augures se sont trahis. Le métier est perdu.
Dans une réunion d'amis, on venait d'exalter la science outre mesure. Je ne me souviens plus à quel propos l'un
xii AVERTISSEMENT.
de nous dit à Mickiewicz : Croyez -vous que le monde finirai — Oui, fit-il, et je sais quand. Il finira le lendemain du jour où les savants auront démontré quil ne peut pas finir.
Si j'osais parodier ces paroles sublimes du poète, je vous dirais que moi aussi je sais quand Dante, Rabelais et le géant Shakespeare ne seront plus compris de personne.... le lendemain du jour où les commentateurs auront tout expliqua
Chut! ceci entre nous. Quand on a pendant aes années tenté mille efforts pour faire comprendre aux autres ce quon na pas toujours compris soi-même, il est bien de ru se point vanter, mais il est permis de se taire.
BlJRGAUD DES MARETS*
Ce qu'on sait de certain sur la vie de Rabelais se borne à bien peu de chc*es,et l'on a suppléé à l'absence des faits par une fouie d'anecdotes fausses, absurdes ou suspectes. En effet, la légende s'est étendue des personnages du roman jusqu'à l'auteur luimême, et Rabelais est devenu, sous la plume de ceux qui ont écrit sa vie, un être presque aussi fantastique que Gargantua ou Pantagruel (i). Faire justice de ces fables ridicules, replacer dans la réalité des faits, dans le milieu où il vécut, l'homme que l'on a presque toujours envisagé à travers les conceptions bizarres de sa fiction romanesque , telle est la tache que nous nous sommes imposée, heureux si nous parvenons à éclaircir certains points mal compris jusqu'à présent, et à rendre quelques traits sérieux à cette physionomie si étrangement défigurée par la légende populaire et par la fantaisie des biographes.
Nous voyons commencer à sa naissance l'incertitude qui règne sur une partie de sa vie. D'après l'indication la plus généralement adoptée, il serait né en 1 483, comme le plus grand artiste de la Renaissance, Raphaël, comme l'apôtre de la Réforme, Luther. Nous pensons, avec le P. Niceron qui depuis longtemps a soupçonné la vérité à cet égard, avec M. Paul Lacroix, l'un des derniers biographes de notre auteur, avec M. Benjamin Fillon, l'un des éditeurs de Poitou et Vcndte, que cette date doit être avancée de plusieurs années, et rapprochée de l'an
1 « Sa vie qui est imprimée on tête du Gargantua est aussi fausse et aussi absurde que le Gargantua lui-même. » Voltaire, Lettre sur Rabelais.
R\BELAIS. — T. I. 1
i49&, moyenne indiquée par mainte circonstanee, notamment par l'âge de ceux qui ont toujours passé pour les contemporains de Rabelais. C'est dans cette plantureuse province de Ton raine (1), c'est à Chinon (2), patrie d'Agnès Sorel, que l'auteur de Gargantua vint au monde. Il était le dernier de plusieurs frères, et son père, Thomas Rabelais, exerçait dans cette ville la profession d'apothicaire, ou, suivant les autres, d'aubergiste, à l'enseigne delà Lamproie. Ce qui est certain, c'est que celui-ci possédait à Chinon une maison qui, du temps de l'historien de Thou, était devenue un cabaret (3), et, aux environs, le clos de la Devinière, renommé pour l'excellent vin pineau qu'il produisait.
Près de là, au village de Seully, était une abbaye où le jeune Rabelais fut mis en pension vers l'âge de neuf à dix ans. Voyant qu'il n'y apprenait rien, on l'envoya au couvent de la Baumette fondé par René à un quart de lieue d'Angers, d'autres di-
» La terra molle e liela e dilettosa
Simili a se gli abitator produce.
Tasso, Gierus. liber.
2 « M.Toinard me dist à Orléans qu'il avoit ouï dire que Rabelais estoit de Benais , petit village proche de Bourgueil , et qu'il y avoit veu une vieille femme de ce nom-là. » Note manuscrite de Euet. Cet emprunt ne sera pas le seul que nous ferons à la piquante publication de notre collègue à la Bibliothèque impériale , M. Baudement les Rabelais de Euet: Paris, Académie des bibliophiles, 1S67, in-lG.
3 Cette circonstance inspira à de Thou des vers latins agréablement unités par le traducteur français de ses Mémoires :
Ainsi Bacchus, dieu de la joie Qui régla toujours mon destin,.
Jusqu'en l'autre monde m'envoi»
De quoi dissiper mon chagrin:
Car de ma maison paternelle
Il vient de faire un cabaret
Où le plaisir se renouvelle
Entre le blanc et le clairet
Les jours de fête on s'y régale,
On y rit du soir au matin ;
Dans le jardin et dans la salle
Tout Chinon se trouve en festin.
Là chacun dit sa chansonne'.!*,
Là !e plus sage est le plus fou,
Ht danse au son de la musette
Le» plus gais branles du Poitou, cic
sent à l'université de cette dernière ville. On ajoute qu'il n'y profita guère davantage, et le seul fruit de son séjour en Anjou .jurait été sa liaison avec les frères du Bellay, qui devaient un jour s'élever aux plus hautes dignités de PKtal et de l'Eglise. Mais, dans une histoire manuscrite et très-détaillée de l'université d'Angers, on ne trouve aueune trace d'études que Rabelais y aurait fakes, tandis que tout porte à croire qu'il fut écolier et novice à la Baumette. Cela résulte d'abord d'un passage de Gargantua (i) où il est difficile de ne pas reconnaître un souenir personnel. « Je scai, fait-il dire au maître d'hôtel du seigneur de Painensac, des lieux à la Basmette, à Chaînon (Chinon)... et ailleurs, où les estables sont au plus haut du logis. » A cette première présomption vient se joindre une tradition presque contemporaine, c'est celle qui résulte du témoignage de Bruneau, sieur de Tartifume, avocat à Angers, mort en 16:26, à un âge très-avancé, et dont la jeunesse touche ainsi aux dernières années de Rabelais. Dans un ouvrage manuscrit, Plillandinopolis, conservé à la bibliothèque d'Angers, l'auteur, parlant du couvent de la Baumette, s'exprime ainsi, p. 81 : « Il y avoit des religieux cordeliers de l'ordre de Saint-François qui, pour leur trop grande licence, en furent mis dehors par les Recollez, religieux du même ordre.... Messire François Rabelais a été novice en ce couvent, duquel aussi il faict mention au ier livre de son Gargantua. » Enfin Bruneau revient, p. 3y3 du même ouvrage, sur la Baumette, et rappelle une seconde fois que messire Rabelais y a été novice (1).
Il ne fallut sans doute rien moins qu'une volonté formelle de la part de ses parents (3), pour que Rabelais, avec le caractère
*Ch. 12.
* Nous devons ces renseignements h l'obligeance de M. de Lens
inspecteur de l'Académie d'Angers.
3 Cordigerutn es?e
Vult pater.
F. Rabelœsii Gesia, dans le Florelum philosoplticitm d'Antoine Leroy. Cet opuscule, imprimé à Paris en 1649, in-4°, renferme des détails curieux sur Rabelais. L'auteur, descendant d'Adrien Leroy, jadis attaché au cardinal du Bellay, fut lui-même successivement curé de
et les goûts qu'on lui suppose, se décidât à embrasser l'état monastique, et surtout à entrer dans un ordre mendiant. Quoi qu'il en soit, nous le retrouvons quelques années après en Poitou, où i'; ttira sans doute un autre de ses compagnons d'études de la Bau mette, Geoffroy d'Estissac, et chez les cordeliers deFontenay* Ic-Comte, qui, dit Collelet(i), « faisoient vœu d'ignoranceencore plus que de religion » et pouvaient s'appliquer la phrase de frère Jean des Entommeures : « Dans notre abbaye, nous n'étudions jamais de peur des auripeaux. » C'est là qu'il acheva son novicia*. et passa successivement par tous les degrés du sacerdoce jusqu'à la prêtrise, qu'il aurait reçue en i5ii, suivant Pierre de Saint- Romuald (2), mais plus probablement en i520, ou peut-être un peu auparavant avec dispense, comme d'Estissac que nous venons de nommer, qui n'avait que vingt-trois ans en i5i8, lorsqu'il monta sur le siège épiscopal de Maille/ais. Le 5 avril i5ic), nous voyons Rabelais apposer sa signature, en qualité de frère mineur, au bas d'un acte d'achat par les cordeliers de la moitié d'une auberge à Fontenay (3). Son ordination doit être rapprochée de cette époque.
La-Chapelle-du-Bois dans le Maine , professeur de rhétorique à Angers , professeur de philosophie au collège d'Harcourt à Paris. Il connut personnellement trois des successeurs de Eabelais dans la cure de Meudon : Michel Colin, Antoine Grandet et Antoine Moreau. C'est à l'instigation de ce dernier qu'il se retira à Meudon pendant la Fronde, et put, ainsi qu'il s'en fait honneur, prêcher dans ia même chaire, enseigner dans la même école que Rabelais , et composer son Florelum dans le cabinet que Rabelais avait autrefois habité. Du reste cet ouvrage ne renferme qu'une partie des matériaux qu'il fit entrer depuis (postérieurement à 1654) dans ses Baùelœsina Elogia , manuscrit latin de la Bibliothèque impériale, i 11 -fol., n° 8704, dont Bréquigny a donné une analyse insuffisante dans les Notices des Manuscrits, t. V, p. 132 , et qui, malgré son style pédantesque et souvent obscur, au milieu d'interminables citations d'ouvrages plus ou moins connus , renferme une foule de détails qu'on chercherait vainement ailleurs.
1 Histoire des poêles françois, mss. de la Bibliothèque du Louvre.
2 Trésor chronologique, 1642-47, 3 vol. in-fol., à l'année 1553.
3 Outre la signature de Eabelais, dont le fac-similé a été donné par M. Benjamin Fillon dans son article Fonlcnay-lc-Comte de l'ouvrage qu'il a publié avec M. 0. de Rochebrune. Poitou et Vendée,
Rabelais resta à Fontenay une quinzaine d'années (i5oc)i52/j)«De ce séjour datent deux sentiments fortement enracinés chez lui : l'amour des lettres et la haine des moines. 11 y compléta ses études négligées, et s'éprit d'une vive passion pour ces auteurs de la Grèce et de Rome qui renaissaient alors de toutes parts, pour cette science encyclopédique (i) dont on trouve les iraees dans ses ouvrages et qui était alors le mot d'ordre de tous les esprits affamés de savoir. Il est probable qu'il joignit dès lors à cette étude celle de nos vieux auteurs français : romans de chevalerie, Roman de la Rose , Pathclin, Villon, Crétin et toute cette littérature de la fin du xve siècle ou du commencement du xvie, si profondément empreinte du vieil esprit gaulois, dont notre auteur devait être l'un des représentants les plus complets.
Un cordelier qui s'adonnait aux sciences profanes, au grec surtout, étude encore suspecte, devait aisément passer parmi ses compagnons pour un faux frère, pour pis encore. On a peine à s'imaginer quelle furieuse opposition Y hellénisme , comme on l'appelait alors, rencontra dans le clergé au commencement du xvie siècle. L'érudition était accusée de favoriser la révolte de l'intelligence, et la langue grecque, sa plus haute expression, qui livrait à l'esprit d'examen les monuments de la primitive Église, et dont le nom se liait au souvenir d'un schisme douloureux, devait être l'objet d'une suspicion toute particulière. D'ailleurs la renaissance des études grecques coïncidait avec la première introduction en France des doctrines du luthéranisme, et le clergé prétendait que cette coïncidence n'était pas purement fortuite. « In maximis opinionum procellis, dit Leroy dans sa Vie de Rude, ingens grœca? lingiue conflata erat invidia , quod harum stirps et semen omnium malorum videretur. » Va-
Fontenay, 18G1, ia-4°, cet acte est revêtu d'une douzaine d'autres signatures de moines, parmi lesquelles on remarque celles de Pierre Amy sur lequel nous allons revenir, et d'Arlus CouKant dont le nom a pris une forme grotesque dans le 1. III, ch. 18, du Pantagruel.
'H lyx,vy.).o^ Tïouôeia, orùicularis scienlia, telles sont les expressions dont se sert Budé pour caractériser le genre d'études auquel se livraient Rabelais et les savants de cette époque.
o NOTICE BIOGRAPHIQUE
rillas fait d' Amyot un franc hérétique , et il ajoute qu'il l'était devenu à force d'étudier le grec. « C'était, dit-il, une véritable contagion pour tous ceux qui s'adonnoient à cette étude. »
Les chefs des communautés religieuses s'étaient mis à la tête de cette croisade contre les lettres,' et Rude nous apprend que précisément les franciscains se faisaient remarquer parmi les plus acharnés (i). Heureusement, en face de cette ligue hostile, il s'était formé une espèce de franc-maçonnerie qui reliait entre eux tous les adeptes de la science, quels que fussent du reste leur pays, leur position sociale, leurs croyances même, et frère François, grâce à l'esprit communicatif et à la joyeuse humeur qu'il savait allier aux études les plus sérieuses, s'était non-seulement fait quelques amis parmi les plus éclairés d'entre les moines, niais encore avait, du fond de son cloître, noué des relations avec plusieurs personnages assez considérables de la province; et même de la cour. Parmi les rares complices de ses goûts studieux et suspects dans la communauté même, il faut placer au premier rang Pierre Amy (a) dont nous avons déjà vu le nom figurer à côté de celui de Rabelais, et qui, très-versé dans la connaissance des langues hébraïque, grecque et latine, avait sur ce dernier la supériorité de l'âge et des connaissances acquises. Peut-être faut-il citer encore un autre moine dont Budé associe le nom (en grec «hfvetoç) à ceux de Pierre Amy et de Rabelais. C'est probablement le même que Finetius, ami de Dolel. Mais c'esl à tort qu'on a voulu adjoindre à ce petit cénacle Antoine Ardillon, plus tard abbé de Fontenay,* le noble Ardillon », que Rabelais ne connut qu'à Ligugé. A Fonlenay et dans les environs, il était en relation avec l'avocat du roi Jean Brisson et plusieurs autres membres de cette famille qui , dit Colletet, « l'excitoient à jeter le froc aux orties pour jouir plus librement de sa conversation divertissante » ; — avec André Tiraqueau, juge, puis lieutenant au tribunal, « le bon, le docte,
1 lhtdcei Epistolœ grœcœ : Paris, 157 î, in-''i0. passhn.
2 Nous écrivons ce nom comme Rabelais l'a écrit lui-mC'im:. quoique la signature apposée sur l'acte dont nous avons parlé porte : P . Lam>,-. Ce personnage mourut a Bâle c:i 1 520, a-t'on dit , mais cette date
douteuse.
le sage, le tant humain, tant débonnaire et équitable Tiraqueau (i), » qui, de son côté, n'était pas en reste avec les deux savants moines de Fontenay.
Les liens qui existaient entre ecs trois personnages, Rabelais, Amy et Tiraqueau, ressort'ent d'une lettre latine sans date, mais antérieure à 1S12 (2), que Pierre Amy, alors appelé à Saintes par le président Aymery Bouchard, écrivait à Tiraqueau qui le lui avait fait connaître. Elle se termine ainsi : « J'éprouve une violente contrariété, lorsque je prévois que, si j'ai dû, dans l'intérêt d' Aymery, rester longtemps éloigné de ceux dont le regret me consume, c'est-à-dire vous et notre cher Rabelais, le plus érudit de nos frères franciscains , d'un autre côté, pour revenir près de vous, ce qui, à ma grande joie, ne tardera guère, il faudra m'arracher aux délices d'Aymery. Mais je trouve une puissante consolation dans la pensée qu'en jouissant de l'un de vous deux je jouis de l'autre, tant vous vous ressemblez par le caractère et par la science, et que ce même Rabelais, si diligent à remplir les devoirs de l'amitié, nous tiendra fréquemment compagnie par ses lettres, tant latines, dont la composition lui est très-familière, que grecques, dans lesquelles il s'essaye depuis quelque
temps Je me réserve de vous en dire plus long quand nous
pourrons à loisir reprendre nos séances sous notre bosquet de lauriers, ou nos promenades dans les allées de notre petit jardin. »
Amy s'était trouvé mêlé à une polémique où Rabelais joua son rôle, polémique survenue entre Bouchard et Tiraqueau, a propos du traité de ce dernier : De Icgibus connubialibus , i5i3 et i5i5, auquel Bouchard avait répondu par le livre de i$ii , 7% yuvaixEiaç oûtXt]ç, cité par nous tout à l'heure. Il affectait de s'y poser en défenseur du sexe attaqué , disait-il , par Tiraqueau, et bientôt (i5'i4 ) celui-ci ripostait par une nou-
1 L. II, cl:. 5, et Prologue du IVe livre.
2 Cette date est celle du volume en tète duquel se trouve la lettre dont nous parlons : Almarici Bouchardi, «rîjç yuvouxeiaç çux)^;, advenus Andream Tiraquellum. Venundatur in œdibus Ascensianis,' 1522, in-io.
8 NOTICE KIOGRAPHIQUE
veîie édition de son ouvrage , où , sous des formes courtoise» , il raillait quelque peu celui qu'il traitait d'avocat sans mission. Ce qu'il y a de singulier, c'est que cette espèce de passe d'ar mes, soutenue par deux graves jurisconsultes avec une égale érudition , où toute l'antiquité et le moyen âge étaient appelés à burnir leur témoignage pour et contre les femmes, avait pour juges du camp deux moines , Amy et Rabelais, dont les vers grecs et latins figuraient en tête du livre de Tiraqueau. Le premier y était accepté comme arbitre du différend, et le second cité à plusieurs reprises comme un homme faisant autorité, non-seulement en matière d'érudition grecque et latine , mais dans des questions plus délicates où le futur satirique apparaît à Jravers les barreaux du cloître.
Ainsi, p. 124, à propos d'une citation d'Hérodote, Tiraqueau remarque que le passage est omis dans la traduction de Laurent Valla , faite probablement d'après un texte mutilé; mais que ce livre, le premier, a été traduit élégamment et. complètement par François Rabelais , de l'ordre des frères mineurs, « dont l'habileté consommée dans les deux langues et dans toutes les sciences est au-dessus de son âge, et en dehors des habitudes et des scrupules exagérés de son ordre (1) » .
Le second passage où notreauteur est mis en scène roule sur des matières moins graves. A Tiraqueau, qui se demande où et quand les femmes ont pu charger son adversaire de leur défense, alors qu'il s'agit d'un livre latin qu'elles n'ont pas lu, Rabelais suggère cette idée que Bouchard , qui s'est toujours piqué de plaire au beau sexe, mulierarius, comme il l'appelle, a bien pu se laisser aller, à table ou au coin du feu , en petit comité féminin, à traduire en français, à sa façon {traduttore traditorc ), le livre où leur sexe n'était pas toujours ménagé ,
1 « Veruin librum hune integrum elegantissime traduxit Franciscus Babelajsus Minoritanus , vir supra œtatein , praeterque ej us social icii moreiïi , ne uimiam religionem dicara , utriusque linguae omnifaviaeque doctrina: peritissimus. » Andreœ Tiraquellî De legibns connubialibus seclio; Taris, Calliot du Pré, 152'i, in-'i°.
excellent moyen pour perdre Tiraqueau dans leur opinion, remarque le malin interlocuteur; puis, en homme à qui Lucien est au moins aussi familier qu'Hérodote, il rappelle le traité du satirique, 'PrjTopwv Àiodtay.aXoç, où, parmi les moyens de réussir comme orateur, celui de se rendre agréable aux femmes est fortement recommandé (i).
Or, quand on rapproche les plaidoiries de Bouchard et de Tiraqueau pour et contre les femmes des chap. 9 et suivants du IIIe livre de Pantagruel et des consultations de Panurge « pour sçavoir s'il se doit marier, » on reconnaît que l'érudition des deux jurisconsultes n'a pas été inutile au romancier, et que cette mise en langue vulgaire, dont il parlait à Tiraqueau , de traits hasardés d'abord par celui-ci dans une langue « qui brave l'honnêteté. » sans en excepter les plus scabreux (a), a été ensuite hardiment réalisée dans Pantagruel, et notamment dans les chapitres que nous avons indiqués.
Bien que ces vers et ces mentions d'Amy et de Rabelais ne se retrouvent pas dans l'édition postérieure , Lyon, 1674, in-fol., où Tiraqueau a refondu son ancien traité sur les lois du mariage, il ne faut pas croire qu'il ait oublié les deux savants moines, ses anciens amis de Fontenay-le-Comte, et il a pour eux un souvenir aussi flatteur qu'inattendu dans un gros livre de droit, où l'on n'irait guère chercher ces sortes de témoignages (3).
