CHAPITRE IV
minent Gargamelle, estant grosse «le Gargantua, mangea grand plante «le tripes r.
L'occasion et manière comment Gargamelle enfanta fut telle. Et, si ne le croyez, le fondement vous eschappe ! Le fondement luy eschappoit une aprésdinée, le troisiesme jour de février, par trop avoir mangé de gaudebillaux. Gaudebillaux sont grasses tripes de coiraux. Coiraux sont bœufz engressés à la crèche et prés guimaux. Prés guimaux sont qui portent herbe deux fois l'an. D'iceux gras bœufz avoient fait tuer trois cens soixante sept mille et quatorze, pour estre à mardy gras salés, afin qu'en la prime vere2 ilz eussent bœuf de saison à tas, pour, au commencement des repas, faire commémoration 3 de saleures et mieulx entrer en vin.
Les tripes furent copieuses, comme entendez, et tant friandes estoient que chascun en leichoit ses doigts. Mais la grande diablerie à quatre personnages 4 estoit bien en ce que possible n'estoit longuement les reserver. Car elles fussent
1 Se porta a manger tripes [éà.
1535). — Planté, abondance.
2 Au printemps.
3 Cette expression ( dit Morellet) est empruntée de l'office de l'Eglise, et de la messe en particulier, où le saint qui n'est pas celui du jour n'est célébré que par une petite oraison qu'on appelle cornmemoratio.
Comme les viandes salées que nos ivrognes devaient manger pour eatrsr en vit» n'étaient pas le fond
du repas, Eabelais les appelle des commémorations .
/( Dans nos anciens mystères, le diable avait toujours son rôle, et on appelait la grande diablerie à quatre personnages celle où il y avait quatre diables; petite diablerie, ceile où il n'y en avait que deux.
La grande diablerie signifie ici :
le grand obstacle. — Aujourd'hui on dit encore vulgairement : C'est le diable, pour : C'est d'une difficulté insurmontable.
GARGANTUA
pourries. Ce que sembioit indécent. Dont fut conclud qu'ilz les bauffreroient sans rien y perdre. A ce faire convièrent tous les citadins de Sainnais, de Suillé, de la Roche Glermaud, de Vaugaudry, sans laisser arrière le Coudray Montpen* sier, le Gué de Vede, et autres voisins, tous bons beuveurs, bons compagnons, et beaux joueurs de quille là1. Le bon homme Grandgousier y prenoit plaisir bien grand, et commandoit que tout allast par escuelles 2. Disoit toutesfois à sa femme qu'elle en mangeast le moins, veu qu'elle approchoit de son terme, et que ceste tripaille n'estoit viande moult louable3. Celuy (disoit il) a grande envie de mascher merde, qui d'icelle le sac mange 4. Non obstant ces remontrances, elle en mangea seize muiz deux bussars5, et six tupins6. G belle matière fécale, qui devoit boursouffler en elle.
Après disner, tous allèrent pesle mesle à la Saulsaie 7, et là, sus l'herbe drue, dansèrent au son des joyeux flageollets et douces cornemuses, tant baudement que c'estoit passetemps céleste les voir ainsi soy rigoller.
1 (Ed. 1535 et ant.). Quille da (d'aulr. édit.). C'est probablement le refrain d'une chanson.
2 Fût servi abondamment.
3 Ce mot désignait une qualité médicinale ou hygiénique.
* Il y a un proverbe ( en Alsace), à ce que prétend Le Du- 2hat, dont le sens est :
« L'ordure qui reste dans les tripes les mieux raclées en fait au moins la dixième partie. »
s Futaille contenant , suivant Trévoux, une demi-pipe; suivant l'Académie , presque un demimuid.
6 Pot de terre servant à différents usages
« De ceulz qui vendent chairs cuites en tupins. » (Chart. S. Mar.
Ang.).
7 La Saullaie ou la Saulsaie est un lieu planté de saules, et par extension d'arbres quelconques.
LIVIŒ I, CIIAPlTHIi V.