CHAPITRE V
Los propos des bcuveurs1.
Puis entrèrent en propos de reciner on propre lieu \ Lors flaccons d'aller, jambons de trotter, goubelets de voler, breusses s de tinter. Tire4, baille, tourne, brouille. Boutte à moy sans eau; ainsi, mon amy; fouette5 moy ce verre galantement; produis moy du clairet, verre pleurant6. Trêves de soif. Ha, faulse fièvre, ne t'en iras tu pas ? Par ma foy, ccmmere, je ne peux entrer en bette7. Vous estes morfondue, m'amie. Voire. Ventre saint Quenet, parlons de boire . Je ne boy qu'à mes heures, comme la mule du pape. Je ne boy qu'en mon bréviaire8, comme un beau père guardian. Qui fut premier, soif ou beuverie ? Soif: car qui eust beu sans soif durant le temps d'innocence ? Beuverie : car privatio presupponit habitum9. Je suis clerc. Fœcwidi calices quem non fecere disertum 10 ? Nous autres innocens ne beuvons
1 On lit : des bienyvres , dans F. Juste, 1542. Ce doit être une faute; car les causeurs ont toute leur raison.
2 Faire collation dans l'endroit même. En messin on dit encore resséné ; en franc- comtois, recye , vessie, ression. Toutes ces formes se trouvent dans les chartes. Montaigne écrit ressiner. Math. Cordier dit qu'à Paris « le goûter s'appelle reciner » .
3 Un brosseron était une sorte de vase versant la liqueur par un tuyau ou robinet. (Du Cange.)Nous pcasons que les mots brosseron, brousse, broc, sont de la même fa- *«ille.
* Voyez dans Pétrone [Satyricon.
c. 4) des propos de table qui ont pu fournir à Rabelais l'idée première et le ton de ce chapitre.
3 Fouetter tin verre , c'est lui \ frapper sur le fond après l'avoir vidé, et en le renversant.
6 Si plein qu'il déborde légèrement.
7 Me mettre en train , entrer en boisson. Boite est encore usité en Berry, en Saintonge, etc.
8 Allusion aux flacons faits en forme de bréviaire.
9 La privation suppose l'usage.
10 A qui les coupes inspiratrices n'ont-elles pas donné de l'éloquence? (Horace, liv. I, ép. 5.)
GARGANTUA
que trop sans soif. Non, moy pécheur sans soif : et, sinon présente, pour le moins future; la prévenant comme entendez. Je boy pour la soif advenir. Je boy éternellement. Ce m'est éternité de beuverie, et beuverie d'éternité. Chantons, beuvons; un motet. Entonnons. Où est mon entonnoir? Quoy ! je ne boy que par procuration.
Mouillez vous pour seicher, ou vous seichez pour mouiller ? Je n'entends point la théorique. De la practique je me aide quelque peu. Baste. Je mouille, je humecte, je boy; et tout de peur de mourir. Beuvez tousjours , vous ne mourrez jamais. Si je ne boy, je suis à sec. Me voila mort. Mon ame s'enfuira en quelque grenoillere. En sec jamais l'ame ne habite1. Sommeliers, 6 créateurs de nouvelles formes, rendez moy de non beuvant beuvant. Perannité d'arrousement par ces nerveux et secs boyaux. Pour néant boit qui ne s'en sent. Cestuy entre dedans les venes, la pissotière n'y aura rien. Je laverois voluntiers les tripes de ce veau que j'ay ce matin habillé 2. J'ay bien saburré3 mon stomach. Si le papier de mes schedules * beuvoit aussi bien que je fais, mes créditeurs auroient bien leur vin quand on viendroità la formule de exhiber 5. Ceste main vous gaste le nez 6 ! 0 quantz autres7 y entreront, avant que cestuy cy en sorte! Boire à si petit gué, c'est pour rompre son poictral. Ceci s'appelle pipée à flaccons. Quelle différence est entre bouteille et flaccon ? Grande : car bouteille est fermée à bouchon, et flac con8 à vitz. De belles. Nos pères beurent bien etvuiderentles potz9.
1 Passage de saint Augustin ,
déjà imité dans la Nef des fols ,
L';uiih) .... jamais ne se contient, Ainsi que lisons, en sec lieu.
2 Plaisanterie de Rabelais sur le double sens du mot habiller.
3 Lesté : de saburre, gros sable dont on lestait les navires.
4 Cédules.
5 C'est-à-dire à la production des pièces.
6 Ces mots sont adressés sans
doute à un mauvais buveur qui portait la main à son nez, au lieu de la porter à son verre.
7 Combien d'autres.
8 Cette orthographe , que riOtfe empruntons à l'éd. ant. à 1535 et à celle de 1535, fait encore mieux ressortir l'équivoque.
9 C'est un vers d'une très-vieille chanson. Le causeur vient de se permettre un propos par trop égrillard. 11 entonne un air bachique pour détourner l'attention.