^■Ibid., p. 118. « Sed temperare mihi non possum quin dicam id quod noster Franciscus Rabelaesus, sodalis franciscanus, vir utraque lin- 3ma doctissimus, pronunciavit, etc. »
* Il y a entre autres dans la première édition de 1513 du traité de Legibus connabialibus , et sous la glose : Quicunque ab uxoribus amari cupitis eas quoque ipsi vicissim amant 0 , six pages d'une incroyable obscénité, et qui, si elles étaient acceptées dans un traité de droit , doivent rendre indulgent pour les licences d'un livre ayant pour but avoué « l'esbattement des lecteurs. »
3 De utroque relractu municipali et convenlionali ; Lyon, 1574, in-fol. p. 604. « Duo fratres vendiderunt domum aliquani communem sitam in hoc nostro oppido Fontis Naiadum (ita enim appellabant Amicus ille et Rabelaesus, divinitatem loci et adolescentium nostrorum ingénia admirati ). » Ajoutons ici, sur l'autorité de M. B. Filîon, que ce
Pierre Amy était aussi en correspondance avec ie savant Budé que ses fonctions de maître des requêtes suivant la cour amenaient souvent en Touraine. Il lui avait fait connaître Rabelais, et Budé ne manquait pas, dans chacune de ses lettres au premier de ces religieux, d'ajouter un mot flatteur pour le second. « Saluez de ma part votre frère en religion et en science, Rabelais (i). — Adieu, et saluez quatre fois en mon nom le gentil et savant Rabelais, ou de vive voix, s'il est près de vous, ou par missive, s'il est absent 0). » Cependant Rabelais aurait voulu recevoir personnellement une lettre du savant helléniste, lettre qu'Amy lui promettait toujours, et qu'il tâchait lui-même de provoquer par des épîtres badines (3), à grand renfort de grec et de latin. Dans l'une d'elles, qui ne nous est pas parvenue, mais dont Budé, dans sa réponse, a reproduit le sens et probablement les termes, il parlait d'intenter à Pierre Amy une action de dolo main, l'appelant ami trompeur, unticum dolosum, qui s'était vanté d'un crédit qu'il n'avait pas, et l'accusant de l'avoir mystifié, lui, homme simple et sans malice, en le compromettant auprès d'un personnage orgueilleux qui, depuis six mois,
fut Rabelais qui» en 1542, fit donner par François Ier à la ville de Fontenay des armes et une devise dont il était l'auteur. L'écu était d'azur à la fontaine d'argent maçonnée de sable, et avait deux licornes pour support. La devise portait : Feliciorum ingeniorum fons et scalurigo.
1 Budœi Epislolœ yrœcœ, lettre datée d'Autun, le 14 août ( 1521 ), p. 48.
* Uid., p. 140.
8 lie Bulletin du bibliophile belge a inséré dans son t. XVI (1860), p. 171, une lettre de Rabelais à Budé, datée de Fontenay, le 4e jour des ides de Mars, et qui , si elle est authentique , se rapporterait à l'ordre de faits dont nous nous occupons ici. Il y est fait allusion aux promesses de P. Amy, à une première épître que Rabelais aurait écrite à Budé environ six mois auparavant, au silence de celui-ci, qui l'oblige de revenir à la charge. Mais, à part même la question de l'écriture pour laquelle les objets de comparaison nous manquaient lorsque nous avons vu cette lettre chez le libraire Boone à Londres , bien des obscurités , des incorrections même , du moins dans le texte imprimé , nous font un devoir de ne mentionner ce document que sous toutes réserves.
SUK RABELAIS. H
dédaignait de répondre à ses avances (1). C'est à cette plaisanterie que Budé répond enfin sur le même ton, rendant grec pour grec et latin pour latin à Rabelais qu'i! félicite de son habileté dans les deux langues; mais il lui reproche, au nom du grand saint François, son patron et celui de son ordre, d'avoir manqué à la charité, l'un des premiers devoirs de sa profession, puisque si par hasard lui, Budé, n'avait pas fait honneur aux promesses de P. Amy, celui-ci restait expose à une action criminelle dont la formule était déjà toute dressée. A ce propos, entrant dans la thèse de droit romain que Rabelais s'était amusé à développer, il lui démontre doctement qu'il avait suivi une marche tout à fait vicieuse. « Ai-je besoin de vous rappeler, à vous qui ave/ étudié le droit (qui /uns studios us fuisti)> qu'il fallait d'abord essayer de l'action civile, ex stipulatu, et que l'édit du préteur n'accorde que subsidiairement l'exception doli mali, etc.? » Puis, pour rendre, dit-il, la pareille à son correspondant, il ajoute en grec : « Que votre compagnon soit donc tout d'abord mis hors de cause, et que le procès entier retombe sur moi. Vous vous étonnez, en jeune homme qui ne doute de rien, que je n'aie pas aussitôt répondu à l'appel fait par vous, et vous prenez feu, vous disant méprisé par moi. Mais ne fallait-il pas préalablement vous assurer que ce grand grief était fondé, savoir si des occupations
1 « Epistola vero tua, utriusque lingiiae peritiam singularem redolens, ut mihi jucunda fuit et grata, nescio quid sinistraî in me suspiciunculre prae se ferre videtur, ut quidem in illa actionis de dolo malo formulam concepisti, quam in Petrum Amicum sodalem tu uni Franciscanum intendisse te dicis; ob id scilicet quod imposturam fecerit homini tibi simplici et incauto : nescio quid de me spondens quod nec tu futurum poteras tum confidere , nec postea expevimento verum esse cognovisti, nimirum dolosum amicum esse censens, quum liominem te cp'.lâizlovv xal ysuyi6Y)v,sciensprudensque, quo tibi incommodaret, in liominem me 91- XaXàÇova obtruderit ; qui quantum ipse jam hune mensem aut etiam sextum literas tuas fastidio habuerim ac contemptui. Ejrislolœ G. Budœi posleriores, Josse Bade, mense Martio 1522 ( 1523 ), in-4°, p. 28. Cette lettre est ainsi datée : In pago Burgundiœ qnœ Villanova vccalur, pridie Iduum Aprilis ; elle doit être de 1522, comme postérieure à celle d'Autun citée plus haut, et dont la date est certaine d'après l'itinéraire de François Ier que suivait Budé.
ou une maladie ne m'avaient pas empêché de vous écrire, etc.? » Les biographes qui ont pris au sérieux la querelle de P. Amy et de Rabelais et les savantes plaisanteries de Budé auraient dû être avertis de leur erreur par la phrase qui suit immédiatement le long passage que nous venons d'analyser : « Jusqu'ici j'ai parle en badinant, voulant répondre sur le même ton à tout ce que vous m'avez écrit dans ce style, avec l'intention, je le suppose, de me soutirer une lettre (i). » Enfin Budé termine par quelques mots plus graves sur son âge et ses occupations, qui ne lui permettent plus d'apporter à ces choses de la science, qu'il aimera toujours, le même loisir et la même ardeur.
Toutes ces relations en dehors du cloître supposent, chez nos deux moines lettrés, une certaine indépendance de pensée et d'allures qui n'étaient pas pour plaire à leurs frères ignorants et fanatiques. C'est alors que, vers l'année i523, des perquisitions faites par ordre supérieur dans les cellules de Pierre Amy et de Rabelais amenèrent la découverte de livres grecs qui furent confisqués par le chapitre. Pour tout dire, il est permis de présumer, d'après plusieurs passages des lettres de Budé, que, parmi ces volumes, se trouvaient quelques écrits théologiques et politiques d'Érasme, qui faisaient alors grand bruit, et qui, suspects d'incliner aux erreurs de Luther, étaient particulièrement en butte aux antipathies des théologiens de l'ordre de Saint-François (i). Ces soupçons se trouvent confirmés par un curieux document qu'a découvert M. Benjamin Fillon, et duquel il ressort clairement que le jeune et libéral évêque de Maille/.ais ne craignait pas de procurer à ses amis du couvent de Fontenay les produits des presses suspectes de Henri Estienne et même de celles d'Allemagne et d'Italie (3)
1 « Haclenus jocatum me pulato, payiaque facere voluisse cnm lis quœ tu (ut opiuor) jocabunde scripsisti, elicere a me epistolamcupiens. » îbid., p. 31.
2 Budaii Epislolœ grœvœ, p. 13G, 137, 145.
3 C'est une quittance d'un des voyageurs en librairie de H. Estienne qui confesse avoir reçu par les mains de frère Pierre Lamy la somme de sept ecus au soleil « à cause des livres vendus cejourd'hui à Monseigneur l'évesque de Malezois; c'est assavoyr la Cronicoue (de Nurera
Les deux amis furent dépouillés de leurs livres et de leurs papiers, privés des moyens de se livrer à leurs études chéries, mis au secret, et peut-être la persécution aurait-elle été plus loin s'ils n'avaient prévenu par la fuite (i) les mauvais traitements qui les menaçaient. Réfugiés ensemble ou séparément dans quelque autre maison de leur ordre (2), malades de tourment et d'inquiétude (3), ils attendirent que l'orage se calmât et qu'il leur vint quelque secours du dehors.
Lorsque Eudé apprit ce que ses deux correspondants avaient souffert pour V amour du grec (4), on peut juger de sa douleur et de son indignation. Voici comment elles s'exhalent en exclamations classiques dans une lettre (5) à P. Amy : « O Dieu immortel, toi qui présides à leur sainte congrégation comme à notre amitié, quelle nouvelle est parvenue jusqu'à moi? J'apprends que vous et Rabelais, votre Pylade, à cause de votre zèle pour l'étude de la langue grecque, vous êtes inquiétés et vexés de
berg), Arisloleles, Quercîa pacis (d'Erasme), Homcrus , Cicero , Carrara, la Voye céleste et le Triumphe de Mantuene. Faict à Fontenay le Conte ce dernier jour de juing mil cinq cens dix et neuf. — O. Fehrare. » B. Fillon, Lettres écrites de la Vendée, p. 39.
1 Cela résulte non-seulement de la lettre de Budé à Eabelais, p. 142, où il lui dit, en- parlant des deux amis : « r\voiy\r\afta.i êçOrixov irnb ràiv xopuçaîwv ty^ cxaipstaç, » mais encore du passage de Eabelais lai-même, au chap. 10 du liv. III de Pantagruel, où il représente Pierre Amy « explorant les sorts virgilianes , pour savoir s'il eschapperoit de l'embusche des farfadets, et rencontra ce vers :
lieu fuge crudeles terras, fuge liltus avarum.
Puis eschappa de leurs mains sain et saul »
2 Budé, dans la lettre que nous venons de citer, s'excuse de n'avoir pas écrit plus tôt aux deux amis, parce qu'il ne savait pas où se trouvait alors Rabelais ( 0; y£ -rçyvoouv ôtcou av tôte xaTtoxei; ) ni dans quelle maison de leur ordre ( ev tivi Ttcnè tÛ>v cxaipsiwv uu.wv ) Pierre Àmy pouvait résider pour le moment.
3 « "Hxouca yàp twv Xeyôvxtov tùziÉoisu.ï-j àaOevéarspov Stexeôetc irnb 1^ y.axoTiaôeiaç, vùv 6è pacov yéyova;. » Iùid., p. 139.
* f'Oye. 7ioX),a VUV/.CÙ Ss'.và Ke-novQùic urcèp tou twv éXXïivixôv speoto;. » Ibid.
^Ièid., p. 133 et suiv.
mille manières par vos frères, ces ennemis jurés de toute littérature et de toute élégance. O funeste délire ! ô incroyable égarement ! Ainsi ces moines grossiers et stupides ont poussé l'aveuglement jusqu'à poursuivre de leurs calomnies ceux dont le savoir, acquis en si peu de temps, devait honorer la communauté tout entière!... Nous avions déjà appris et vu de nos veux quelques traits de leur fureur insensée ; nous savions qu'ils nous avaient attaqué nous-même, comme le chef de ceux qu'avait saisis, ainsi qu'ils le disent, la fureur de l'hellénisme, et qu'ils avaient juré d'anéantir le culte des lettres grecques, restauré depuis quelque temps à l'éternel honneur de notre époque... Tous les amis de la science étaient prêts, chacun dans la mesure de son pouvoir, à vous secourir dans cette extrémité, vous et le petit nombre de frères qui partagent vos aspirations vers la science universelle... Mais j'ai appris que ces tribulations avaient cessé depuis que vos persécuteurs ont su qu'ils se mettaient en hostilité avec des gens en crédit et avec le roi luimême. Ainsi vous êtes sortis à votre honneur de cette épreuve, et vous aile/, je l'espère, vous remettre au travail avec une nouvelle ardeur. »
La lettre de Budé à Rabelais est conçue dans des termes analogues : avec de nouvelles excuses pour n'avoir pas répondu à plusieurs lettres que celui-ci dit lui avoir écrites, et dont il déclare ne se rappeler qu'une seule depuis environ douze mois, avec des témoignages de vive sympathie pour les maux qu'ils avaient soufferts, elle renferme aussi des félicitations de ce que ces maux avaient eu un terme : « J'ai reçu d'un des plus éclairés et des plus humains d'entre vos frères et je lui ai fait affirmer sous serment la nouvelle qu'on vous avait restitué ces livres, vos délices, confisqués sur vous arbitrairement, et que vous étiez rendus à votre liberté et à votre tranquillité premières (i). »
1 Ibid., p. 140 et s. La lettre à Amy est du 24 février (1523); celle a Rabelais doit être environ de la même date. Nous en sommes encore à comprendre comment l'un des derniers biographes de Kabelais, P. L. Jacob, Rabelais, sa vie et ses ouvrages, 1859, in-18, p. 26, n pu voir une demande d'argent de la part de celui-ci et un refus de
Ces hommes en crédit qui s'étaient interposés entre les deux moines et leurs supérieurs étaient probablement Geoffroy d'Esissac, les Brisson, Tiraqueau et Budé lui-même, usant de leur influence d'évêque, de magistrats et de fonctionnaire approchant la personne du roi.
On connaît les griefs des moines de Fontenay-le-Comtc, la Césure des persécutions exercées envers Rabelais et son ami, la manière dont ils y échappèrent. Parlerons-nous maintenant des épisodes burlesques ou tragiques dont les biographes ont cru devoir illustrer le séjour de Rabelais dans ce couvent ; des espiègleries sacrilèges qu'ils ont prêtées à un homme de près de trente ans, engagé dans les ordres sacrés , qui, ainsi qu'il l'a déclaré, « vaquait souvent au saint ministère de l'autel, » et se livrait même avec succès à la prédication (i), occupé d'ailleurs des études les plus sérieuses et les plus multipliées, qui put bien, comme on l'a dit, «jeter aux orties » l'habit de Saint-François, mais non le traîner dans la boue, pour ne rien dire de plus? Parleronsnous davantage de cette prétendue querelle avec Pierre Amy, plaisanterie d'hommes graves prise au sérieux par des biographes trop légers ; enfin de cette scène fantasmagorique, réminiscence de la Religieuse Me Diderot et du Moine de Lewis, où l'on a représenté « le lieutenant général de Fontenay se rendant, au nom du roi, avec les principaux habitants de la ville, aux portes de l'abbaye qu'il fait ouvrir de force* et Rabelais
Budé dans cette lettre qu'il déclare écrite « en grec très-péniblement tourné et très-difficile à comprendre. » Grœcum est, non legilur. Rien de semblable au prétendu passage cité ne se trouve dans la lettre en question, ce qui n'empêche pas que le pauvre Rabelais, encore une fois victime du grec, n'encoure cette condamnation sommaire : « Il empruntait toujours et ne rendait jamais! »
1 Ant. Leroy, s'appuyant sur un passage des Lettres de Budé , que nous n'avons pas retrouvé , affirme qu'un des griefs des moines de Fontenay contre Rabelais était « qu'au lieu de consacrer à la table conventuelle les profits annuels qu'il retirait de la prédication évangéiique, il les affectait à l'entretien d'une nombreuse bibliothèque {ingentis Miisœi), où il passait la plus grande partie de son temps à feuilleter des livres. » Rabelœsina Elogia, p. 160.
iC NOTICE BIOGRAPHIQUE
trouvé dans une des oubliettes de la pieuse maison, où il serait mort en peu de temps? »
« Rabelais, dit M. Benjamin Fillon, auquel nous devons de précieux renseignements sur cette période obscure et mal connue de la biographie qui nous occupe, Rabelais quitta Fontenay en i$il\, après y être resté une quinzaine d'années. Son langage y prit, pendant un si long séjour, ce cachet du terroir que les personnes étrangères à la contrée ne peuvent apprécier, mais qui frappe au premier abord ceux qui, comme nous, y sont nés. Les noms d'hommes, de lieux et de choses, les mots patois, les allusions aux coutumes populaires, les dictons et proverbes du cru se trouvent presque à chaque page de ses livres, et les commentateurs ont eu trop souvent le tort de faire dériver de bien loin ce qui est simplement sorti de la boutique du drapier de la rue des Loges ou de la cabane de roseaux du huttier de Maille/ai s (i). »
Cette époque de la vie de Rabelais est le point de départ de presque toutes les accusations odieuses ou ridicules dont il a été l'objet. Voici en quels termes François Des Rues, auteur d'une Description de la France, publiée en i6o5, s'exprime à son égard : « Enfin il jeta le froc aux orties pour exercer plus librement sa vie lubrique, vivant comme un épicurien, ne passant jamais aucun jour qu'il ne fût ivre, etc. » Le P. Niceron s'est chargé de répondre à cette sortie, et l'a fait avec son bon sens ordinaire : « Quelques-uns, dit-il, ont prétendu que ce fut par un esprit de débauche qu'il sortit de l'ordre de Saint-François, mais c'est une imagination avancée sans aucun fondement par les gens qui se sont formé de Rabelais des idées entièrement opposées à la vérité, et qui se sont accoutumés à le regarder comme un homme dont toute la vie s'est passée à rire, à plaisanter et à se divertir. »
Ce qui est certain, c'est que les amis de Rabelais comprirent qu'il y avait décidément incompatibilité entre lui et les ordres mendiants. Ils songèrent à lu" assurer les avantages d'une règle plus douce, et, vers l'année i5^4, frère François obtint du pape
* Poitou et Vendée. — Fonloiay-îc-Comfc, p. 45.
Clément Vil un induit qui l'autorisait à passer dans l'ordre de Saint-Benoit et a entrer dans l'abbaye de Maillezais, avec le titre et l'habit de chanoine régulier, et la faculté de posséder des bénéfices. Mais, soit que l'ordre des bénédictins, où les études ne furent organisées que par l'institution de la congrégation de Saint-Maur, en 1618, n'offrît alors guère plus de ressources que les autres à un esprit cultivé, soit plutôt que le caractère de Rabelais répugnât à toute espèce de règle, on le voit bientôt, « sans la licence de ses supérieurs » (c'est lui-même qui l'avoue dans sa supplique à Paul III, dont nous parlerons plus tard), quitter le couvent de Maillezais , prendre l'habit de prêtre séculier et courir le monde ( per seculum diu vagari) , tantôt exerçant la médecine dans les maisons de son ordre et ailleurs, tantôt disant la messe, les heures canoniques et les autres divins offices à l'occasion {et in altaris ministerio muustrando , ac horas canonicas et alla divina officia alias forsan celebrando) ; enfin encourant par cette vie vagabonde la double flétrissure de l'irrégularité et de l'apostasie ( apostasiœ maculai» ac irreguhritatis et injamiœ ita vagabundus incurrit).
On voit qu'il se jugeait lui-même assez sévèrement. Néanmoins il ne faudrait pas que ces expressions, conformes à la rigueur des règles canoniques et naturelles d'ailleurs alors qu'on s'adressait au chef des fidèles pour en obtenir indulgence et pardon, abusassent sur la véritable position de Rabelais. Cette position, fausse sans doute , n'avait cependant rien , dans les mœurs du temps, d'absolument choquant, non-seulement pour les gens du monde, mais même aux yeux des ecclésiastiques , puisque nous voyons notre échappé du couvent de Maillezais accueilli chez l'évêque même du diocèse, Geoffroy d'Estissac, son camarade d'études à la Bvmmette, en attendant un bénéfice qu'on lui faisait espérer. Ce prélat, grand seigneur et lettré, se plaisait à réunir, dans son château de Ligugé, une société choisie d'ecclésiastiques, d'hommes du monde et desavants. De ce nombre était Jean Bouchet, procureur à Poitiers, auteur des Annales et "Aquitaine et d'un grand nombre d'autres ouvrages. On a une Êpistre de maistre François Rabotais, homme de grans lettres grecques et latines, à Jehan Bouchet, traictant des ymaginations qiCon peut avoir attendant
la chose désirée (il lui avait écrit au nom du maître de la maison pour presser son retour àLigugé); et une Epistre rcsponsifve dudict Bouche t nudict Rabclays, contenant la description d une belle demeure, et louanges de messieurs d'Estissac. Elles sont curieuses l'une et l'autre en ce qu'elles font connaître le genre de vie qu'on menait à Ligugc, séjour riant et tranquille, espèce d'abbaye de Thélème si l'on veut, mais décente et digne d'un évèque, où la bibliothèque tenait plus de place que la cuisine (i) et dont on a bien gratuitement voulu faire un rendez-vous de libertins et de grossiers matérialistes.
