LIVRE 11, CHAPITRE V
les clysteres comme vieux diables. Pourtant vouloit estudier en loix; mais, voyant que là n'estoient que trois teigneux et un pelé de légistes1, se partit dudit lieu. Et au chemin fit le pont du Guard, et l'amphithéâtre de Nimes, en moins de trois heures, qui toutesfois semble «ruvre plus divine que humaine : et vint en Avignon, où il ne fut trois joufs qu'il ne devint amoureux : car les femmes y jouent voluntiers du serrecropiere (parce que c'est terre papale).
Ce que voyant son pédagogue, nommé Epistemon, l'en tira, et le mena à Valence au Daulphiué : mais il vit qu'il n'y avoit grand exercice, et que les marroufles de la ville battoient les escoliers; dont eust despit; et un beau dimanche que tout le monde dansoit publiquement, un escolier se voulut mettre en danse, ce que ne permirent lesdits marroufles. Quoy voyant Pantagruel leur bailla à tous la chasse jusques au bord du Rosne, et 2 les vouloit faire tous noyer : mais ilz se musserent 3 contre terre comme taupes, bien demie lieue sous le Rosne. Le pertuys 4encores y apparoist. Après il s'en partit, et à trois pas et un sault vint à Angiers, où il se trouvoit fort bien, et y eust demeuré quelque espace, n'eust esté que la peste les en chassa.
Ainsi vint à Bourges, où estudia bien longtemps, et profita beaucoup en la faculté des loix. Et disoit aucunesfois que les livres des loix luy sembloient une belle robe d'or, triomphante et précieuse à merveilles, qui fust brodée de merde : car, disoit il, au monde n'y a livres tant beaux, tant aornés, tant elegans, comme sont les textes des Pandectes; mais la brodure d'iceux, c'est assavoir la glose de Accurse, est tant salle, tant infâme et punaise, que ce n'est qu'ordure et villenie 5.
1 L'université de Montpellier, I 3 Se cachèrent . célèbre, du xie au xvie siècle, par | 4 Trou.
l'étude du droit romain, vit a partir | 3 On disait de la glose des de cette dernière époque l'ensei- I professeurs d'Orléans qu'elle dégnement de la médecine y éclipser truisait le texte : Glossa aureliatous les autres. I nensis , qttœ textum destruit.
2 Et par ce (éd. de C. Nourry). ' De grands jurisconsultes, et Cu-
PANTAGRUEL
Partant de Bourges, vint à Orléans, et là trouva force rustres d' escoliers, qui luy firent grand chère à sa venue ; et en peu de temps apprit avec eux à jouer à a paulme, si bien qu'il en estoit maistre. Car les estudians dudit lieu en font bel exercice, et le menoient aucunesfois es isles *, pour s'esbatre au jeu du poussavant 2. Et, au regard de se rompre fort la teste à estudier, il ne le faisoit mie, de peur que la veue ne luy diminuait. Mesmement que un quidam des regens disoit souvent en ses lectures qu'il n'y a chose tant contraire à la veue comme est la maladie des yeulx. Et quelque jour que l'on passa licentié en loix quelqu'un des escoliers de sa cognoissance, qui de science n'en avoit gueres plus que sa portée, mais en recompense savoit fort bien danser et jouer à la paulme, il fit le blason et devise des licentiés en ladite université, disant :
Un esteuf 3 en la braguette, En la main une raquette, Une loy en la cornette, Une basse danse au talon, Voy vous là passé coquillon K
jas lui-même , ont traité Accurse avec plus d'égards que Kabelais.
1 Ce sont, dit Morellet, deux îles des deux côtés du pont d'Orléans.
2 On a donné le nom de poussavant à un jeu de quilles ; on l'a aussi donné à un autre jeu , qui se devine. Sabelais a dû vouloir, pour le moins, aire une équivoque,
3 Balle de paume.
4 C'est-à-dire passé maître, suivant Le Duchat, de cucullio ou de coquille , pour désigner le bonnet de docteur. La Chanson des écoliers (xvie siècle ) disait :
C'est la façon des jeunes escoliers D'estre amoureux : ilz le sont volunliers*
Par leur beau parler
Hz se l'ont aimer
Des dames en tous lieux.
Et de danser levier
Hz sont délibères,
Maugri tous er. vieux.