‹ Œuvres, collationnées pour la première fois sur les éditions originales, accompagnées d'un commentaire nouveauChapitre 141 sur 401 · LIVRE 11, CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE 11, CHAPITRE IV

comme dit l'histoire ), il se défit, des liens qui le tenoient au berceau, un des bras, et vous prent ladite vache par dessous le jarret, et luy mangea les deux tetins et la moitié du ventre, avec le foye et les roignons : et l'eust toute dévorée, n'eust esté qu'elle crioit horriblement, comme si les loups la tenoient aux jambes : auquel cry le monde arriva, etosterent .adite vache des mains de Pantagruel-: mais ilzne sceurent s/. bien faire que le jarret ne luy en demeurant comme il le tenoit, et le mangeoit très bien, comme vous feriez d'une saulcisse; et quand on luy voulut oster l'os, il l'avalla bien tost, comme un cormoran feroit un petit poisson; et après commença à dire : Bon, bon, bon, car il ne savoit encores bien parler; voulant donnera entendre qu'il l'avoit trouvé fort bon, et qu'il n'en falloit plus que autant. Ce que voyans ceux qui le servoient, le lièrent à gros cables, comme sont ceux que l'on fait à Tain l pour le voyage du sel à Lyon; ou comme sont ceux de la grand navire françoise qui est au port de Grâce en Normandie 2.

Mais, quelquefois, qu'un grand ours que nourrissoit son père eschappa, et luy venoit lescher le visage (caries nourrices ne luy avoient bien à point torché les babines), il se défit desdits cables aussi facilement comme Samson d'entre les Philistins, et vous prit monsieur de l'ours, et le mit en pièces comme un poulet, et vous en fit une bonne gorge chaulde pour ce repas. Parquoy, craignant Gargantua qu'il se gastat 3, fit faire quatre grosses chaines de fer pour le lier, et fit faire des arboutans à son berceau bien afustés. El de ces chaines en avez une à la Rochelle, que l'on levé au soir entre les deux grosses tours du havre. L'autre est à Lyon, l'autre à Angiers; et la quarte fut emportée des diables pour lier Lucifer qui se deschainoit en ce temps là, à cause d'une colique qui le tourmentoit extraordinairement, pour avoir mangé l'aine d'un sergeant en fricassée à son desjeuner.

1 Petite ville du département de la Drôme , sur la rive gauche du Rhône, en face de Toumon.

2 Aujourd'hui le Havre de Grâce.

3 C'est-à-dire qu'il ne se fit mal.

qu'il ne se bleosât.

PANTAGRUEL

Dont pouvez bien croire ce que dit Nicolas de Lyra 1 sus le passage du psaultier où il est escrit : Et Og regem Basan * : que ledit Og, estant encores petit, estoit si fort et robuste qu'il le falloit lier de chaines de fer en son berceau. Et ainsi demeura coy et pacifique Pantagruel : car il ne pouvoit rompre tant facilement lesdites chaines, mesmement qu'il n'avoit pas espace au berceau de donner la secousse des bras.

Mais voicy que arriva le jour d'une grande feste, que son père Gargantua faisoit un beau banquet à tous les princes de sa court. Je croy bien que tous les officiers de sa court estoient tant occupés au service du festin, que l'on ne se soucioit du pauvre Pantagruel, et demeuroit ainsi a reculorum 5. Que fit il? Qu'il fit, mes bonnes gens, escoutez. Il essaya de rompre les chaines du berceau avec les bras; mais il ne peut, car elles estoient trop fortes : adonc il trépigna tant des pieds qu'il rompit le bout de son berceau, qui toutesfois estoit d'une grosse poste 4 de sept empans en carré , et ainsi qu'il eut mis les pieds dehors, il s'avalla5 le mieulx qu'il peut, en sorte qu'il touchoit des pieds en terre. Et alors avec grande puissance se leva, emportant son berceau sur l'eschine ainsi lié, comme une tortue qui monte contre une muraille; et à le voir sembloit que ce fust une grande carracque de cinq cens tonneaux qui fust debout.

En ce point, entra en la salle où l'on banquetoit, et hardiment qu'il espouventa bien l'assistance : mais, par autant qu'il avoit les bras liés dedans, il ne pouvoit rien prendre à manger; mais en grande peine s'enclinoit pour prendre à tout6 la langue quelque lippée. Quoy voyant son père, en-

1 Théologien du xive siècle , dont les commentaires sur la Bible jouirent longtemps d'une grande popularité.

2 C'est le verset 20 du psaume

3 Le Duchat fait observer avec raison que cette expression nous vient de l'université. Du moins

nous lisons dans Math. Cordier, p.

433, de Cor. serm. em. (éd. 1531) :

« Beneveniatis qui apportatis , et « qui nihil apportatis , a reculo- « rum. »

4 Poteau, autrefois posieau , de pastis*

8 Se laissa descendre , se glissa.

6 Avec la langue.

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