Jean Bouchet, après avoir constaté en deux mots qu'on trouve à Ligugé
.. . , -ies bons fruietz et bons vins Que bien aymons entre nous Poictevins,
ajoute que, ce qui vaut mieux encore,
C'est la bonté du révérend évêque
De Maillezais, seigneur de ce beau lieu,
Partout aymé des hommes et de Dieu,
Prélat dévot, de bonne conscience,
Et fort sçavant en divine science,
En canonicque et en humanité ;
Non ignorant cette mondanité
Qu'on doibt avoir entre les roys et princes
Pour gouverner villes, citez, provinces.
A ce moyen il ayme gens lettrez
En grec, latin et françoys,bien estrez
A deuiser d'hystoire ou théologie.
Dont tu es l'ung; car en toute clergie
Tues expert. A ce moyen te print
Pour le serai r, dont très grant heur te vint.
Tu ne pouuoys treuuer meilleur seruice.
Pour te pourveoir bientoust de bénéfice.
C'est dans cette agréable retraite que Rabelais reprit le cours de ses études encyclopédiques . tantôt travaillant dans sa petite
*Voy. liv. I, ch. 53.
chambre et dans son lit (i), habitude à laquelle il cot fait allusion dans Pantagruel; tantôt errant sur les bords du Gain, € douce rivière, » que devait célébrer plus tard Vauquelin de la Fiesnaie, et qui vit sans doute plus d'une fois Rabelais rêver ou herboriser le long de ses rives. « Passans par quelques prés ou autres lieux herbus, visitoient les arbres et plantes, les conférans avec les livres anciens qui en ont escrit, comme Théophraste, Dioscorides , Marinus, Pline, Nicander, Macer, Galien; et en emportoient, leurs' mains pleines au logis; desquelles avoit la charge un jeune page nommé Rhizothome; ensemble des marrochons, des pioches, des cerfouettes, bêches, tranches et autres instruments requis à bien arboriser (2). »
En effet, c'est vers cette époque que, parmi la multitude de connaissances diverses auxquelles Rabelais avait jusque-là, sans choix et sans but précis, donné son temps et ses facultés, la science des choses naturelles, la botanique, la médecine prennent décidément le dessus. • Ainsy, dit Colletet, par la force de son esprit et par ses longs travaux, il s'acquit cette polymathie que peu d'hommes ont possédée, car il est certain qu'il fut trèssçavant humaniste et très-profond philosophe, théologien, mathématicien, médecin, jurisconsulte, musicien, arithméticien, géomètre, astronome, voire même peintre et poëte tout ensemble (3)~ Mais, comme la science des choses naturelles estoit celle qui re-
*VEpilrede Rabelais à Bouchet se termine ainsi :
A Ligugé, ce matin, de septembre Sixième jour, en ma petite chambre, Que de mon lict je me renouvellays Ton serviteur et amy Rabelais.
2 Gargantua, c. 23.
3 Louis Rouzeau le qualifie ainsi : « Totius encyclopaediee profundissimam abyssum , virum indefatigata; lectionis; imo helluonem librorum maximum, stupendaî memoriai et monstrosae phantasiœ, qui neminem quam se ipsum imitatus est. » Problematum anlarislolelicorum cenluria dimidiala. Proùlcma 17. Du reste le liv. II des Babelœsina Elogia d'Ant. Leioy , intitulé : De arlièus et scientiis in génère quitus claruit Uabelœsus, est la démonstration un peu prolixe, mais péremptoire, de cette aptitude universelle.
venait le plus à son humeur, il se résolut de s y appliquer entièrement, et à cet effet il s'en alla droit à Montpellier, etc. » On ne connaît ni les causes ni la date précise de son départ de Maille/ais et de Ligugé, et, quoi qu'en dise Colletet, il y a une lacune entre ce départ et son arrivée à Montpellier. On a essayé de la combler par des traditions qui ne reposent sur aucun document authentique, et d'après lesquelles il aurait résidé soit à Souday, village du Perche, dans la double qualité de curé et de médecin, soit aux châteaux de Glatigny et de Langey, appartenant aux frères du Bellay. M Quicherat (i) suppose avec plus de vraisemblance qu'il fréquenta vers cette époque l'université de Paris. Ajoutons comme chose très-probable, qu'à l'exemple de Pantagruel, « il voulut visiter les autres universités de France (2) » : Poitiers, Toulouse, Bourges, Orléans, Angers (3). Cette espèce de tour de France répondait trop bien à la soif de science et d'aventures que Rabelais partageait avec les étudiants d'alors pour qu'on ne voie pas le résultat d'une expérience personnelle dans la connaissance intime que trahit le Pantagruel des mœurs universitaires en général, ainsi que des doctrines et des habitudes particulières à chaque université. On ne retrouve d'une manière certaine la trace de Rabelais qu'à l'époque de sa première inscription conservée dans les registres de la faculté de médecine de Montpellier.
« Moi, François Rabelais, de Chinon, diocèse de Tours, me suis rendu ici à l'effet d'étudier la médecine et me suis choisi pour parrain (patrem) l'illustre maître Jean Schyron, docteur et régent dans cette université. Je promets observer tous les statuts de ladite faculté de médecine, lesquels sont d'ordinaire gardés par ceux qui ont de bonne foi donné leur nom et prêté serment uivant l'usage, et, sur ce, ai signé de ma propre main. Ce 17e
1 Correspondance littéraire, t. III, p. 416. Quelques traits a ajouter a la vie de Rabelais.
2 Antoine Leroy dit fort bien à ce sujet : « Kabel.isus gallicas omnes scientiarum bonarnmque artinm academias stib Pantagruelis nomme peragravit. »
3 On conçoit que ces visites passagères n'étaient pas constatées sur 'es registres des universités comme les études régulières.
jour de septembre, l'an de Notre-Seigneur i53o (i). » Voici la seconde inscription de la même année : « Moi, etc., ai été promu au grade de bachelier le premier jour du mois de novembre , sous le révérend Jean Schyron, maître es arts et prolesseur de médecine (2). »
Astruc, dans son Histoire de la Faculté de médecine de Mont' pel/ier, nous apprend que Rabelais suivit les exercices des écoles pendant toute l'année i53i, et que, pour remplir l'obligation imposée aux bacheliers de faire des cours pendant trois mois, il expliqua les Aphorismes d'Kippocrate et VArs parva de Galien, tirant parti de ses études philologiques pour rectifier le texte grec d'après un manuscrit qu'il possédait (3). Il est probable qu'il profita de son séjour à Montpellier pour faire diverses excursions dans un but de science ou déplaisir. Les des d'Hyères paraissent avoir été de sa part l'objet d'une prédilection particulière. Laissons parler M. Eugène Noël, que cette fois son imagination a bien servi :
1 Registre des matricules de la Faculté de médecine de Montpellier, depuis le mois de février 1502 jusques au 10 mai 15G1. Feuillet 109, recto.
2 Registres des actes depuis le mois d'octobre 15.23 jusqu'au 20 avril 1559, n° 1, in-4<* j vélin, feuillet 7.
3 Ces livres d'Hippocrate et de Galien, où étaient reproduites les traductions latines de Leonicenus et autres , accompagnés d'éclaircissements et de renvois au taxte grec, à l'usage des étudiants [in communem studiosorum utilitalem ) , parurent à Lyon l'année suivante, chez Séb. Gryplie, 1532, in-lG, avec cette épigraphe toute rabelaisienne :
flic medicae fons est eïundanlissimus arli?, Mme, mage ni sapiat pigra lacuna, bibe-
Ne pressent-on pas celui qui va bientôt s'écrier : « Enfants, venez boire à mon tonneau, et ne craignez pas d'y puiser : il a la source vive et veine éternelle. Arrière seulement les docteurs et cafards. Ce n'est pour eux que mon •vin est tiré 1 »
Gryphe donna de cette espèce de manuel une nouvelle édition en 1543,. et probablement plusieurs autres, ce que nous ne remarquons qu'afin de répondre à l'assertion d'Antoine Leroy, qui prétend que Eabelais écrivit Gargantua pour dédommager le libraire du peu de succès qu'aurait eu son édition d'Hippocrate.
» Pour des élèves de Montpellier, ce voyage était un complément d'étude : ces îles sont et étaient encore plus alors renommées pour leurs plantes médicinales. Je ne sais quelles plantes ni quelles observations scientifiques Rabelais rapporta de cette navigation, mais le climat enchanteur de ces îles, la beauté de leurs sites lui plurent tellement qu'il fit à ses compagnons la dé* cîaration joyeuse qu'ils pouvaient à leur gré poursuivre le voyage et chercher comme tant d'autres quelque île dont ils se feraient rois ou empereurs ; que, pour lui, il s'en tenait à ces belles Stœchadcs ; qu'à partir de cette heure et de son /nota propria il s'en proclamait non le pape, ni l'empereur, ni le roi, mais bien le calloïer. Ses lettres à ses amis, désormais il les signera : F. Rabelais, calloïer des îles d'Hyères. Il conserva même ce titre en tète du IIIe livre. Aucune de ses biographies n'a dit un mot de cette promenade ; mais j'en retrouve partout la trace dans sa Chronique. Il ne parle de ces îles qu'avec éloges et toujours en disant : mes Mes d'Hyères, mes •Stœc/iades. En parlerait-il avec cette émotion s'il ne les avait connues, s'il ne les avait aimées? Ce voyage ne fait pour moi aucun doute, et même je penserais volontiers qu'il visita d'autres fois encore ses chères îles (i). »
Rabelais nous a donné lui-même le nom de ses compagnons d'études et de plaisirs lorsque, se mettant en scène nominativement, pour la première et la dernière fois peut-être, dans ce roman où l'on veut qu'il ait introduit tant de personnages de son temps, il fait dire à Panurge par Carpalim : « Je ne vous avois oneques puis veu que jouastes à Montpellier avecques nos anticques amis Ant. Saporta, Guy Bouguier, Balthazar Noyer, Tolet, Jean Quentin, François Robinet, Jean Perdrier et François Rabelais (2), la morale comédie de celluy qui avoit épousé une femme mute. » Suit une longue et complaisante analyse de cette farce, qui rappelle évidemment à Rabelais de joyeux souvenirs. « Je ne riz onques tant, dit-il, que je (is à ce patelinage (3), «
1 Eug. Noël, Rabelais, p. 52.
2 Nous avons retrouvé la plupart de ces noms sur le registre des actes de l'université de Montpellier.
3 Pantagruel, liv. III, ch. xxxiv.
déclaration remarquable dans la bouche d'un homme qui avait beaucoup ri.
En attendant le grade de docteur, qui ne lui fut conféré que plusieurs années après, Rabelais ne laissa pas de prendre le titre de médecin dans ses lettres et ses publications de celte époque (i), et d'exercer dès lors la médecine à Montpellier, à Lyon et en d'autres lieux. La première notoriété qui s'attacha à son nom date de cette époque, et fut fondée d'abord sur sa science médicale et encyclopédique. On en a un témoignage assez curieux dans un document qui date de l'année i532 : c'est un article de Y Inventaire de Florimond Robertet, dressé par sa veuve au château de Bury (Loir-et-Cher) : « Une apotiquairerie, tant pour le besoin de nos domestiques quand ils sont indisposez que pour assister à quelque heure que ce soit nos voisins et les bonnes gens malades qui sont dans l'estendue de cette baronnie ; me ressouvenant que monsieur Rabelais, médecin, et le vray grand esprit universel de ce monde, fut en admiration quand il trouva icy toutes les excellentes poudres, les médicamens, les ingrédiens, la manne, les conserves, les syrops et les rares essences que la prévoyance et la charité de mon espoux avoit fait venir de tous les costés, tant des pays froids que chauds (2). »
Rabelais se rendit à Lyon au commencement de cette année
1 L'édition d'Hippocrate et de Calien , que nous venons de citer, porte : Jïippocralis ac Galcni libri aliquol, ex recognilione Francisci Rabelcssi, medici omnibus numeris absolutissimi. Rabelais se qualifie lui-même un peu plus modestement dans une note autographe tracée sur une édition du Traité de Théophraste , De suffruticibus herbisque, Argentorati, per Henricum Sybold, sine anno, in-16, qui est à la Bibliothèque impériale : Francisci Rabelœsi, medici CTio-JoaioTaiou x.où Ttôv aÙToù çt).<ov. Cette dernière formule, que le Lyonnais Grolier popularisait vers la même époque , se retrouve sur plusieurs ouvrages ayant appartenu à Eabelais : un manuscrit grec : Proclus in Hesiodum , qui est aussi à la Bibliothèque impériale (F. grec, n° 2777), et un livre donne par Grosley à la Bibliothèque de la Faculté de médecine de Montpellier, Pétri Bembi Opuscula aliquot , apud Gryphium, Lugduni, 1532, in-16.
2 Publié par M. Grésy, clans le XXX* vol. de la Société des Antiquaires de France.
i532, et il est remarquable que l'absence du gracie de docteur ne l'ait pas empêché d'être attaché à un établissement public. On voit en effet qu'il fut médecin du grand hôpital de Lyon de novembre i532 à la tin de février i53/j, avant Pâques, à raison, de l\0 liv. par an. A cette dernière époque, on lui donna un successeur, parce qu'il s'était absenté deux fois sans congé (i). Mais dans un rôle de i535, conservé à l'hôtel de ville, on lil en marge le nom de Mc François Rabelais, comme faisant ou ayant fait partie d'une des dizaines du pennonage de la rue du Bois {i). Lyon, comme il le dit lui'-même, était le siège de ses études ( Liigdiinum, ubiest sedes slndiorum meorum), et les souvenirs de celte ville devaient plus d'une fois revenir sous sa plume, soit que, par la bouche de l'écolier limousin, il la nomme Vinclyte et. famosissime urbe de Lugdune, soit qu'il parle des gros piliers d'Enay, des basteliers de Lyon, des courtisanes lionnoises. de Michel Parmentier, libraire, demourant à l'Escu de Basic, etc.
C'est surtout pour faire des livres que Rabelais semble être venu à Lyon. Il n'est pas exact de dire qu'il y ait été appelé par Dolet pour être, comme lui, correcteur d'épreuves chez Sébastien Gryphe, car Dolet ne vint à Lyon qu'en août i533. Mais il est probable qu'il se mit aux gages de quelques-unes des maisons d'imprimerie et de librairie qui, depuis la fin du quinzième siècle, avaient fait de cette ville le transit des produits de la renaissance italienne et le grand marché des œuvres de la vieille littérature française, romans de chevalerie, anciens poètes, facéties, chansons, inspirations de l'esprit gaulois, qui allaient bientôt céder la place à l'école de Ronsard. Cette circonstance attirait à Lyon un grand nombre de gens de lettres, que Rabelais y trouva établis ou de passage : Estienne Dolet , que nous venons de nommer, Marot(3), Bonaventure Despériers,
: * Actes consulaires des 14 et 23 févr"*" **■ 5 mars 1534, cités par Pointe, Loisirs médicaux et littéraires ; Lyon, 1844, p. 18.
2 A. Péricaud, Notes et documents pour servir a l'histoire de Lyon, 1840, in 8°, p. 54, d'après les notes de l'abbé Sud an.
3 Maroc, qui dut revoir Rabelais à Lyon en 1536 et en d'autres oc-
Syn.f>horien Champier, Maurice Scève, Charles Fontaine, Barthélémy Aneau, Salin on Macrin, enfin Hubert Sussanneau, qu'il avait probablement déjà connu à Paris et que nous retrouverons à Montpellier (i). Fut-il chargé de remanier quelqu'un de ces romans en prose, si en vogue au seizième siècle, et dont Pantagruel chez nous, comme Don Quichotte en Espagne, fut à la fois le dernier écho et la parodie? On l'a dit (2), nous ne savons sur quelle autorité, mais avec vraisemblance, du roman de Pierre de Provence, dont la destinée aurait été d'avoir successivement pour éditeurs Pétrarque, Rabelais et Tressan.
Travailla-t-il à ces belles éditions d'ouvrages hébreux, grecs et latins, au frontispice desquels s'étalent le cube, le griffon et le globe ailé des Gryphes? La chose est probable; mais il est certain qu'à partir de i53a Rabelais mit son nom ou donna ses soins à un grand nombre de publications de Sébastien Gryphe, François Juste, Claude Nourry, sur la médecine, l'archéologie, la jurisprudence ; il ne reculait même pas devant la composition d'almanachs, dont quelques-uns seulement ont été conservés, mais dont la série complète parait s'être étendue de i533 à i55o (3). Dans plusieurs d'entre eux, Rabelais proteste avec
casions, l'a toujours mentionné avec estime, soit dans son Epigramme 225, qui lui est adressée, soit dans son Épitre 56 , où il fait dire, en 1537, à son valet Fripelipes :
Je ne voy point qu'un Saint Gelais, Un Heroët, un Rabelais, Vojsent éscrivant contre luy.
(1) Sussanneau, dans une épître qui est à la tête des Alexandri Quanlitales cmendatœ, Simon de Colines, 1539, in-8°, a rappelé en ces termes le séjour qu'il fit à Lyon quand François Ier y conduisit la reine Eléonore (mai 1533), et l'amitié qui l'unissait à Rabelais : « Lugduni morari constitui ut aulae nives atras et simulatione infuscatas larvas propius aliquando intuerer , et Salmone Macrino , Francisco Rabelœso etBarthol. Anulo, biturige, non vulgaribus amicis, mo- Ti'gerarer, qui amicitise jure me ,llic, quamdiu hsesit aula régis, detinuerunt. »
(2) F. R. Martin, les Loisirs d'un Languedocien; Montpellier, 1817, in-8°, p. 54.
(3)Dans celui del533, l'auteur s'intitule Docteur en médecine et Professeur en astrologie; en 1535, toujours Docteur en médecine, et, de
beaucoup de sens, comme il l'a fait du reste dans d'autres occasions (i), contre le rôle de devin qu'on lui a prêté, et qu'il a pu lui-même s'attribuer quelquefois en plaisantant. Ainsi , dans ie calendrier de i533, après avoir exposé les principes de l'astrologie sur l'influence des conjonctions des planètes durant cette année : « Au reste , poursuit-il , ce sont les secrets du conseil étroit du Roi éternel, qui tout ce qui est et ce qui se fait modère à son franc arbitre et bon plaisir, lesquels vault mieux taire et adorer en silence. » Dans celui de i535, on lit : « Prédire seroit légèreté à moi , comme à vous simplesse d'y ajouter foi. Et n'est encore, depuis la création d'Adam , né homme qui en ait traité ou baillé chose à quoi l'on dût acquiescer et arrêter en assurance. » Puis, annonçant qu'il se bornera à exposer les prédictions de cette année selon les principes des auteurs arabes, grecs et latins; il ajoute « qu'il faut se déporter de cette curieuse inquisition au gouvernement invariable de Dieu tout-puissant, qui a tout créé et dispensé selon son sacré arbitre, requérant sa sainte volonté être continuellement parfaite, tant au ciel comme \
plus, Médecin du grand hôpital de Lyon. Les feuillets de l'almanacli de 1541 , que possède la Bibliothèque impériale, reproduisent simplement le titre de Docteur en médecine. La Croix du Maine signale en ces termes un autre ouvrage du même genre, qu'il attribue à Rabelais et qu'on ne connaît que par cette mention : « Il se void de luy un Almanach ou Prognostication pour l'an 1548, imprimé à Lyon audit an. » L'Almanach de 1550 porte : Médecin ordinaire de monseigneur le révérendissime cardinal du Bellay. Enfin un exemplaire du Tiers livre de Pantagruel, qui est à la Bibliothèque impériale, contient îa note suivante, d'une écriture qui se retrouve sur plusieurs livres ayan appartenu à Huet, mais qui n'a aucun rapport avec l'écriture, bien con nue, de l'évêque d'Avranches :
« J'ay un Almanach pour l'an 1546, composé par maistre Francoys Rabelays, docteur en médecine. Item la déclaration que signifie le soleil parmy les signes de la Nativité de l'enfant. A Lyon, devant Notre- Dame de Confort. A la dernière feuille tournée se voit son seing. » Ici /'annotateur a figuré la signature : RabeLuESUS. Ainsi le livre avait appartenu à Rabelais lui-même.
( 1 ) Il écrivait de Rome à l'évêque de Maillezais : « Je vous envoyé un livre de prognostics, duquel toute cette ville est embesoignée... De m» yartje n'y adjouste foy aulcune. »
m la terre. » Ces réflexions, aussi pieuses que sénséet sont appuyées sur de nombreuses citations de la Bible. Ainsi l'on trouvw un philosophe chrétien là où l'on s'attendait à voir un charlatan dans le genre de Nostradamus et de Matthieu Laensbergh.
Encore ne connaît* On pas tous les ouvrages auxquels il a pu prendre part, directement ou indirectement , nominativement ou sous le voile de l'anonyme, à cette époque ou plus tard, puisque dans le privilège du Pantagruel pour i55o il est fait mention de livres qu'il aurait composés « en grec, latin ou toscan ->. Du reste, toutes les lettres, préfaces, épîtres dédicatoires qui se rapportent au séjour de Lyon et aux débuts littéraires de notre auteur attestent les relations et les sentiments les plus honorables. Non-seulement il n'oublie aucune des personnes qui lui avaient rendu service, pour leur faire hommage de ses premiers essais, mais encore, chose remarquable, l'ordre de ces hommages est précisément celui des services rendus. Ainsi la première de ces publications, Epistolw médicinales Manardi, juin i532,est dédiée à Tiraqueau, qui l'avait tiré des mains des moines de Fontenay ; celle des A phorismes d'Hippocratc , qui la suivit de près, «à Geoffroy d'Estissac, son second bienfaiteur. Le 4 septembre, il écrivait à Ayjnery Bouchard, devenu conseiller du roi, maître des requêtes, une lettre moitié grecque, moitié latine, pour lui dédier une édition du Testament de Lucius Cuspidius, pièce reconnue depuis apocryphe, notamment par le savant Barnabe Brisson , mais dont la rédaction habile et la savante latinité trompèrent les érudits du temps. Enfin nous le verrons offrir, avec des expressions de reconnaisaance également bien senties, la Topographia antiquœ B.omœ au cardinal du Bellay, qui, en lui faisant voir la ville éternelle, devait réaliser le plus cher de ses souhaits, le vœu formé par lui depuis qu'il avait quelque sentiment des choses de l'art et delà littérature (i).
Au mois de décembre de la même année i53a, Georges d'Ar-
(1) « Nam quod maxime fuit optatum, jam inde ex quo in literis polilioribus aliquem sensum habui , ut ïtaliam peragrare Romanique orbis caput invisere possem, id tu mivifi.ca quadam benignitate prflestitisti. » Epistola nuncupatoria Topographies antiquœ Romœ.
magnac , évêque de Rodez, depuis ambassadeur à Venise et à Rome, cardinal, archevêque de Toulouse et d'Avignon, personnage considérable et respecté dont Rabelais atteste l'amitié déjà ancienne ( pro veteri nostra amicitia) (i) , l'ayant chargé de faire parvenir un Flavius Josèphe à Bernard de Salignac, il adresse à ce dernier une épitre latine non moins remarquable par l'élévation des sentiments et du style que par la haute influence qu'elle attribue au personnage, aujourd'hui à peu près inconnu, qui s'y trouve désigné, sur l'éducation intellectuelle et scientifique de Rabelais : « J'ai saisi avec empressement cette occasion, ô mon père en humanités (humanissime) , de vous prouver par un hommage reconnaissant quels sont pour vous mon profond respect et ma piété toute filiale. Mon père, ai-je dit; je vous- appellerais ma mère si votre indulgence m'y autorisait. Car ce que nous voyons arriver aux mères, qui nourrissent le fruit de leurs entrailles avant de l'avoir vu , avant de savoir même ce qu'il sera, qui le protègent, l'abritent contre l'inclémence de l'air, vous l'avez fait pour moi, moi dont le visage même vous était inconnu et dont le nom obscur ne pouvait me recommander à vous; vous m'avez élevé, vous m'avez prêté les chastes mamelles de votre divin savoir ; tout ce que je suis, tout ce que je vaux, je le dois à vous seul : si je ne le proclamais hautement, je serais le plus ingrat des hommes. Salut encore une fois , père chéri , honneur de la patrie , appui des lettres , champion indomptable de la vérité ! »
Quel est donc ce Bernard de Salignac qui a mérité de Rabelais un si magnifique éloge?où ce dernier reçut-il de lui les leçons dont il avait gardé une si vive impression? Dans le court séjour de. Rabelais à la Baumette, on a peine à trouver place pour tant de hautes amitiés, pour tant de leçons fécondes. D'un autre fôté, Prosper Marchand, qui, dans son Dictionnaire historique, p. 122 et 182, examine quel est celui des nombreux personnages
(1) Peut-être était-ce, comme Geoffroy d'Estissac, comme les du Bellay, un ancien compagnon d'études. Les relations communes qui unissaient Georges d'Armagnac et Rabelais h Bernard de Salignac rendent cette supposition très-vraisemblable.
du nom de Salignac auxquels la lettre peut être adressée^ n'eu cite qu'un ayant pour prénom Bernard. C'est un helléniste el mathématicien bordelais, disciple de Ramus, et qui ne peut par conséquent avoir été le maître de Rabelais. Je le reconnaîtrais plus volontiers dans ce moine pieux et savant dont parle Voulté en des vers cités par M. Quicherat (i), et dont le nom y est accolé à un Pyladc anonyme, lequel pourrait bien être Rabelais lui-même. La formule pieuse mise en tête de cette lettre, et plus encore l'élévation des sentiments religieux qui y régnent, semblent indiquer qu'elle ne s'adresse pas à un laïque.
Cependant toute cette science, tous ces travaux, célébrés à l'envi par les contemporains, devaient moins faire, pour rendre le nom de Rabelais immortel, qu'un livre bouffon, basé sur des traditions populaires qui couraient les rues (2), écrit par lui, si on l'en croit, en buvant et mangeant, pour amuser ses malades; et, suivant d'autres, abandonné à son libraire pour le dédommager du peu de débit d'un de ses ouvrages scientifiques. Ce n'est pas ici le lieu de donner sur la publication du Gargantua et du Pantagruel des détails qui trouveront mieux leur place dans une notice bibliographique. Bornons-nous à dire ici que cette publication, à laquelle on ne peut, avec les données actuelles, assigner un point de départ plus ancien que i53a et i533, ne fut com-
(1) Correspondance littéraire, t. III, p. 415.
.... Noslin Pyladern Salinacumque?
li sunt inonachi pii, perili, Passim jam célèbres.
(2) Comme l'a dit avec raison M. Bourquelot, Gargantua est un souvenir palpitant encore sur tous les points de la France. Allez du midi au nord, de l'est à l'ouest, vous trouverez disséminés çà et là son fauteuil, ses bottes, la boue de ses sabots, ses palets, sa marmite, ses lunettes, sa pierre à repasser, sa dent, son tombeau. Lui-même, vous le verrez dans le Berry arrêtant des navires en se désaltérant , dans la Beauce mangeant à son souper un troupeau de bœufs, à Toury (Loiret) dépesant, pour en débarrasser son soulier, un dolmen colossal qui le gênait, etc. Enfin au lieu d'indiquer tous leslieuxoù vivent quelques traits de sa légende, il serait plus court de nommer les provinces où son souvenir est absent. Pantagruel, comme nous aurons occasion de le démontrer, n/est pas non plus un type de l'invention de Eabelais,
plétée et réunie dans l'état où nous la voyons aujourd'hui qu'après la mort de l'auteur.
Du reste, comme il arriva en Grèce pour la naissance d'Homère, on trou verait facilement en France une douzaine de localités qui prétendent à l'honneur d'avoir vu éclore quelque partie de l'épopée rabelaisienne : la Devinière, Castres, Metz, Meudon, etc. Quelques villes même invoquent à cet égard des traditions locales plus ou moins précises. Suivant Bernier (i), on montrait de son temps à Montpellier le cabinet de Rabelais « en une maison de M. Hilaire, conseiller à la cour des Aydes, où il auroit continué son roman commencé à la Devinière » . A Grenoble, autre souvenir du même genre sur lequel nous aurons occasion de revenir. Il y a de plus un témoignage du séjour de Rabelais dans cette dernière ville; ce sont les archives lyonnaises citées par nous précédemment, et qui constatent que, lorsqu'il s'agit de procéder à la nomination d'un nouveau médecin dugrand hôpital, l'échevin Pierre Durand proposa d'attendrejusqu'après Pâques; « car, dit-il, il a entendu que maistre Rabelais est à Grenoble et pourra revenir. »
Il est certain que la Sorbonne poursuivit le Pantagruel aussitôt qu'il parut. Cela résulte d'une lettre latine de Caivin d'octobre i533 dans laquelle il raconte que la Faculté, cherchant à s'excuser d'avoir fait saisir le Miroir de Pâme pécheresse, de Marguerite de Valois, avait déclaré par la bouche de son suppôt, Leclerc, curé de Saint- André-des- Arcs, que ce livre avait simplement été mis à part pour être examiné, et qu'on n'avait tenu pour décidément condamnables que la Foret d'amours, Pantagruel et autres romans obscènes ; « se pro damnatis habuisse obscœnos illos Pantagruelem , Sylvam amorum, et ejus monetœ. »
Revenons à la biographie de Rabelais et aux deux voyages qu'il lit à Rome, d'abord au commencement de i534, puis en i536-ï537, comme médecin et attaché à la maison de Jean du Bellay, évéque de Paris, depuis cardinal, envoyé de France auprès du saint-siége, le second des quatre frères qu'il avait connus àîa Baumette. « Ce cardinal, dit Colletet, qui faisoit grand cas
(1) Jugement sur les œuvres de Rabelais, p. 19.
des hommes suivants et qui l'cstoit extrêmement lui-mcsme, avant gousté la doctrine et la suffisance profonde de Rabelais, d'ailleurs l'ayant reconnu de belle humeur et d'un entretien capable de divertir la plus noire mélaucholie, le retint toujours auprès de sa personne en qualité de son médecin ordinaire et de toute sa famille, et l'eut toujours depuis en grande considération. »
Rabelais, en parlant pour l'Italie, avait une provision de notes et tout un plan d'études (i). Voir Rome, et la voir sous les aus pices d'un tel homme, le plus docte et le plus libéral de tous ceux que couvre le ciel ; s'entretenir avec les savants, à qui cette ville sert de rendez-vous, de certains problèmes qui lui tenaient depuis longtemps l'esprit perplexe ; ensuite, ce qui rentrait dans l'exercice de son art, observer par luUmême certains animaux, certaines plantes et curiosités pharmaceutiques qui manquaient à la France et abondaient en ce pays; enfin, assister aux affaires que son illustre protecteur traitait par-devant le souverain pontife avec une éloquence et une belle latinité bien faites pour charmer un savant tel que lui , parfois même à des conférences intimes sur les sujets les plus délicats et les plus confidentiels (»}, telles étaient les espérances, tel fut en effet le rôle de Rabelais.
11 y a bien clans sa correspondance avec Geoffroy d'Estissae pendant ce voyage quelques appels à la générosité de ce dernier,
(1) « Farraginem annotationum ex variis utriusque linguae auctoribiis collectant mecum ipse detuleram. » Epistola nuncupatoria Topographiœ antiquœ Romœ.
(2) « J'estois présent quand le cardinal de Trente (envoyé de l'empereur Charles-Quint ) dit à Monsieur le cardinal du Bellay : « Le Saincl Père, les Cardinaux, Evesques et Prélats de l'Eglise reculent au Concile et n'en veulent ouïr parler quoiqu'ils en soient semons du bras séculier, mais je vois le temps près et prochain que les Prélats d'Eglise seront contraints le demander, et les séculiers n'y voudront entendre. Ce sera quand ils auront tollu de l'Eglise tout le bien et patrimoine, lequel ils avoient donné du temps que par fréquents Conciles les Ecclésiastiques entretenoient paix et union avec les séculiers, c Lettres de François Rabelais escrites pendant son voyage d'Italie, Bruxelles, 1710, in-12, P. 42.
qui sembleraient prouver que notre savant docteur n'était pas à l'abri de cette maladie, à laquelle Panurge était « sujet de nature, et qu'on appelait en ce temps-là faute -d'argent (c'est douleur non pareille). « Je suis contraint de recourir encore à vos aumosnes; car les trente escus qu'il vous plut me faire ici livrer sont quasi venus à leur fin, et si n'en ay rien despendu en meschanceté, ni pour ma bouche, car je bois et mange chez M. le cardinal du Bellay. Si vostre plaisir est de m'envoyer quelque lettre de change, j'espère n'en user qu'à vostre service et n'en estre ingrat au reste. » En effet , c'étaient « mille petites mirolificques à bon marché qu'on apportoit de Chypre, de Candie et Constantinople (i), » et dent il faisait l'emplette pour madame d'Estissac. C'étaient des graines destinées à orner ces beaux jardins deLigugé dont il avait gardé un si agréable souvenir, «< des meilleures de Naples et desquelles le saint père faisoit semer en son jardin secret du Belvédère. » Notre botaniste acquittait ainsi la dette de la reconnaissance, et, grâce à lui, des fleurs, des salades, des légumes indigènes ou acclimatés en Italie furent également cultivés en France. On lui attribue l'introduction de la laitue romaine, celle du melon, des artichauts, des œillets d'Alexandrie (2). C'est probablement aussi pendant ce séjour à Rome que Rabelais retrouva la recette du garum ou garas, espèce d'assaisonnement que Dioscoride et Pline avaient autrefois mentionné avec éloge. Il fit part à son ami Dolet de cette découverte semi-médicale, semi-culinaire, en lui envoyant un flacon de gariim accompagne d'une épigramme latine où il vantait sa vertu pour ranimer l'appétit détruit par les travaux de cabinet.
Quod medici quondam tanti fecere priores Ignotum nostris en tibi mitto garum...
Dejectam, assiduus libris dumincumbis, orexim Nulla tibi melius pharmaca restituent, etc. (3).
(1) lbid., p. 30.
(2) Discours 'prononcé a la Société à' acclimatation, par M. Drouyn de Lhuys, le 10 février 18G0.
(3) Cette pièce, ainsi que la réponse de Doiel, se trouve dans les Dc~ ■eli Carmina, Lugduni, 1538, p 75.
Rabelais avait même projeté, avec les encouragements du •cardinal, qui lui avait adjoint à cet effet deux jeunes gens de sa maison, Nicolas Leroy et Claude Chapuis, une description complète de la ville de Rome, dont il était arrivé à connaître jusqu'à la moindre ruelle (i).Mais, apprenant qu'un antiquaire milanais, Marliani, allait publier un ouvrage sur le même sujet, il se contenta d'en donner, lors de son retour à Lyon, une édition revue et corrigée, avec une dédicace latine à du Bellay, d'où nous avons tiré la plupart des détails qui précèdent (2).
Plus d'un souvenir de ce voyage d'Italie se retrouva plus tard sous la plume de Rabelais, notamment lorsqu'il fait dire à Epistemon au ch. 11 du 1. IV : « Vrayement vous me réduisez en mémoire ce que je vis et ouy en Florence , il y a environ douze ans (ainsi porte l'édition de i548; celle de i552 porte : vingt ans). Nous estions bien bonne compaignie de gens studieux, amateurs deperegrinité, et convoiteux de visiter les gens doctes, antiquités et singularités d'Italie, etc. »
Le voyageur Thevet, qui se trouvait à Rome en même temps que Rabelais, nous a laissé un témoignage curieux, et non encore allégué, du crédit et de la considération dont celui-ci jouissait auprès des grands seigneurs du pays : « Il me souvient, dit-il, que, contemplant certaines antiquitez à la cour et jardin d'un seigneur romain, on me cuyda oultrager, disant que j'estois trop hardy, et que par aventure j'estois un espion; mais estant ledit seigneur adverty par Rabelais, qui a tant fait depuis parler de luy, de ma curiosité et voyages par moy faits, lors j'euz entrée de toutes parts (3). »
Voilà l'homme que l'on a voulu représenter pendant ce voyage
(1) « Ut nulli notam magis domuin esse suam quam Romain mihi Romaeque viculos omneis putem. » Epistola nuncupatoria, etc.
(2) La Topographia antiqtiœ Romœ, qui parut à Lyon, chez Gryphe, en septembre 1534, comparée aux éditions italiennes que nous avons pu nous procurer, nous a offert un grand nombre de corrections et d'améliorations qui paraissent l'œuvre de Rabelais. On trouvera dans notre édition l'épi tre latine à du Bellay, datée de Lyon, dernier jour d'aoûî
(3) Thevet, Cosmographie, t. II, p. 732.
de Rome comme un charlatan (i), rôdant partout et menant fours (ce sont les paroles du P. Garasse), comme une espèce de bouffon capable de toutes sortes d'irrévérences et de grossières plaisanteries, alors qu'il allait recevoir du souverain pontife une haute marque de bienveillance, et que ses lettres datées de cette époque nous le montrent protégé à l'envi par les cardinaux et correspondant en France avec un prélat qui lui confiait le soin de ses intérêts les plus sérieux.
En effet, l'évêque de Maillezais ne se bornait pas à recevoir par son entremise des salades pour son jardin, ou des mirolificques pour sa mère, « mais, dit Colletet, l'ayant reconnu d'un esprit propre à tout faire, il ne fit point difficulté de le charger des affaires les plus considérables qu'il avoit à la Rotte et en la cour du pape, dont il s'acquittoit toujours avec adresse et avec un heureux succez au grand contentement de ce prélat, qui demeuroit ordinairement à Paris ou en Poictou, tandis que son agent le servoit si fidèlement à Rome. Les lettres que le mesme Rabelais lui escrivit de cette grande ville, et qui ont été depuis peu publiées à Paris avec de curieuses observations historiques, justifieront éternellement cette vérité, et, faisant voir les diverses intrigues de la cour romaine, font connoitre en mesme temps l'esprit de discernement de l'autheur.
« Pendant toutes ces négotiations qu'il faisoit pour les autres, il se mit à penser sérieusement à luy mesme , et, considérant avec une grande componction de cœur les affaires temporelles dont il estoit accablé et la vie turbulente qu'il menoit, ses actions libertines peu dignes d'un homme relligieux et d'un prestre tel qu'il estoit, et enfin le crime énorme d'apostasie et d'irrégularité qu'il avoit encouru en quittant son cloistre et changeant d'habit et de profession » , il adressa au pape une supplique {Supplicatio pro apostasia) dans laauelle^ après avoir fait l'aveu
(1) Après afoir faict force tours,
Je fus las d'esprit, -et en somme Rôdant partout et menant l'ours Voulus voir que c'est que de Rome.
Le Rabelais réformé, p. 11
de ses taules, il demandait au souverain pontife, outre une absolution pleine et entière, la permission de reprendre l'habit de Saint- Benoit, de rentrer dans un monastère de cet ordre autre que celui de Maillezais, et de pratiquer, citrà adustîonem et inci^ sionem, pietatis intuitu,sinespe lucri, hic et ubicu nique locorum, l'art de la médecine, dans lequel il avait pris, disait-il, les degrés de bachelier, de licencié et de docteur. Sa requête lui fut accordée par un bref du pape Paul III, daté du 17 janvier i536, deuxième année de son pontificat. Du moins telle est la date que donnent à ces deux, documents tous les biographes de Rabelais, après Antoine Leroy, qui les a publiés le premier dans son Floretum pkilosophicum, et qui les tenait du célèbre docteur en médecine Jean Mentel. Celui-ci les avait reçus d'Antoine Grandet, prévôt de l'église Saint-Nicolas du Louvre, qui avait été curé de Meudon et les avait tirés des archives de cette paroisse. Quoi qu'il en soit, Rabelais obtint du pape tout ce qu'il désirait, « ce que je remarque d'autant plus, dit Colletet, que je prétens faire voir par là que Rabelais, tout libertin qu'il paroissoit aux yeux du monde, ne laissoit pas d'avoir de pieux et dévots sentiments et de defférer merveilleusement aux saintes constitutions de l'Église catholique et orthodoxe, qu'il reconnut toujours pour sa véritable mère, ce qui est si constant qu'encore que Jean Calvin, ce grand hérésiarque, fist tout ce qu'il put pour l'attirer de son party, mais en vain , et qu'ensuite il le traitast d'impie et d'athée , comme on le void dans son traitté des scandales, si est-ce que, jugeant cette relligion nouvelle et de l'invention des hommes plutost que de Dieu , il regimba contre elle , et se tint toujours ferme dans celle qu'il avoit receue de ses pères. Et c'est ce qui obligea sans doute ce grand et fameux sectateur de Calvin, Henry Estienne, de parler de luy de la sorte dans son Apologie d'Hérodote : « Quoyque François Rabelais semble estre des nostres, il jette souvent toutefois des pierres dans nostre jardin. »
Nous avons à notre tour reproduit ce passage parce qu'il marque avec assez de justesse , suivant nous , la part qu'il faut faire , chez le personnage singulierque nous avons entrepris de peindre, à la hardiesse de l'imaginatioja et à la mesure de la conduite.
D'est cette distinction que nous paraissent avoir méconnue jusju'ici presque tous ceux qui ont voulu peindre l'homme d'après l'auteur.
D'un autre côté, on doit reconnaître qu'il prenait parfois d'étranges libertés, que son esprit curieux et souvent indiscret, ses liaisons avec Etienne Dolet, Marguerite de Valois, Marot, Théodore de Bèze, purent bien, à un moment donné, le rendre suspect d'hérésie, et, dans mainte occasion, le faire accuser de libertinage (ij ou tout au moins de légèreté. Sur le premier point, il importe de distinguer les temps, et de se rappeler qu'il y eut un moment, au commencement du seizième siècle, où tout le monde fut réformateur, de même qu'il y en eut un où tout le monde fut révolutionnaire vers la fin du dix-huitième. Quant aux autres accusations moins graves, il faut les apprécier sous le mérite des observations qui précèdent.
Tel est ce passage d'une lettre du cardinal de Tournon, datée de Lyon, to août, et que M. L. Paris, qui l'a reproduite dans son Cabinet historique (i), rapporte, avec toute vraisemblance, à l'année i536, entre le premier et le second voyage de Rabelais à fiome : après avoir signalé au chancelier Du Bourg le passage à Lyon de Guillaume Farel, « luthérien et zuvnglien jusqu^aux dents, le plus grand mutin et le plus maulvais paillard qu'il est possible, » le cardinal ajoute : « Monsieur, je vous envoie une lettre que Rabelezus escripvoit à Rome, par où vous verrez de quelles nouvelles il advertissoit ung des plus maulvais paillards qui soit à Rome ; je luy ay faict commandement que il n'eust à bouger de cette ville jusques à ce que j'en sceusse vostre voulonté ; et, s'il n'eust parlé de moy en ladite lettre et aussy qu'il s'advoueau roy et reyne de Navarre, je l'eusse faict mectre en prison pour donner exemple à tous ces escripveurs de nouvelles.
(1) Nous prenons ce mot dans le même sens que celui de libertin, que nous avons vu plus haut employé par Colletet pour désigner ce qu'on appellerait aujourd'hui un libre penseur.
(2) T. IV, p. 348, d'après l'original conservé aux Archives impériale» seci. hist., C 965.
Vous m'en manderez ce qu'il vous plaira, remcctanl à vous d'en Taire entendre au Roy ce que bon vous en semblera. »
Lors de son second retour d'Italie en France, au commencement de mars i53y, Rabelais dut songer à régulariser sa situa lion temporelle, comme il venait de le taire pour son état religieux. Mais nous avons la preuve qu'il ne se rendit pas directement, comme on l'a dit, à Montpellier; car un document assez curieux nous le montre à Paris dans l'intervalle. Etienne Dolet, poursuivi à raison d'un meurtre commis à Lyon le 3i décembre i536, s'était rendu à la cour pour solliciter sa grâce du roi François Ier; il l'avait obtenue, et plusieurs de ses amis, littérateurs et savants, avaient fêté sa délivrance par un joyeux banquet, dont il nous a conservé les détails dans une pièce de vers latins adressée à ce même cardinal de Tournon que nous venons de voir traiter Rabelais si lestement (i). Rien n'y manque, ni le lieu, ni la date, ni le nom des convives, ni la conversation qui s'engagea pendant le repas. « Là prennent place ces hommes qu'on a nommés avec raison les lumières de la France : Budé, le premier de tous par la science; Bérauld, à l'esprit supérieur, à la parole facile; Danès, illustre par les connaissances les plus variées; Toussain, surnommé la bibliothèque vivante; Ma crin, pour qui l'art des vers n'a point de secrets; Bourbon, riche également des trésors de la poésie ; Voulté, qui donne aux savants de si belles espérances; Marot, ce Virgile gaulois, qui a le souffle divin de l'inspiration poétique; enfin, François Rabelais, l'honneur de la médecine, qui peut rappeler ies morts des portes du tombeau et les rendre à la lumière (2).
« Maints propos s'engagent entre eux (on va voir qu'ils ne ressemblent guère aux Propos des beuveurs ) : on passe en revue ce que les pays étrangers possèdent d'habiles écrivains : Érasme, Mélanchthop , Bembo, Sadolet, Vida, Jacques Sannazar, on
(1 ) « Cœdis a se facta; et sui deinde exilii descriptio. » Doleli Carmina 1538, p. 50.
18) Franciscus Rabelacsus, honos et glona certa
Artis Pœoniœ, qui vel de limine Dilis Extinctos revocare potesl et reddere Iuci.
salue tour à tour chacun de ces noms par des acclama1 bi usantes i . »
"\ ers la même époque, l'un des convives de ce banquet. Nicolas Bourbon, partant pour un voyage, probablement cettri d'Angleterre, adressait a Rabelais des vers qui nous révèlent encore quelques-unes de ses nombreuses liaisons littéraires : « Déjà j"ai trop rarement occasion de voir Lateranus [i), Du Maine 3* .Saint-Gelais, absorbes par les sérieuses fonctions qui les enchaînent a la cour ; niais toi, mon cher Rabelais, puisque je sut; résoin à partir là où m'entraîne le destin plutôt que ma volonté, salue en mon nom tous les amis que je viens de nommer 4' . -
Après ce détour que nous avons fait à Paris sur les traces de Rabelais, suivons-le à Montpellier, où nous le voyons promu au grade de docteur sous la présidence d'Antoine GritTy. le 22 mai i537 3 . On n'a pas remarque deux points obscurs, si ce n'est deux irrégularités, qui se rattachent à ce célèbre doctorat. D'abord L'acte de licence n'a jamais ete produit, et nous l'avons inutilement cherche sur le registre des actes de la Faculté de médecine de Montpellier, qui, maigre l'énoncé de son titre latin [ tam ad gradum baccahiurcatusquainlicentiœ et doctoratus], n'en renferme aucun de ce genre
Hos inter muUus senno tu
cû hibeant scripteris : Enumus, >■ t fWl, SaMletas .jJJ
Sinnaianiî plena bad 1 -m.
Glri ;:ché a l'éducation du jeune seigneur Gui de
Laval.
Guillaume du Maine, dit Marnas, poète latin et français . eu des enfants de Bude. qui lui a adresse plusieurs lettres . puis .s de François Ier : abbé de Beaulieu. lecteur de la duchesse de Henry.
lai Borbonii Xugarilm îibri octo ; Lyon. .^éb. Grypke, 1538
(h) « Ego Franciscus Rabela?sus. diœcesis Turonensis, suscepi graduir. doctorrrus sub R. Antonio Griphio in prœclara médicinal facuhate. Die .- ensis maii auno Domini 1537. R.vbel^sus. • Registre des aa p. 33.
-: ici le lieu de déclarer que nous avons examiné nous-u <; reg stres :e Montpellier, et vérifié scrupuleusement, ave I .-..-.-.s-
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i'j'j- ., t'attribue!
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pell: j l'on a pu b eonfor.
Les mentions : MT les registres de b nous le
montrent, cet ! iater prêtant d'autel le texte grec
les Praw Hippoei erecerant u:
tance da savant bibliothécaire de la Faculté de médecine, H. Katar Lardai, tous les points qui se rattachent aux études aédkale* et au réunir de liabelais a Montpellier.
Montpellier. Tableau hiilorique.
R&Ubzsina Elogia, 1 ' i3) Astruc, Mémoires pour servir rede la Faculté de i
^t?ie rfe Monipelli: ■
40 iNOTICE BIOGRAPHIQUE
d'or du doyen Jean Schyron (i) pour avoir fait un cours d'an>tomie (2).
Cependant les leçons du docteur n'étaient pas moins suivies que ne l'avaient été les conférences du bachelier quelques années auparavant, et, chose remarquable, les termes : fréquent iauditorio, que Rabelais s'était appliqués à lui-même dans sa supplique au pape, se retrouvent sous la plume de son ami Jean de Boyssonné dans une lettre inédite de i537 à Maurice Scève, où il constate le succès que Rabelais obtenait alors à Montpellier (3). Les aperçus que Rabelais a semés en se jouant, dans le Gargantua et le Pantagruel, sur la médecine, l'hygiène, l'anatomie, la circulation du sang, témoignent assez de la profondeur et de la variété de ses études médicales. La tradition locale et le témoignage des contemporains s'accordent également à constater l'éclat de sa pratique et de son enseignement. Au commencement du siècle suivant, le voyageur allemand Golnitz , dans son Ulysses belgico-gallicus, publié en i63i, parmi les détails qu'il donne, p. 565 et suiv., sur l'université de Montpellier, indique qu'on y conservait la robe et le bonnet de Rabelais. « Je les y ai vus, dit-il; ils sont de couleur rouge, mais sales et déchirés. »• Il ajoute que celui qui voulait arriver au grade de docteur devait endosser cette robe jusqu'à sept fois. Quelques années plus tard, un écrivain assez original et qui présente plusieurs points de rapprochement avec Rabelais, comme lui médecin, reçu doc-
(1) Sur ce personnage, qui avait présidé aux études médicales de Rabelais, et dont celui-ci a rappelé le nom dans son Pantagruel, lîv. IV, ch. 43, voy. une Notice de M. Kiïhnholtz en tête du t. VIII des Éphcmérides médicales de Montpellier.
(2) « D. Francisais Rabelœsuspro suo ordinario elegitLibrum Prognosticorum Hippocratis, quem grœce interpretatus est.... Accepi praeterea a D. Schyronio aureum unum pro anatome quam interpretatus est D. Francisais Rabelsesus. r> Nous empruntons à Astruc ces deux mentions tirées par lui du registre des procureurs des écoliers, registre qui ne se trouve plus aujourd'hui.
(3) « Monpessulum appulimus, ubi Eabelcesus fréquent! auditorio li« brum Prognosticorum Hyppocratis praelegebat. » Lettres latines de Boys» sonné, mss. de la bibliothèque de Toulouse. fos 36 et 37.
SUR RABELAIS. il
leur à Montpellier, établi à Lyon, et réduit comme lui à faire des almanachs, Lazare Meyssonnier, rappelait, dans un de ces livrets devenus assez rares (i)f le souvenir de celui dont il avait, dit-il, porté la robe et vu le portrait « entre ceux des plus célèbres docteurs et professeurs dans la salle où se font les actes publics et où se donne le bonnet à ceux qui y prennent leurs Hegrez en médecine ».
Le docteur R. Dcsgenettes, qui, dans la Biographie médicah , a consacré un excellent article à notre auteur, parle aussi «'du culte spécial et assez ridicule dont la prétendue robe de Rabelais a été l'objet dans la Faculté de médecine de Montpellier. Nous sommes réputé nous-niême avoir porté cette robe, ajoute-t-il , mais c'était une pure commémoration , car elle avait été renouvelée au moins vingt fois, puisqu'environ cinquante docteurs annuellement reçus à Montpellier en ont constamment emporté des lambeaux avant, pendant ou après l'acte probatoire dit de rigueur (punctum rigorosum). » Le même biographe démontre le peu de vraisemblance d'une anecdote suivant laquelle Rabelais aurait été députéà Paris auprès du chancelier du Prat avant i535. et à une époque où il n'était que simple bachelier, pour faire rétablir les privilèges de l'université de Montpellier, lesquels, suivant le témoignage d'Astruc, n'ont jamais été abolis (i). ■ Nous ne rappellerons point non plus, ajoute ce judicieux écrivain , le moyen bizarre dont on dit que Rabelais se servit pour obtenir une audience du premier magistrat du royaume. Nous garderons également le silence sur l'expédient dont on veut qu'il se soit servi pour se faire défrayer d'un voyage de Lyon à Paris. L'absurdité est ici trop manifeste. »
Sussanneau, qui passait alors par Montpellier pour se rendre
(1) Almanach illustré compose de jilusieurs pièces curieuses pour Van 1639.
(2) Cependant l'exact Niceron admet que Rabelais, pendant son séjou. à Montpellier, fut chargé de faire un voyage à Paris pour quelques affaires de l'Université de médecine; mais il s'agissait d'un collège particulier appelle de Gironne, supprimé depuis quelque temps, et qu'il parvint à faire rétablir.
en Italie, y trouva Rabelais, et nous avons de lui des témoignages 2n vers et en prose de la manière dont ils renouèrent connaisance. Cet écrivain, dans ses Ludi, imprimés en i538, affirme que la présence seule du cher docteur le guérit d'une maladie de langueur qui l'y avait atteint (1). Dans un autre ouvrage que nous avons déjà cité, Alexandri Quantitaf.es emendatœ, il rapporte ainsi une conversation qu'il eut avec notre auteur : « Comme je passais à Montpellier, Rabelais, qui alors y interprétait en grec les Pronostics d'iïippocrate, insista pour que je restasse quelques jours avec lui. Voici ce qu'il dit pour me persuader : Mon cher Sussanneau, si vous ne voulez pas inspecter les urines et justifier de cette manière le titre que vous portez ( leguni et mcdicinœ doctor)y vous pouvez du moins, comme l'ont fait beaucoup d'anciens médecins, payer votre tribut à l'État et vous honorer vous-même par des publications utiles et par des recherches sur les maladies et leur traitement (2). >»
En quittant Montpellier vers le milieu de l'année i538, notre nouveau docteur continua d'exercer la médecine dans plusieurs villes du midi, à Narbonne, à Castres, où l'on a des traces de son passage; a Lyon, où il revenait toujours avec une certaine prédilection. Son ami Dolet, dans un recueil de vers plusieurs fois cité par nous et imprimé à Lyon en i538, atteste la réputation médicale dont il jouissait, et notamment la célèbre démonstration anatomique à laquelle il se livra sur le corps d'un criminel pendu la veille, et qui lui servit à expliquer éloquemment la structure intérieure du corps humain (3). Un autre convive du
(I) Ad Rabelœsum, cam cssetùi monte Pessulano
Ilubertus celsa medicorum languet in urbe ,
Pharmaca languentem nulla juvare queunt.
Tu potes : •haud ullo, ni fallat opinio, morbo,
Est desiderio languidus ille tui.
Fronte serenabis dulci, penilusque reccdet
Qui toto mixtus corpore languor crat.
(2) « Etiamsi nolis, inquit, Sussanspe, lotium inspicere ac titulo tuo respondere, at in libris et litteris, ut aliquot veteres medici fecerunt, navare reipublicœ et de morbis et curationibus quserere magni ad honorem et amplificandam digniiatem refevt. »
(3) Voici le titre de cette pièce : Cujusdam epitaphium qui exemple
banquet de Paris, Macrin, a aussi célèbre dans des vers élégants la science encyclopédique , l'esprit enjoué de Rabelais, dont il s'honorait d'être le compatriote ( i), et les cures merveilleuses dont Turent témoins, dit-il, « Paris, Narbonne, les rivages de l'Aude, et Lyon , l'opulente cité, où sont actuellement ses pénates et sa paisible résidence (2). »
Cependant on se rappelle que le bref de i536 permettait à Rabelais de passer dans tout couvent ou maison régulière de l'ordre de Saint-Benoit où l'on voudrait bien le recevoir [ubi
edilo slrangulalus publico postea spec/aculo sectus est, Fr. Habclœso, medico doctisiimo, fabricant corporis interprétante .
(1) Ad Fkaxciscum Kaijljesum,Ciiixonien. medicum peritiss. :
Idem, Rabhrsi, pêne soîum mihi est Natale lecum : Juliodunicis Nam Chino vicinus nucclis Conligua regionc floret :
Aërque noslris civibus ac tuis Hauritur idem , parque serenilas , Par ru ris uligo beati , Moruin eadein quoque leniludo.
Nalalis agri concilians Ubi Vicinitas me, jungit amabili Vinclo, sed impense tuarum Vis sociat mage lilterarum.
Salmonii Macrini Odarum lib. If, Lugd., Seb. Gryphius, 1537, in-8<*
(2) Cliinonienses inter eni:n tuos.
Un us, Rablœsi, es, cui Dens et faronS
Natura, doctrinam elegantem
Non negat, atque sales acutos;
Unus "epores cui siinul atticos « Et circularis doua peritoe
Dilhrgiatur, tlonilentam et
Cogiiitionein utriusque lingux.
Artein ut medendi prieleream, et tibi
Sudore înullo parta inathemata,
Qaid l'.ina, quid slelltc minentur,
Ouid rapidi faciès planeUc.
Tu non Galeno Pergamreo minor,
Multos ab atris faucibus eximis
Lcfhi propinquanlis, tuaque
Depositos opéra focillas.
Quid quxque radix herbave conférât
Ungue tenes et non secus ac luos,
Faniamque lucraris penwnem,
Aile levans genus omne niorbes.
Testes tuarum Parisii artiuai
Testisque Narbo Martius, atque Atfc*
Et dite. Lugdunutn, pénates
Sunt tibi ubi placidxque sedes.
benevolos invcnerit reccptores). Or le cardinal Jean du Bellay, son protecteur, abbé de Saint-Maur-les-Fossés, près Paris, avait, dès i533, obtenu pour cette abbaye une bulle de sécularisation relardée quanta ses effets par diverses circonstances, mais réalisée enfin le 17 août i536, et Rabelais n'avait rien eu de plus pressé Vj ue de s'y faire admettre par le cardinal, Yhôte bénévole prévu par sa supplique du mois de janvier précédent. Ce n'est pas tout : il avait déjà un protecteur au couvent de Maillezais dans Pévèque du diocèse; mais ici de plus il échappait à la règle monacale, et se trouvait chanoine sans l'avoir demandé. Le saintsiége, toujours indulgent à son égard, leva les scrupules qu'il exprima à ce sujet dans une nouvelle supplique dont Antoine du Verdier nous a conservé le texte dans sa Prosopograp/ue, t. III, p. 2453. Il demanda et il obtint (quoique le texte de l'induit ne nous soit pas parvenu ) de pouvoir jouir, tant in foro conscicntiœ quam in foro contradictorio, des effets de l'absolution précédente, et de tous les droits et bénéfices de sa nouvelle position, bien que sa réception dans la maison de Saint-Maureût eu lieu entre la bulle d'érection et la sécularisation définitive. La faculté de se prévaloir de ses grades en médecine et de se livrer en tout lieu à la pratique de cet art lui était également confirmée, sans qu'il fût question, du moins dans la supplique, des restrictions que renfermait l'induit de i536.
En conséquence Rabelais, sans renoncer à la robe de médecin, dut endosser l'habit de chanoine de Saint-Maur, et s'installa , vers i5/jo, dans cette résidence, qu'il a lui-même ainsi caractérisée: « Paradis de salubrité, aménité, sérénité, commodité, délices et touts honnestes plaisirs d'agriculture et de vie champestre. » Thomas Corneille, dans son Dictionnaire géographique, à l'article Saint-Maur, atteste, qu'on y montrait encore de son temps la chambre habitée par l'auteur de Pantagruel.
Mais, comme le dit M. Paul Lacroix, « Rabelais, que l'on voit sans cesse tourmenté du besoin de changer de lieu et d'occupation, n'était pas homme à se corfiner dans sa prébende lorsqu'un bref du pape lui donnait licence de se transporter partout où bon lui semblerait pour l'exercise charitable de la médecine. » Et d'abord, à deux pas de son couvent, s'offrait à lui la demeure
SU 11 H A BELAIS. 45
de son patron et supérieur ecclésiastique, le cardinal du Bellay, abbé ùe Saint-Maur, magnifique résidence bâtie par Philibert Delorine, dont les portes lui étaient toujours ouvertes et dont on retrouve quelques traits dans la description de l'abbaye de Thélème (i). Il suivait le même cardinal chez les d'Angennes, ses parents, à Rambouillet, où l'on montre dans le parc la Grotte de Rabelais (i), au château de Langey, où celui-ci lui avait fait bâtir une maison que l'on voit encore dans la commune de ce nom, et que l'on appelle la maison de Rabelais ou le Rabelais (3), avec son portrait en médaillon sculpté au-dessus de la gerbière. Il visitait aussi les autres frères du Bellay, dont l'un était lieutenant général en Normandie, l'autre évêque du Mans. Quant à Guillaume du Bellay, seigneur de Langey, l'aîné de tous ces frères, guerrier, diplomate, historien , dont un contemporain a fait ce bel éloge : « Il ne sçait ni quand le roy se lève, ni quand il se couche, mais il sçait bien où sont les ennemis; » Rabelais eut avec lui des relations plus intimes et plus prolongées qu'on ne l'a cru. 11 résulte en effet des correspondances inédites deBoyssonné et de Guillaume Pelicier, i° que Rabelais passa par Chambéry le 18 décembre i53g (4); 2° qu'il était à Turin auprès du seigneur de Langey, alors vice-roi de Piémont, en juillet et en octobre i54o; nous allons voir sur quel pied.
G. Pelicier, évêque de Narbonne, puis de Montpellier, qu'il faut ajouter à la liste nombreuse des prélats qui honorèrent notre auteur de leur amitié, lui écrivait de Venise, où il avait remplacé G. d'Armagnac, autre ami de Rabelais, comme ambassadeur pour le roi de France , une lettre datée du i3 juillet
(l)Voy. 1. I, ch. 55.
(2) Joanne, Enviroris de Paris, p. 797. Tallemant des Eéaux, Historiettes, t. II, p. 507.
(3) Merlet, Dictionnaire, topograpkique d'Eure-et-Loir, 18G1, in-4°, p. 153.
(4) « Rabelaesus lus diebus hac iterfecit meque iiwisit, » Rabelais luimême a rappelé, dans le ch. 27 de son liv. IV, Jehan Vinet, maître de poste à Chambéry, personnage réel dont l'existence est attestée dans l'ouvrage : Chambéry à la fin du quatorzième siècle, par Chaperon, p. 309.
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l54o, dans laquelle, après s'être excusé d'avoir discontinué quelque temps de lui écrire « pour ce qu'il n'avoit argument digne de lui être proposé, » il ajoute : « Je vous ay bien vouleu dvertir de ce que nous avons icy touchant certaine consultaion (qui me semble appartenir pour vostre profession et suffisance), c'est que Mons, Philippus Saccus, présidant de Milan, a mandé icy et à Bologne à consulter aux collèges de docteurs, si une fille qui luy est née est sien né (sic), et est pour vivre, si doit estre tenue pour légitime. » On cite « Hippocrates, Pline, les Hébreux , les Arabes , les Caldéens. Tous les docteurs se travaillent sur cette question, à savoir si, quand à un enfantement se trouvent sept lunes, on ne doit pas le tenir pour légitime. » La lettre se termine ainsi : « Je aurois bien à plaisir que vous m'en mandissiez vostre advis, d'autant que la chose de soy mesmes est digne d' estre examinée, et le sieur mérite bien que tous les serviteurs du roy lui disent leprofîciat, tout ainsi qu'il a mérité et est affectionné de Sa Majesté. » Nous ignorons quelle fut la réponse de Rabelais à cette grave question, mais les termes dans lesquels elle est posée font penser immédiatement au ch. 3 de Gargantua : « Comment Gargantua fut un/.e mois porté au ventre de sa mère. »
La seconde épitre de Guillaume Pelicier, adressée, comme la première, «à M. le docteur Rabelais, » et datée deVenise, 17 octobre i5/jO, commence par des excuses sur ce que, « faisant la dernière depesche à Turin, il n'eut bonnement le loisir de lui escripre, mais, envoyant son maistre d'hostel au pais, il n'a voulu le laisser passer sans présenter à Rabelais ses bonnes et affectueuses recommandations, et faire offre qu'il n'espargne aucunement tout ce qu'il connoistra estre commode en sa maison tant pour M. de Langey que pour lui. » Puis il lui parle de plusieurs affaires de nature diverse, qui prouvent que Rabelais avait toute la confiance du seigneur près duquel il se trouvait. D'abord c'est un gentilhomme, Antonio Terzi, qui attend réponse de lui et de Rabelais pour se décider dans une affaire délicate , un mariage probablement. Le prélat ambassadeur entretient également Rabelais d'une négociation plus en rapport avec la compétence de ce dernier et qu'une lettre de Pelicier à François Ier,
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du 29 août précédent, imprimée par Gariel (i) , avait déjà l'ait connaître. 11 s'agit, outre une acquisition de manuscrits hébraïques et syriaques pour laquelle François Ier avait déjà envoyé mille écus, de recueillir et restituer « des livres grecs ( mesmement des œuvres de Galien ) qui ne sont imprimez et qui ne se trouvent dans îa librairie du rov de France. » Le savant prélat s'en occupe, dit-il, tous les soirs » avec Martin et quatre autres collateurs , et n'est encore pour quitter le jeu quelque avancement qu'il y (ace, » mais ii voudrait bien obtenir quelque provision , et c'est sur quoi il attend la réponse de Rabelais. On connaissait, avons-nous dit, cette négociation si honorable pour tous ceux dont le nom s'y trouve mêlé, et dont les résultats ont enrichi nos dépôts publics (2), maison ignorait que l'auteur de Pantagruel dût en partager l'honneur avec l'é-véque de Montpellier (3).
Rabelais resta-t-il en Italie depuis décembre i53o, où nous l'avons vu de passage à Chambéry, jusqu'en janvier i543, époque de la mort du seigneur de LangeyPCe long abandon de son commode canonicat de Saint-Maur-les-Fossés pourrait s'expliquer à la rigueur par la tolérance du cardinal du Bellav en considération des services rendus à son frère. Mais il est plus probable qu'il revint en France dans l'intervalle. Quoi qu'il en soit, nous le retrouvons présent aux derniers moments de ce digne seigneur, lorsqu'il mourut à Saint-Symphorien, près de Lyon , à l'époque que nous venons d'indiquer, laissant des marques de sa munificence aux serviteurs qui l'entouraient, et notamment, si l'on en croit Le Duchat (4), 5o livres tournois de rente à Rabelais , jusqu'au moment où il aurait 3oo livres en bénéfice. Celui-ci, dont on connaît mieux maintenant les titres
(1) Séries prœsulum Magalonensium et Monspeliensium. p. 251.
(2) « Hi autera libri Bibliothecse régi se nunc sunt adjuncli. » G allia Chrisliana, t. VI, p. 808.
(3) Ce» ~eux lettres, tirées d'un manuscrit, n° 142, de la Bibliothèque d'Arles , ont été communiquées au Comité des travaux historiques par M. l'abbé Verlacque.
(4) Voyez son édition de 1725 des OEuvres de Rabelais, t. IV f p. 119.
j cette faveur, acquitta dignement la dette de la reconnaissance, soit par le souvenir ému qu'il a consacré au seigneur cie Langey à plusieurs endroits de son livre (liv. III, ch. 21, et liv. IV, ch. 26 et 27), soit par un ouvrage latin, aujourd'hui perdu, qu'il aurait consacré à ses prouesses de guerre, et que Du Verdier cite sous ce titre : Stratagèmes, c'est-à-dire Prouesses et ruses de guerre du preux et très-célèbre chevalier Langey, au commencement de la tierce guerre Césariane, traduit du latin de Fr. Rabelais, par Claude Massuau; Lyon, Sébastien Gryphius, i5/j2, in-8°. 11 est aussi nommé à propos de la sépulture du défunt, dans une lettre inédite etsansdatede Joachim du Bellay, évêque du Mans, au cardinal son frère (1).
L'Estoile nous a conservé une lettre de Rabelais sans date , mais écrite de Saint- Ay, près d'Orléans, dont le seigneur, attaché à la famille de Bellay et nommé dans la lettre dont nous \enons de parler, parait lui avoir offert une joyeuse hospitalité dans son château. L'Orléanais, le Poitou, la Touraine, étaient en général le théâtre de ces excursions, qui s'étendaient par occasion un peu plus loin et dans la direction du Midi. On aime a supposer, avec M. Paul Lacroix, que Rabelais visitait ses vieux amis de jeunesse, Antoine Ardillon et Tiraqueau à Fontenayle-Gomte, Geoffroi d'Eslissac à l'Ermenaud ou à Ligugé, Jean Bouchet à Poitiers. Enfin, il devait faire de fréquents voyages a Chinon, où il avait conservé une maison et plusieurs parents, entre autres un neveu apothicaire, du même nom que lui. L'abbé Pérau, auteur d'une Vie de Rabelais, placée en tête de l'édition
(t) « Monsieur, depuis ma dernière lettre j'ay receu deux des vostres, l'une du 25 et l'autre du 2G du mois passé. Pour répondre quant à la sépulture de feu mon frère, Saint-Ayl n'en sçait sinon ce que je vous en ay desja mandé. J'ay eu des lettres de Rabelais qui ne m'en escript rien.... Il a esleu sa sépulture à Langey — Je ne sçais si au cœur se pourra trouver place.... Le corps est à Saint-Ayl du pénultiesme du passé.... Si n'ay devant deux ou trois jours nouvelles de vous touchant le lieu de sépulture de feu mon frère, je vous envoyray un homme.
Vostre humble frère et serviteur, J. du Bki.i.ay. »
M ss. île la lac. de méd. de Montpellier, n° 8G, p. 87.
dcGcnève, parleaussi, nous ne savons d'après quelles autorités (r.", d'un voyage de Rabelais en Poitou, où il aurait joué la comédie « avec ce qu'il y avait de mieux dans cette province » ; d'un autre voyage à Angers où il aurait été appelé pour donner des lirons dans la Faculté de médecine, et d'où il aurait été éloigné par la peste. Il y a là ou des suppositions gratuites ou des confusions grossières de lieux et de dates qui nous empêchent, de nous y arrêter.
Les pérégrinations de Rabelais furent-elles poussées plus loin? S'étendirent-elles par exemple jusqu'à l'Angleterre, comme l'a présumé M. Paul Lacroix? Aux arguments assez plausibles qu'il a produits à l'appui de cette conjecture, on pourrait ajouter le propos tenu par Pantagruel auch. 66 du liv. IV : « J'ay vu les iie? de Cerq et Herm entre Bretaigne et Angleterre. » Ce, qu'il y a de certain, c'est que la connaissance minutieuse des lieux et des idiomes que révèle maint passage de l'Odyssée rabelaisienne, et d'autres circonstances encore , permettent de douter que l'on connaisse tous les voyages de l'auteur.
Les deux premiers livres de son roman , qui faisait assez de bruit et de scandale , n'avaient pas cessé de se réimprimer à Lyon, avec ou sans sa participation, et toujours anonymes ou pseudonymes ; mais ce n'est pas sans surprise qu'au plus fort de la persécution contre les écrits et les personnes , alors que trois amis de Rabelais, Dolet, Despériers et Marot, payaient de leur liberté ou de leur vie des opinions malsonnantes, on voit Rabelais, avec cette adresse et cet esprit de conduite dont, il a donné mainte preuve, obtenir en i545 de François Ier un privilège, conçu dans les termes les plus honorables, pour l'impression du tiers livre des Faits et dicts héroïques de Pantagruel.
« De la partie de notre aimé et féal maistre François Rabelais, docteur en médecine de notre université de Montpellier, nous a esté exposé que, iceïuy suppliant ayant ci-devant baillé à imprimer plusieurs livres, mesmement deux volumes des Faits et dicls
(i) Le père Garasse parle seulement « d'une farce et d'un dialogue 311e Rabelais aurait faits à Poitiers. »
héroïques de Pantagruel, non moins utiles que délectables, les imprimeurs auroient iceulx livres corrompus et pervertis en plusieurs endroits, au grand desplaisir et détriment dudit suppliant, et préjudice des lecteurs : dont se seroit abstenu de mettre en public le reste et séquence desdits Faits et dicts héroïques. Estant toutesfois importuné journellement par les gens sçavants et studieux de notre royaume et requis de mettre en l'utilité comme en impression ladite séquence, nous auroît supplié de lui octroyer privilège, elc. Pourquoy nous, ces choses considérées, désirant les bonnes lettres estre promues par nostre royaume à l'utilité et érudition de nos sujets, avons audit suppliant donné privilège, etc. »
Ainsi, non-seulement Rabelais avouait hautement le Pantagruel et remplaçait par son véritable nom le pseudonyme d'Alcofribas Nasier (i) ; la qualification de calloïer des îles d'Hydres, qu'il prenait à côté de son titre de docteur en médecine, équivalait sans dpute dans son esprit, comme le suppose M. Paul Lacroix, à celle de chanoine de Saint-Maur-des-Fossés. Mais ce n'était pas tout : il mettait au jour, avec privilège du roi, ce troisième livre où sa manière s'agrandit, où la satire, sans cesser de se mêler à la fantaisie, est assaisonnée parfois de la plus haute raison, enfin où tous les états de la société, sansen excepter ceux qu'on est habitué à respecter le plus , sont passés en revue avec une liberté inouïe. En vain la Sorbcnne voulut opposer sa censure à l'approbation royale ; elle fut forcée de se taire sur la lecture "jue fit au roi, du livre incriminé , Pierre Duchâtel, évêque de Tulle et lecteur de François 1er : car il était dans la destinée de Rabelais d'être persécuté par les moines et les théologiens et protégé par les prélats et les princes. « Ces follàtries joyeuses, hors l'offense de Dieu et du roi, » ce pantagruèlisme que Rabelais lui-même définissait « une certaine gaieté d'esprit confite en
(1) On sait que ce nom bizarre esi l'anagramme de François Rabelais. L'auteur avait eu de plus l'attention, dans le premier livre, de donner l'ouvrage comme déjà ancien (jadis composé) ; dans le second il va encore plus loin : il tue son pseudonyme [composé par feu Me Alcofrikas Nasier ).
mépris des choses fortuites (i), » échappaient non-seulement aux accusations injustes d'athéisme, mais encore à toute articulation précise d'hérésie, ainsi que l'auteur s'en vante avec une certaine complaisance malicieuse dans ce passage où il semble narguer et mettre au défi ses ennemis (2).
Rabelais était alors à l'apogée de sa fortune. Pourvu d'un bon canonicat qui ne lui pesait guère, libre de se livrer à ses goûts littéraires et à ses études scientifiques, on le voit figurer dans cette glorieuse pléiade quise groupait autour dy roi protecteur des lettres. C'est ainsi que nous le peint Louis Des Mazures, le traducteur de l'Enéide, dans ses poésies publiées en 1.557, lorsque, se reportant au souvenir de ce brillant passé,
lit de tant d'amis dont, hélas !
L'accointe plus ne me récrée,
parmi ces noms qu'il évoque, Saint-Gelais, Herberay , Macrin , Pelelier, Salel, Marot, Ronsard, il fait ainsi figurer l'auteur de Pantagruel :
Puis me desguisoit Rabelais
Le vray, de ses plaisantes feintes,
Qui de Gargantua récite
Le sens, la force et l'exercite.
Naguère encore François Errault, sieur de Chemant, l'un de ceux qu'il nomme parmi les amis qui se trouvaient présents avec lui à la mort du seigneur de Langey, venait d'être nommé garde des sceaux, et un autre ami commun, Jean de Boyssonné, lui écrivait à cette occasion une lettre datée de Chambéry, le
(1) I] est curieux de rapprocher cette définition du titre d'un livre ( de Coutemptu rerum forluitarum) composé par Budé en 1520, c'est-àdire à l'époque où Rabelais, encore inconnu, correspondait du fond de son couvent avec le savant dont le nom jouissait déjà d'une grande autorité.
(2) « Car l'une des moindres contumélies dont ilz usoyent estoyt que tels livres touts estoient farcis d'hérésies diverses, n'en povoient tonteloys une seule exhiber en endroit aulcun. » Epilre dédicatoire duliy, IY.
ô'I NOTICE BIOGRAPHIQUE
dixième jour des calendes de juillet i5/j3, dans laquelle il se félicitait avec lui de l'heureuse influence que cette nomination Jevait avoir sur l'intérêt général des lettres et sur la fortune de Rabelais en particulier (i).
La maladie et la mort de François Ier portèrent une atteinte au moins momentanée aux franchises de l'esprit français personnifié dans Rabelais et au crédit de ses protecteurs. Le roi tomba malade au commencement de février i5/|7, et mourut le 3i mars suivant. Or, deux lettres récemment retrouvées, et toutes deux adressées au cardinal du Bellay, l'une de Rabelais lui-même, datée du 6 février, l'autre de Jean Sturm, recteur du gymnase de Strasbourg, écrite de Saverne à la date du iS mars, s'accordent à représenter Rabelais comme fugitif, nécessiteux et attendant à Metz (i) quelques secours du cardinal du Bellay, à qui toutes deux sont adressées. Voici la traduction de la lettre latine de Jean Sturm, quant»au passage qui nous intéresse : « Le malheur des temps a aussi chassé Rabelais de France (Met/ était alors ville impériale). Il n'est pas encore venu ici. Je sais qu'il s'est arrêté à Metz, car il nous a envoyé de là ses compliments. Je l'assisterai en tout ce qui me sera possible lorsqu'il arrivera chez nous (3). »
(1) « Quum islam audivi dignitatis et inagistratus novi Chamano obtigisse , omnibus incessi laîtitiis. Fieri si quidem non potest ut litterarnm lionos lurjus opéra et industria non amplissime provehatur.... In hac autem Chamani fortunau accessione, spero eum quoque commodorum tuovum curam aliquam habiturum qui eum semper coluistiet observasti diligentissime. »
(2) Voy., sur le séjour de Rabelais h Metz , les travaux de MM. E. Bégin et de Pitymaigre, dans les Mémoires de l'Académie de Metz, XXXVIe année, p. 75, et XLVIe année, p. 15 et 34.
(3) Comme on a exprimé des doutes sur la source, la date et les termes de cette pièce, nous donnerons ici le texte du passage en question tiré du manuscrit original de la Bibliothèque impériale , Fonds latin , n° 8584, jadis de la Mare, f. 33 : « Tempora etiam Rabelesum ejecerunte Gallia çeùrtav ypôvcov. Nondum ad nos venit. Métis consistit, ut nudio, inde enim nos salutavit. .Adero ipsi quibuscumque rébus Dotero t eum ad nos venerit.... Ad Tabernas Alsaliœ (Saverne), vi-
SLR RABELAIS. 53
Celle de Rabelais donne de sa situation une idée plus fâcheuse encore. On y voit figurer ce seigneur de Saint-Ay qu'il avait connu dans des temps meilleurs parmi les gentilshommes attachés aux seigneurs de Langey et du Bellay. Elle peint sous de tristes couleurs la position où se trouvait alors réduit le joyeux auteur de Gargantua et de Pantagruel. Il supplie le cardinal de lui accorder quelque aumône. « Si vous n'avez de moi pitié, dit-il, je ne sais que devenir, sinon, en dernier désespoir, m'asservir à quelqu'un de par deçà, avec dommage et perte évidente de mes études. » Il proteste qu'il est impossible de vivre plus frugalement qu'il ne fait. Tout ce qu'il demande , c'est, de pouvoir « vivoter » et s'entretenir honnêtement, comme il a fait jusque-là, pour l'honneur de la maison à laquelle il appartenait lors de sa sortie de France.
Malheureusement, celui à qui Rabelais adressait une si humble requête, privé de son crédit par la mort de François Ier, se démit de toutes ses charges et céda la place au cardinal de Lorraine peu après l'avènement de Henri IL Presque en même temps paraissait la fougueuse diatribe de Gabriel de Puits- Herbault, où Rabelais était représenté sous les plus noires couleurs, et ses ouvrages dénoncés comme étant du nombre de ceux qu'on ne pouvait lire sans danger pour la foi (i).
Antoine Leroy fait entendre en plusieurs endroits de son volumineux manuscrit (folios 8, 21, 5o, 2i3, 3o/j ) qu'il y avait à cette haine de Puits-Herbault contre Rabelais des raisons plus personnelles et plus intimes que l'intolérance et le fanatisme religieux. Suivant une tradition recueillie et attestée par lui, celui-ci, contemporain, compatriote, camarade, puis rival ( œmulus) de Rabelais, moine comme lui, et moine de Fontevrauld
gesima oclava M art il. » Au dos, une note ancienne indique la date de 1546(1547).
(1) C'est un dialogue intitulé : Theolimus, sive de iollendis et expurgandis tnalis librîs, lis prœcipue quos vix incolumi fuie ac pielale plerique légère queanl. Paiïsiis, J. Roigny, 1549, in-8°. Ant. Leroy fait observer que l'auteur a marqué par des guillemets le passage contre Rabelais, comme pour le signaler d'une manière toute spéciale à l'attention du lecteur.
où quelques-uns ont voulu voir le modèle de l'abbaye de Théisme, aurait été de plus le propre frère de celui que l'auteur de Pantagruel avait ridiculisé sous le nom de Jean des Entommeures.
Contraint pour cette fois de laisser le champ libre à ses ennemis, Rabelais remit à un autre moment la vengeance qu'il réservait à « l'enragé Putherbe », et force lui fut d'aller chercher auprès du cardinal du Bellay, réfugié à Rome (i), les secours que celui-ci ne pouvait guère lui faire tenir d'aussi loin. A défaut d'autres documents sur ce nouveau voyage en Italie, la preuve du séjour qu'il fit alors à Rome résulte du livre qu'il a publie sous le titre de Sciomac/iie, renfermant la description des fêtes "élébrées dans cette ville par le cardinal du Bellay et le seigneur l'Urfé, ambassadeur de France, en février et mars 1 549, " r#ccasion de la naissance de Louis, duc d'Orléans, fils de Henri II (i).
Dans cet opuscule qui, d'après son titre, parait tiré d'une correspondance ( perdue ) de l'auteur avec le cardinal de Guise, Rabelais ne figure que comme témoin et rapporteur (idèle des fêtes dont il s'agit. Mais, si l'on en croit les Rabclœsina Elogia ( p. 4o6 et suiv.), il y aurait pris une part beaucoup plus active, soit comme ordonnateur général, soit comme auteur de plusieurs inventions qu'on y remarqua : feu d'artifice au milieu duquel on vit se dessiner une espèce de panorama de la ville de Rome et la figure du pape au haut du Vatican, tenant d'une main la foudre et de l'autre l'olivier, fantasmagories, combats de spectres, surprises, etc., qui en France, dit Antoine Leroy, n'auraient pas manqué de le faire accuser de sorcellerie. Il ajoute que l'inventeur de toutes ces merveilles ,
(1) Voici en quels termes Puits-Herbault, dans l'ouvrage précité, p. 180 et suiv., faitaliusion à l'émigration de plusieurs prélats au commencement du nouveau règne, et à la disparition de Rabelais, qui tâchait de se faire oublier : « Utinam inter illos (les réfugiés de Genève) sit Rabelesus, si quidem inter hommes ille adhuc agit, nam cardinalium (urbain ineunte miner hoc regno Romain dimissam et ablegatam secutus fuerat. » (2/ La Sciomachie et festins faictz à Bqme on palais du Jt. cardinal m Bellay, pour l'heureuse naissant rt« M. d'Orléans. Lyon, Seb. firyphe, 1549, in-8°.
demandé à grands cris par les assistants , leur fui présenté par te cardinal du Bellay, comme un bon Français de la vieille souche, son serviteur, qu'il revendiquait hautement pour l'honneur de la France et de sa maison : « Suum esse homincm bonum vctcrem Go Un m, Gallis restituendum. »
Ces détails circonstanciés sont-ils de pure imagination ? Nous avons peine à le croire; mais ce que nous pouvons dire ici, c'est que Rabelais ne fut étranger à aucun des arts du dessin, architecture, sculpture, décoration, peinture, en y ajoutant la mécanique et autres sciences accessoires.
Il était lié, on en a la preuve, avec Guillaume Philandrier (i), l'un de « ces ingénieux architectes, disciples deVitruve, » qui put bien, sous les auspices du cardinal d'Armagnac, leur ami et protecteur commun , faire participer Rabelais à la fabrication du roman pseudo-grec Du vrây et parfaict amour, dans lequel l'hellénisme, l'architecture et l'alchimie se donnent la main (2). D'un autre côté, ses liaisons avec Philibert de l'Orme, « grand architecte du roi Mégiste (3), » que le cardinal du Bellay ramena de Rome à Lyon en i536, et que le cardinal de Lorraine chargea, vers i552 , de la construction du château de Meudon (4) rendent au moins vraisemblable la collaboration qu'Ant. Leroy attribue à Rabelais dans cette construction, ainsi que dans la distribution des statues et bas-reliefs , le dessin des grottes, l'application aes machines hydrauliques, pneumatiques et autres engins dont on fit alors usage (5). Ce qui appartient sans conteste à Rabelais , c'est l'architecture de l'abbaye de Thélème et tant d'autres descriptions où sa plume éminemment pittoresque rivalise avec le crayon et le pinceau, sans
(1) «Tu omnibus amicis, nominatim autem Francisco Rabelaeso, salutem dices. » Lettre de P. Paschalius, de septembre 1548, à G. Philandrier, à la suite de l'ouvrage du premier : Aclio in parricidas Maulii, p. 1 55.
(2)Huet, de l'Origine des romans, p. 61 et suiv. — Lettre de La Croze a J.-Chr. Wolf.
(3) Pantagruel, liv. IV, ch. 61. 4 A. Berty, Architectes français de la Renaissance, p. 5, 12, 25,
(S)Tlabelœsina Flogia, p, 301 et suiv.
parler des Songes drolatiques de Pantagruel, ces compositions étranges où l'on voit briller par avance la verve de Callot et '.ai fantaisie de Téniers , soit que Rabelais les ait seulement in*'-pirées , soit qu'il en ait tracé lui-même le dessin , comme l'éditeur le dit expressément (i).
Suivant toute apparence , c'est à cette époque, et à l'aller ou au retour de ce voyage en Italie, qu'il faut rapporter une tradi* à mortier au parlement de Dauphiné, où il aurait achevé son Pantagruel, et qui aurait aussi servi d'asile à Corneille Agrippa (2).
Mais bientôt Rabelais, de retour en France, et, comme il le dit lui-même, « présentement hors de toute intimidation (3), « va nous donner une nouvelle preuve de son adresse à tirer parti des positions les plus embarrassées. Sans perdre les bonnes grâces de son premier et de son plus ancien protecteur, il eut l'art de s'attacher à la maison de Lorraine et de mener de front ses faveurs avec celles de la maison de Chàtillon, ennemie de la première et sa rivale en influence. Ainsi le crédit de du Bellay, prêt à s'éteindre, et la fortune naissante des conseillers du nouveau règne, le catholicisme des Guise et les sympathies opposées des Coligny, tout cela servait les intérêts de Rabelais. En effet, après avoir obtenu de Henri II, pour l'impression des ses livret « en grec, latin et tuscan. » un nouveau privilège daté du 6 avril i55o et signé : « par le roy, le cardinal de Chastillon présent; » après avoir dédié le Quart livre de Pantagruel à ce prélat, d'assez bonne composition, il est vrai, puisque bientôt après il embrassa ouvertement la réforme et se maria , dit-on , en robe de
ft (1) De l'invention de M. François Rabelais, porte le titre, a La grande familiarité que j'ay eue avec M. François Eabelais, lit-on dans Y Avis au lecteur, m'a incité de mettre celle dernière de ses œuvres en fiinière. » Paris, Richard Breton, 1565, in-8°.
(2) Guy-Alard, Bibliothèque du Dauphiné. — Dictionnaire de Bayle, «il mot Agrippa» — Bulletin de la société de statistique de l'Isère. t. II, 235.
(3) Pantagruel, I. IV, Epislre aOdel de Chastillon.
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cardinal, nous voyons l'objet de tomes ces faveurs obtenir de plus, le 18 janvier i55 1 , la cure de Meudon (1) du cardinal du Bellay, évêque de Paris, comme on s'en souvient, et qui venait de faire en France un voyage inutile pour lui-même, puisqu'il tenta de vains efforts pour ressaisir son ancienne importance politique, mais utile encore à son ancien protégé.
« Il desservit cette cure, dit Colletct, avec toute la sincérité, toute la prud'homie et toute la charité que l'on peut attendre d'un homme qui veut s'acquitter de son devoir. Du moins l'on ne void ni par tradition (2,), ni autrement, aucune plainte formée contre ses mœurs ni contre sa conduitte pastorale. Au contraire, il y a bien de l'apparence que son trouppeau estoit très content de luy, comme on le peut inférer de certaines lettres qu'il escrivit à quelques uns de ses amys, qui sont encore entre les mains des curieux et que fay veues, on entre autres choses il lui mande qu'il avoit de bons et pieux paroissiens en la personne de Monsieur et de Madame de Guise (le duc et le cardinal de Guise venaient d'acquérir le château de Meudon), marque, du grand soin qu'il apportoit à faire sa charge^ et à se faire aimer de ceux dont son evesque lui avoit donné la direction spirituelle. »
(1) Voici le texte même des provisions : « Die décima octava Januarii anno 1550, collatio parochialis ecclesiœ Sancti Martini de Meudone, Parisiensis dicecesis, ad collationem Paiïsiensis Episcopi, pleno jure existentis, vacantis per puram, libérant et simplicem resignationem Magistri Richardi Berthe, illius Ecclesia: ultimi Kectoris, seu Curati, %t possessoris pacifici, hodie in manibus R. Patris DD. Joannis Ursini, Trevirensis Episcopi, Vicarii generalis illustrissimi Domini Cardinalis Bellaij , Parisiensis Episcopi, per Magistrum Joannem Halon, Clericuni, ejus Procuratorem , factam , et per dictum Dominum admissam , facta est pleno jure per dictum Dominum Vicarium , Magistro Erancisco Rabeleio, Presbytero, Doctori Medico, Turonensis Dicecesis, pra> sentibus Magistris Benedicto Bleryc, Presbytero, Vicario Ecclesiœ Parochialis sancti Landerici Parisiensis, et Kenato Duhaubois, Canonico, in claustro Sancti Benedicti Parisiensis commorante, Belvacensis et Parisiensis respective Dicecesis testibus. »
(2) Ceci est expressément confirmé par Bernier, qui s'exprime ainsi, p. 14 : « La tradition même de Meudon le représente comme un vigilant pasteur, lionneste, charitable, etc. »
Bernier , à la vérité, dans ses Jugements sur (es œuvres de Rabelais, parle ainsi des querelles entre l'auteur de la Franciade et celui de Pantagruel : « Ils se picotoient souvent à Meudon chez les princes de la maison de Lorraine avec Ronsard, qui cependant n'osa l'attaquer qu'après sa mort dans une épitaphe où il le traite fort mal (1). » Mais ces picoteries entre gens de lettres^ dont s'amusaient les grands seigneurs, ne tiraient point à conséquence. Antoine Leroy, qui avait recueilli sur ce point la tradition locale, et populaire (a nos-tris popularibus Meudonianis accepimus), affirme que Ronsard passait pour avoir été jaloux de Rabelais a qui ses fonctions curiales donnaient un certain relief dans le pays, tandis que lui, pauvre poète, vivait alors assez mesquinement dans le réduit, situé au milieu des bois, qu'on appelait encore longtemps après la Tour de Ronsard.
Le témoignage du même écrivain vient s'ajouter à celui de Colletet pour attester que le curé de Meudon était fort exact à instruire son troupeau ; enseignant aux enfants le plain-chant qu'il possédait parfaitement. De plus la mention, plusieurs fois répétée par Leroy, qu'il avait non -seulement travaillé dans le cabinet de Rabelais, prêché dans sa chaire, mais encore enseigné dans son école [schola, et ailleurs ludus litterarius), ne permet pas de douter que celui-ci n'ait en effet exercé dans sa paroisse ces humbles et utiles fonctions si bien appropriées à sa science et à son humeur éminemment commun icatives, sauf à en élargir le cadre pour y ouvrir à l'occasion ce que l'on appellerait aujourd'hui des conférences littéraires. En effet (nous continuons à reproduire les paroles d'Antoine Leroy), sa maison, interdite aux femmes (2), était ouverte aux savants, avec lesquels il aimait a s'entretenir. Il détestait l'ignorance, surtout chez les ecclésiastiques , et retrouvait , pour caractériser les prêtres illettrés , la verve satirique de l'auteur de Pantagruel. Du reste c'étaient
(1) Cette pièce assez grossière se trouve dans les OEuvres de Ronsard, 1630, in-12, t. IX, p. 742, sous ce titre : Epitaj^he d'ung bon biberon.
(2) « Nulla relvolabentis et postico venientis sexus (kâsvetudine infecta. » Rabelœsina Elogia.
.es seuls envers lesquels il manquât de charité. Les misérable?, ajoute A. Leroy , étaient toujours sûrs de trouver du secours dans sa bourse. Il était d'une si grande intégrité que jamais on ne l'avait surpris manquant de parole à personne. Enfin ses connaissances en médecine l'avaient rendu doublement utile à sa paroisse (i).
Il ajoute d'ailleurs une remarque qui ne peut manquer de frapper par sa justesse : au moment où Rabelais entra en possession de cette cure, elle relevait d'Antoine Sanguin, cardinal et seigneur de Meudon. Or ce prélat veillait avec tant de sollicitude sur son église curiale qu'il ne dédaigna pas d'y exercei les fonctions de marguillier (a). Est-il à croire qu'il eût asse2 peu à cœur les intérêts spirituels de cette même église et sa propre dignité pour y installer un personnage cynique tel que l'on s'est plu à le représenter?
Il faut se rappeler ce que nous avons dit d'Antoine Leroy et des circonstances de son séjour à Meudon pour apprécier le degré de confiance que mérite son témoignage sur les divers points que nous venons de mentionner. A peine était-il séparé par plus çl'une génération des contemporains de Rabelais, et la tradition des vieux vignerons du pays, invoquée par lui à l'appui des détails qui précèdent, est d'autant plus digne de foi qu'ils la lui transmettaient naïvement comme ils l'avaient reçue (3).
Cependant, malgré le privilège du roi, la publication du quatrième livre éprouvait autant de difficultés que celle du précédent, sinon davantage. En vain l'auteur y avait mêlé à ses atta-
(1) C'est à ce propos que M. Saint-Marc Girardin a dit ingénieusement que Rabelais « était bouffon de ses malades et médecin de ses ouailles. »
(2) Lebeuf, Histoire du diocèse de Paris, p. 367.
(3) « Ab antiquis Meudonii vinitoribus , quique id a parentibus velut per manus traditun» «iccepissent, Rabelœsum didici illiteratis nunquam favisse sacerdotibus, quos vocaret Isidi.s asellos, etc.... Nec desunt hisce temporibus septuagenarii et octogenarii probatœ fidei viri , qu; didicere a patribus et majoribus suis ipsum cantionis peritissi* muui, etc. »
ques ordinaires contre •< les cagots et papelards « un certain nombre d'injures à l'adresse « des démoniacles Calvin et des imposteurs de Genève (i). » Censuré par la Sorbonne, interdit par arrêt du parlement ( 1er mars i55i), il fallut, pour que le Quart livre pût enfin se débiter, tout le crédit dont jouissaient les amis de Rabelais, et notamment le cardinal de Châtillon . Une épitre dédicatoire, lancée à propos et datée du 28 janvier i552, enleva enfin l'autorisation de mettre en vente, si longtemps retardée.
Mais un fait d'une haute importance, et qui n'a pas encore été remarqué, que nous sachions, c'est que, le 9 février de la même année, c'est-à-dire dix-neuf jours avant l'autorisation définitive donnée à la publication de ce livre, le dernier qu'il ait publié, Rabelais résigna les deux cures possédées par lui, soit comme titulaire , soit comme bénéficiaire , savoir : celle de Saint-Christophe du Jarnbet, au diocèse du Mans, et celle de Saint-Martin de Meudon, au diocèse de Paris. Les deux actes sont de la même date, passés en présence des mêmes témoins, faits par le même chargé de pouvoir au nom de Rabelais d'une part, et reçus de l'autre par les mêmes mandataires au nom du cardinal du Bellay, évêque du Mans, qui, en se démettant de Tévêché de Paris, avait conservé la collation des bénéfices ecclésiastiques du diocèse ; en un mot, sauf le nom de la cure et celui du successeur, ces deux actes paraissent calqués l'un sur l'autre. Le premier a été donné par Piganiol de la Force dans sa Description de Paris (2); mais le second, celui qui concerne la cure de Meudon, indiqué par une addition marginale et d'une autre main dans le manuscrit de l' Histoire des poètes de Colletet, analysé assez inexactement, comme on va le voir, par l'abbé Lebeuf, n'a pas encore été, à ce que nous croyons , donné m extenso, ce qui nous engage à l'insérer ici d'après une copie qui nous a été obligeamment communiquée par M. Barbier, conser-
(1) Ceux-ci n'étaient pas en reste avec Rabelais, car on lit dans ies Fragments extraits des registres du conseil d'Etat de la république de Genève, p. 55, que le nom de Pantagruel y était devenu une injure servant à désigner un homme irréligieux.
(2) Edition de. 1765, t. IX p. 535.
valeur-administrateur à la Bibliothèque impériale du Louvre. Cette copie est d'une écriture de la fin du dernier siècle et paraît provenir des papiers de l'abbé Mercier de Saint-Léger. Extrait des registres du secrétariat de F archevêché de Paris.
« Die nona Januarii, anno Domini i552, Magister Remigius Doulsin clericus Garnotensis Diœcesis procurator (i), et nomine procuratorio Magistri Francisci Rabelays, Cleriei Diœcesis Turonensis, Rectoris seu Curati Ecclesiœ Parochialis Sancti Martini de Meudone Parisiensis diœcesis, resignavit, cessit, etdimisit pure, libère, et simpliciter, hujusmodi Parochialein Ecclesiam cum suis juribus, et pertinentiis universis, in manibus Domini Joannis Moreau Ecclesiœ Parisiensis Canonici , Vicarii Generalis Reverendissimi Domini Cardinalis Bellaij reverendissimi nuper Parisiensis Episcopi, cui collatio et dispositio Beneficiorum Ecclesiasticorum Episcopatus Parisiensis auctoritate Apostolica reservata exstitit. Quamquidem resignalionem sic factam idem Dominus Vicarius admisit, et admittere se dixit, contulitque hujusmodi Parochialem Ecclesiam, ut praefertur, vacantem M%\dio Duserre clerico Belvacensis diœcesis, pra?sentibus nobili et circumspccto viro Magistro Eustachio de la Porte, in curia Parlamenti Parisiensis cortsiliario , et Magistro Dionysio Gaillart Presbytero Reverendissimi Domini Cardinalis de Meudone Eleemosynario Aurelianensis Diœcesis testibus. »
L'abbé Lebeuf prend occasion de cette résignation pour révoquer en doute un fait attesté par une tradition à peu près unanime. « Ilparoit, dit-il, par les registres de l'évêché de Paris, que Rabelais n'exerça jamais les fonctions curiales par lui-même. II n'est qualifié que de simple clerc du diocèse de Tours dans la démission qu'il donna de cette cure. Rabelais, ajoute-il, résidoit si peu à sa cure qu'Eustache du Bellay, évêque de Paris, v faisant la visite au mois de juin i55i, ne le trouva pas, mais seulement Pierre Richard, son vicaire, avec quatre autres prêtres (2). »
^1) L'acte de résignation de la cure de Jambet porte : Doucin au lie» de Doulsin, et Cœnomanensis au lieu de Carnotensis. [2) Histoire du diocèse de Paris, t. VIII , p. 368.
Le savant abbé ne nous paraît pas avoir procédé ici avec sort exactitude ordinaire. On vient de voir que Rabelais prenait nonseulement la qualification de clerc du diocèse de Tours, mais encore celle de recteur oi(^ curé de V église paroissiale de Saint- Martin de Meudon. Quant au second fait, il prouverait tout au plus, ce qui n'étonnera pas ceux qui connaissent les habitudes de Rabelais, que le curé de Meudon, comme le médecin du grand hôpital de Lyon, ne résidait pas toujours. Ces raisons ne sauraient donc prévaloir contre la tradition attestée par Colletet, par Antoine Leroy, enfin par l'auteur des Jugements sur les œuvres de Rabelais, qui atteste qu'au xvne siècle on répétait encore ce dicton local : « Allons à Meudon ; nous y verrons le château, la terrasse, les grottes et M. le curé, l'homme du monde le plus revenant en figure, de la plus belle humeur, qui reçoit le mieux ses amis et tous les honnêtes gens, et du meilleur entretien. »
Quoi qu'il en soit, si l'on considère les circonstances de la double résignation (i) dont nous venons de parler, sa date, antérieure de quelques jours seulement à la publication définitive du quatrième livre, de quelques mois à l'époque présumée de la mort de Rabelais, ne sera-t-on pas amené à penser que ce fut un acte de haute convenance et de respect pour le ministère sacré, peut-être une concession nécessaire aux répugnances de la Sorbonne et du parlement, qui ne pouvaient admettre qu'un homme ayant charge d'âmes signât un livre tel que le Pantagruel, enfin une condition formelle mise par eux à la levée de leur opposition ? En même temps qu'il donnait ainsi des témoignages publics de son respect pour l'Eglise catholique, Rabelais se séparait de plus en plus du parti calviniste, dont l'humeur chagrine avait de tout temps répugné à sa nature franchement gauloise, et qui commençait à se faire autant d'ennemis par son intolérance que par son hétérodoxie. Dès j55o, accusé d'athéisme par Calvin dans son traité de Scandalis, il lui avait répondu dans son qua-
(1) Un ministre de l'église anglicane, dont Y humour doit beaucoup à l'étude qu'il avait faite de Rabelais, Sterne, possédait aussi deux cures lorsqu'il publia Tristram Shandy, qui lui en valut une troisième.
SUK RABELAIS. «3
trième livre comme nous avons vu. En ce moment (i553), Ro« bert Estienne, de Genève, où l'avait exilé l'intolérance des théologiens de Paris, leur reprochait, en des termes qui donnent une triste idée de l'inconséquence humaine, « de n'avoir pas songé à faire brûler avec son livre l'athée et blasphémateur Rabelais (i) ». Enfin, un peu plus tard, Henri Estienne, dans le chap. XIV de son Apologie pour Hérodote, dressait un des procès de tendance les plus passionnés qui aient jamais été dirigé* contre l'auteur de Pantagruel.
« Il est certain, dit Colletet, que, sur la fin de ses jours, rentrant en soy-mesme, reconnoissant ses péchez, et ayant recours à l'infinie miséricorde de Dieu, il rendit son esprit en fidèle chrestien. Ainsy tous ces contes ridicules que l'on a faits de luy et toutes ces paroles libertines que l'on luy a attribuées n'ont esté que de vaines chimères et des faussetés punissables inventées à plaisir pour le rendre plus odieux au monde. » Antoine Duverdier dit précisément la même chose dans sa Prosopograp/iie, et son témoignage doit être regardé comme d'autant plus concluant que c'est une espèce d'amende honorable, comme on va le voir : « J'ay parlé de François Rabelais en ma Bibliothèque suivant la commune voix et par ce qu'on peut juger de ses œuvres, mais la fin qu'il a fait fera juger de luy autrement qu'on n'en parle communément... 11 a esté touché de repentance contre ce qu'on croit communément, a recherché d'être absous par le pape de son apostasie et irrégularité, comme il l'a esté. »
Il règne sur les derniers moments de Rabelais la même incertitude que sur plusieurs détails de sa vie. Nous ne voulons pas ici parler de ces anecdotes ridicules (2) qui le font mourir en
(1) « Noveratliûjus modi Doctores pro Christi pura doctrina libenter accepturos doctrinam Athei F. Eablesii ejusque libros impie et insulse Gargantuce ac Pantagruelis nomine inscriptos ; nullam enim operam dederunt ut liber ille maledici ac blasphemi conviciatoris cutn uuthorc cremaretw ! » Prœfat. ad Gloss. nov., 1534.
(2) La plupart traînaient déjà partout au seizième siècle. Pour n'en citer qu'un exemple, le mot : « Je n'ai rien, je dois beaucoup, je donne le reste aux pauvres, » se trouve dans une lettre d'Érasme de 1527 au théologien Bède
athée ou en histrion, et que Colletet déclarait déjà indignes de toute créance, mais des dissentiments qui se sont produits sur le lieu et la date précise de sa mort. Quant à celle-ci, quelques-uns la reculent jusqu'en i55o, ou même i56o, mais le plus grand nombre la fixent en i553. D'autres ontajouté ladateduo, avril(i). Ce qui rend difficile de la placer plus tard que cette dernière année, c'est, d'une part, ce passage de VEpistola Passavahth de Théodore de Bèze : « Pantagruel cum suo libro quem fecit imprimere per favorem cardinalium, qui amant vivere sicut ille loquebatur. » Ce loquebatur semble indiquer que Rabelais n'était plus, et la première édition du Passavant , quoique sans date, passe généralement pour être de l'année i553. On peut tirer une induction analogue du fait suivant, qui n'a pas encore été signalé. Dans une satire latine de 1 555 contre le médecin Jacques Du Bois, Sylvius Ocreatus, espèce de dialogue des morts publié sous le nom de L. Arrivabene, Rabelais figure comme habitant déjà depuis quelque temps l'empire de Pluton et y exerçant certains emplois. Nous en traduirons un passage qui fait allusion à sa mort récente, et qui montre une fois de plus de quelle estime il jouissait comme médecin. Il faut remarquer que les paroles qui suivent sont adressées à Rabelais par Du Bois, son collègue, son contemporain et son compagnon d'études médicales à Montpellier : a Toute la France connaissait ton habileté dans notre art, car il n'est personne de si ignorant qui ne te paye un tribut éclatant d'éloges et de regrets, et qui ne proclame que la médecine est morte avec toi. Je sais en quels termes honorables n'a cessé de s'exprimer sur ton compte, depuis que tu as cessé de vivre, ce grand cardinal qui t'aimait tant et qui ne t'admirait pas moins. » Ajoutons que, sur ce point, l'apologiste de Sylvius est d'accord avec l'auteur du pamphlet, et qu'à la suite de cette
(1) Nous rencontrons pour la première fois cette indication de jour et de mois dans une note en marge de la Vie de Rabelais qui précède l'édition de 1710 des Lettres escrites fendant son voyage d'Italie. On s'appuie sur l'autorité de P. de Saint-Romuald, qui, dans les éditions in-fol. et in- 12 de son Trésci chronologiqtie, s'est borné à indique' l'année.
apologie, signée Claiulc Bourgeois, se trouve une longue pièce de vers en l'honneur de Rabelais, considéré connue médecin, comme érudit et comme satirique (1).
Si l'on en croit Scévole de Sainte-Marthe et une épitaphe qu'Antoine Leroy vit à la porte du presbytère (i) , c'est à Meudon qu'il serait mort. Mais du reste Leroy lui-même ajoute qu'aucune tradition locale ne venait confirmer cette indication (3). Il y en avait une, mais peu accréditée, selon lajuelle Rabelais serait mort à Saint- Ay, proche Meung-sur-Loire. D'autres, dit Bernier, le font mourir à Montpellier, à Lyon, à Chinon. Toutefois l'opinion la plus digne de confiance paraît être celle que l'on a souvent alléguée, mais dontCollelet va nous indiquer pour la première fois l'origine, l'autorité et la filiation.
« Il mourut, non point à Meudon, comme l'a dit Scévole de Sainte-Marthe et comme la plupart des escri vains le croyent (4). mais à Paris , en la rue des Jardins , sur "la paroisse de Saint-
([) Le tout se trouve dans Sylvii Opéra, Genève, 1630, in-fol.
(ï) Conliger cl Me<licus, dein Rector, el intus obivi :
Si nomen quœris, le mea scripta docent.
Cette épitaphe surmontait un portrait où Rabelais était représenté assez grossièiement, non pas en costume ecclésiastique, mais avec !a robe et les insignes de docteur. L'inscription disparut la première bientôt le portrait eut le même sort. A. Leroy, qui avait vu l'une et l'autre, insinue que les successeurs de l'auteur de Pantagruel à la cure de Meudon se montrèrent en général peu jaloux de conserver le souvenir d'un homme dont la célébrité les flattait médiocrement. Il ne restait de lui que le toit de chaume ( slramineum tectum ) dont il avait fait recouvrir l'humble presbytère, liabelœsina Elogia, lib. VI, p. 284 et suiv. Leroy possédait un autre portrait de Rabelais qu'il sauva à grand'peine du pillage de Meudon pendant les guerres de la Fronde. Les dangers qu'il courut en cette circonstance , les excès des soldats . la manière dont il leur échappa, n'emportant, de tout ce qu'il possédait, que cette pieuse relique, forment un épisode saisissant du manuscrit que nous venons de citer. Lib. 1, cap. XIV.
(3) « Nulla patrum memoria filiis relicta et quasi per manus tradita apud cives nostros Meudonianos mortalis vitœ.muniis Rabelsesus fuisse Meudonii defunctus divulgatur. »
(i) F. de Saint-Romuald explique cette erreur en même-temps qu'il la
Paul, au cymetîerre duquel il fut enterré (i), et proche d'un grand arbre, que l'on voyoit encore il y a quelques années (2). 1»
Puis, une page plus loin, faisant allusion tant aux sentiments religieux qu'il lui attribue dans ses derniers instants qu'aux circonstances matérielles dont il vient d'être question, il ajoute : « Que sa fin ait esté telle que je l'ay ditte, nous en avons un illustre garant en la personne de messire Jacques ( lisez Charles) Fay d'Epesse, conseiller du roy et son ambassadeur en Hollande, qui myM dit plusieurs fois de sa bouche propre que Rabelais estoit mort ainsy dans le sein de l'Eglise, et enterré, comme il l'avoit appris du président d'Epesse, son père, qui estoit un des grands amys de ce docte deffunct. Ce que Guy Patin, célèbre docteur de la Faculté de Paris, m'a quelquefois confirmé encore, puisque ce célèbre ambassadeur luy a dit la mesme chose, et que c'est sur son fidèle rapport que ce docte religieux feuillant, le R. P. Pierre de Saint-Romuald, l'a couché dans son Thrésor chronologique , aussi bien qu'Antoine Leroy dans sa préface latine. »
Les documents officiels manquent pour vérifier l'exactitude du fait, les anciens registres de la paroisse de Meudon n'existant plus, et ceux de l'ancienne paroisse Saint-Paul ne remontant pas jusqu'à l'époque dont il s'agit.
Du reste, une épitaphe tirée d'un manuscrit delà fin du dixseptième siècle, qui avait passé du cabinet de A. -A. Monteil dans la bibliothèque de M. de Warenghien, confirme les principales circonstances du récit de Colletet.
L'an mil cinq cens cinquante-trois Je ne sçays le jour ni le mois, Il trespas&A en ceste ville Un homme gaillard et habille.
rectifie, lorsqu'il dit « que Rabelais mourut à Paris, où, estant malade, il s'étoit fait apporter de sa cure de Meudon. »
(1) Et non dans la nef, ainsi que cela semblerait résulter d'un passage des Mémoires de Garasse, p. 87, alléguant l'autorité du curé de Saint- Nicolas.
(2) Cet arbre fut détruit entre 1647 et 1662.
Il fit le voyage de Rome, Où il passa pour galant homme.
A son retour, on lui fit don D'une bonne cure à Meudon.
Son corps fut mis dans le tombeau
Au pied d'un gentil arbrisseau
Au cimetierre de l'église *
Du grand Saint-Paul que chacun prise.
On dit communément que Rabelais est mort à soixante-dix ans, en prenant pour point de départ l'année présumée de sa naissance, i483.Mais, comme nous l'avons indiqué au commencement de cette notice, tout prouve qu'il a dû naître postérieurement et dans les dernières années du quinzième siècle. Autrement la plupart des actes de sa vie seraient en retard , si l'on peut se servir de cette expression. Ainsi il aurait eu une douzaine d'années de plus que les frères du Bellay (i), treize ans de plus que Geoffroy d'Estissac, ses camarades d'études. Nous l'avons vu à Fontenay-le-Comte traité de jeune homme par Budé, et l'on serait forcé de lui attribuer à cette époque au moins trente-neuf ans. Enfin il faudrait croire qu'il approchait de la cinquantaine alors qu'il prenait le grade de bachelier en médecine, et qu'il jouait avec de jeunes et joyeux compagnons la comédie de la Femme mute à Montpellier. Remarquez que, parmi ceux de ces compagnons qu'il cite, presque tous, Rondelet, Saporta, Tolet, étaient nés vers le commencement du seizième siècle; presque tous, comme le fait remarquer Astruc, étaient, de même que Rabelais, bacheliers en i53a. Guy Patin , en lui donnant sept ans de moins, n'a fait qu'atténuer ces invraisemblances, en sorte que ce même Astruc a pu dire : « Si Rabelais avait soixantetrois ans à sa mort en i553, il était donc né en 1490, et il aurait eu quarante ans en i53o, quand il alla étudier en médecine à Montpellier. C'est avoir pris son parti bien tard. »
Pour couronner les témoignages d'estime prodigués à Ra-
(1) Les frères du Bellay étaient nés de 1491 à 1500, Georges d'Estissac en 1495, Georges d'Armagnac en 1501 etc.
bêlais par tous ceux de ses contemporains qui l'avaient connu personnellement, nous voulons enregistrer ici un dernier hommage rendu à sa mémoire par un médecin poitevin qui, s'il était jeune encore quand mourut l'auteur de PantaQruel , avait certainement recueilli parmi ses collègues et ses compatriotes la tradition encore vivante du grand Chinonnais. Nous vouions parler de Pierre Boulenger, qui, à la suite d'un ouvrage assez rare, Hippocratis ApJiorismorum Paraphrasis poetica; Parisiis, apud G. Linocerium, 1687, in-8°, a inséré, p. io4, la remarquable épitaphe latine que nous traduisons ici en l'abrégeant :
Épitaphe de François Eabelais, Médecin très-savant et très-facétieux.
« Sous cette pierre est couché le premier des diseurs de bagatelles. Il sera une énigme pour la postérité , car quiconque a vécu de son temps savait à quoi s'en tenir sur ce railleur connu de tous et aimé de tous (i). Peut-être voudra-t-on voir en lui un bouffon, un farceur qui débitait des bons mots pour attraper de bons repas Non, non, ce ne fut point un bouffon, ni un charlatan de place publique (2), mais un homme qui, grâce à la pénétration de son esprit d'élite, saisissait le côté ridicule dc6 choses humaines,.... un autre Démocrite qui se riait des vaines terreurs, des espérances non moins vaines du vulgaire et des grands de la terre , ainsi que des labeurs anxieux qui remplissent cette courte vie.
« Et pourtant on n'aurait su trouver un homme plus savant que lui, alors que, laissant la raillerie, il lui plaisait d'aborder les choses sérieuses. Sans affecter l'air rébarbatif d'un docteur, il en avait au besoin la solidité. S'agissait-il de résoudre les questions les plus difficiles, vous eussiez dit que la nature avait ouvert pour lui seul son sein mystérieux. Tout ce qu'ont pro-
(1) Nam quotquol ejus lempore
Vixere noverant probe Nugalor i^le quis foret.
/g) Non fuit
Hic scurra, nec dictculu»
Quis c foro
SUR RABELAIS. tt!J
duit la Grèce et l'Italie lui était familier, et ses discours éloquents frappaient d'admiration tous ceux qui n'avaient pas deviné le savant sous ses mordantes railleries et ses ironies magistrales, etc., etc. »
Ce don de la parole, attribué ici à Rabelais par Pierre Eoulenger, n'est pas un lieu commun de panégyriste. Ving.t témoignages viennent à l'appui. Religieux , nous l'avons vu prêcher avec succès la parole divine ; professeur et démonstrateur, captiver à Montpellier et à Lyon un nombreux auditoire ; dans la capitale du monde chrétien , solliciteur des affaires du cardinal du Bellay et des siennes propres, mener à bien, auprès du pape et des cardinaux , les affaires les plus délicates. Ainsi l'auteur de Pantagruel sut appliquer aux choses de la vie réelle Je talent oratoire qui brille dans la Harangue (P Ulrich G al le t à P ic roc ho le (liv. I, ch. 3i) et dans la Concion que fit Gargantua, es vaincus ( ibid., ch. 5o). Des avocats et même des prédicateurs ont avoué à Antoine Leroy que la lecture de Rabelais ne leur avait pas été inutile , et lui-même , nous le verrons , avait emprunté plus d'une fois à nos vieux sermonnaires un franc parler qui s'égarait jusqu'à la licence.
Mais il paraît qu'il excellait surtout dans la conversation sérieuse ou enjouée. A Ligugé, à Lyon, à Rome, à Paris, il était recherché pour le charme de ses entretiens, et le curé de Meudon conserva jusqu'à la fin ce talent de causerie à !a fois savante et spirituelle qui charmait déjà dans le moine de Fontenay-le- Comte ses amis du dehors, et qui faisait dire de lui au cardinal du Bellay que c'était « un homme de toutes les heures ' . »
Antoine Leroy raconte (ibid., p. 160 ) que l'abbé de Saint- Victor, Pierre Liset, voyant Rabe ais se prélasser sur la mule que lui avait prêtée cet évêque, leur supérieur à tous deux, l'attira dans son couvent et le traita avec toutes sortes d'égards. Tandis que l'abbé, homme de savoir et premier président pendant vingt ans du parlement de Paris, admirait à table la fa-
(1) « Rabelœsum domi fovit , tanquam omnium ïioraruin homincin. » Rpùrl(V>ii»q Elogia, p 19
tonde de son hôte, qui dissertait de omni re scibili, quelques moines, beaux esprits de Sorbonne, crurent l'embarrasser en lui posant inter pocula quelqu'un de ces problêmes qu'il a voués à l'immortalité du ridicule dans son Répertoire des livres de r abbaye de Saint-Victor. Rabelais eut réponse à tout, et déjoua par l'ironique gravité de ses réponses le petit complot des moines pour le compromettre. Nous allons l'entendre lui-même exposer sa manière d'agir dans les cas analogues. « J'ai entendu dire à Rabelais, lit-on dans un auteur poitevin, commentateur d'Horace, à propos du passage bien connu de la satire III, sur les caprices des chanteurs, que, lorsqu'il s'apercevait que quelque grand seigneur l'invitait à dîner dans l'unique but d'amuser ses convives, il ne desserrait les dents que pour boire et manger, choisissant avec un sérieux imperturbable les meilleurs morceaux et s'interdisanl toutes les plaisanteries qui ailleurs s'échappaient sans effort de ses lèvres (i). » C'est en petit comité et, comme le dit dans son latin Antoine Leroy, « Conseils quatuor duntaxat vculis, » que se donnait pleine carrière cette verve joyeuse qui éclate dans ses écrits. Excellent physionomiste , comme Herr Trippa, ni le corps ni le cœur humain n'avaient pour lui de mystères ; il savait parler la langue de tous , et tenait tête aux 6avants en us comme aux bonnes gens de village.
Il y a dans la vie de Rabelais un épisode jusqu'à présent inconnu , et qui, révélé ici pour la première fois, reste mystérieux dans plusieurs de ses circonstances. Nous le plaçons à la fin de cette Notice, parce que nous n'aurions su à quelle époque précise le rattacher. On se rappelle ce professeur à l'université de Toulouse, ensuite membre du conseil de Chambéry, Jean de Boyssonné, dont. Rabelais parle en termes si affectueux , « le docte et vertueux Boyssonné, lequel j'aime et révère, comme l'un des plus suffisans qui soit huy en son estât, » que notr* auteur avait introduit dans la faveur des frères du Bellay, et qui entretint lui-même avec Rabelais des relations suivies, attestées par des poésies et des épîtres latines dont on trouve la
(1) Gautier Chabot, lloratii Opéra, Basileao, 1595, in-fol., t. II, p. 43.
trace au moins jusqu'en 1 5 /§ 3 . Les poésies de Boyssonné , conservées avec sa correspondance à la bibliothèque de la ville de Toulouse (i), et qui ne paraissent pas avoir été destinées à la publicité, renferment, outre certaines particularités dont nous avons fait notre profit, plusieurs pièces de vers sur !a mort d'un jeune enfant de deux ans désigné sous le nom de Théodule Rabelais. La première est un dialogue touchant entre le poète, qui lui demande pourquoi, si jeune encore, il renonce aux joies de l'existence, et l'enfant, qui répond que ce n'est pas par haine de la vie qu'il l'abandonne, mais pour vivre éternellement avec le Christ (2). .
A la suite de ces vers vient un distique qui, malgré l'hyperbole louangeuse destinée à caractériser le père, ne laisse aucun doute sur la filiation de l'enfant. « Lyon est sa patrie, Rabelais est son père. Qui les ignore tous deux ne connaît pas deux grandes choses en ce monde (3). »
Enfin une autre pièce , en développant la même idée, ferait cesser toute hésitation, s'il en existait encore : » Sous cet étroit sépulcre repose le peîit Théodule, petit de corps, d'âge, de traits, mais grand par son père, 'ce personnage savant et versé dans tous les arts qui conviennent à un homme bon, pieux et honnête. Le jeune Théodule, s'il lui avait été donné de vivre, se serait approprié cette science, et, de petit qu'il était , serait devenu grand à son tour (4). »
A quelle époque naquit cet enfant? quelle fut sa mère? quelles
(1) Nous en devons la communication à l'obligeance île MM. G. Guibal. auteur d'une thèse de J. Boyssonnœi vita, Toulouse, Ï8G3, in-8°. et Gatien Arnoult, secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences, etc., de Toulouse.
(2) Ad Theodulum Raôelœsîim, paerum bimiilum, morienlem :
Cur nos lam subito, rogo' le, Rabelxsc, relinquis, elc. Mss. de Toulouse, Elcgorum liber, f. 63.
Lugdunum patria, at pater est Rabaissas : utrumijue Qui nescit, nescit mîiiina in orbe duo.
^4) De Tkeodulo llabelœso, pnero bimulo defunclo.
Quœris quis jace.it «ub hoc sepulchro Tarn parvo ? Theodulus ipse parvus, elf,.
Mss. de Toulouse, Hmdccasyll. libtr unui, f» Il •
12 NOTIŒ BIOGRAPHIQUE SLR RABELAIS.
circonstances entourèrent son berceau? Lyon, indiqué comme lieu de sa naissance, servit à plusieurs reprises de résidence à Rabelais depuis i532 jusqu'à i54o. Deux vers mystérieux, où l'auteur représente des cardinaux romains prodiguant leurs soins au jeune Tliéodule , semblent rattacher vaguement son enfance à l'un des deux premiers voyages de Rabelais à Rome et aux illustres amitiés qu'il avait su y conquérir (i) Mais le fait principal semble à l'abri de toute contradiction. Ainsi Rabelais fut père , et la révélation inattendue (i) de cette paternité doublement irrégulière, qui semble donner raison à la chronique scandaleuse du curé de Meudon . nous arrive escortée de touchants détails, de sentiments chrétiens , des témoignages d'une amitié et d'une estime qui ne se démentent pas plus qu'elles ne cherchent à se dissimuler en cette occasion.
Le moraliste appréciera le degré de solidarité qui peut exister entre cette faute ignorée et la licence des écrits publics de l'auteur. La critique littéraire et philosophique, qu'avaient frappée et peut-être surprise les accents paternels de la lettre de Gargantua à son fils, constatera une fois de plus que ces grands peintres de l'humanité échappent difficilement à l'expérience personnelle des sentiments, des vertus, des faiblesses qu'ils sont r.ppelés à retracer, et que leur génie est peut-être au prix de cette science du bien et du mal. Quant à nous simple rapporteur, nous nous sommes efforcé, sur ce point comme sur tous les autres, de rester fidèle aux devoirs du biographe, que résument «•es deux mots : exactitude et impartialité.
E.-J.-B. Rathery.
(1) Queni cernis lumulo exiguo requiescere, vivens
Romanos hibui pontiGces famnlos.
Mss. de Toulouss, Elegorum liber ji. 35.
(2) Nous avions cru pouvoir faire remarquer, dans notre article Rct bêlais de la Biographie générale, p. 395, que, « parmi toutes les ordures mises sur le compte de Eabelais par ses biographes, on ne rencontrait pas une histoire de femme. » Antoine Leroy avait déjà fait la même remarque : » Ne in minimam quidem suspicionem venit licentiosius ada^ati retrolabentis ejusmodi sexus. » Iiabelœaha Elogia, p. 393.
LE GARGANTUA
ET
LE PANTAGRUEL
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GARGANTUA
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LA Vli: THES U0RRIF1QUE DU GRAND GARGANTUA 2, l>ERE DE PANTAGRUEL,
JADIS COMPOSÉE PAU M. ALCOFRIDAS 3, ADSTRACTEUk