‹ Œuvres, collationnées pour la première fois sur les éditions originales, accompagnées d'un commentaire nouveauChapitre 144 sur 401 · LIVRE 11, CHAPITRE V · texte numérisé non relu

LIVRE 11, CHAPITRE V

Croustelles l, passé à Passelourdin 2, et monté sur la pierre levée 8.

En après, lisant les beltes chroniques de ses ancestres, trouva que Geoffroy de Lusignan, dit Geoffroy à la grand dent, grand père du beau cousin delà soeur aisnée de la tante du gendre de l'oncle de la bruz de sa belle mère, estoit enterré à Maillezais; dont prit un jour campos k , pour le visiter comme homme de bien. Et partant de Poictiers avec aucuns de ses compagnons, passèrent par Legugé 5, visitant le noble Ardillon, 6, abbé ; par Lusignan, par Sansay, par Celles ; saint Lygaire, par Colonges, par Fontenay le Comte, saluant le docte ïiraqueau 7 ; et de là arrivèrent à Maillezais, où visita le sepulchre dudit Geoffroy à la grand dent : dont il eut quelque peu de frayeur, voyant sa portraicture ; car il y est en image comme d'un homme furieux 8, tirant à demy son grand malchus 9 de la gaine . Et demandoit la cause de ce. Les chanoines dudit lieu luy dirent que n'estoit autre cause sinon que pictoribus atque poetis, etc.; c'est à dire que les

1 Croustelles est un village à une lieue de Poitiers. Rabelais appelle sa fontaine cabalîine , c'est-àdire semblable à l'Hippocrène, où le cheval Pégase se désaltérait.

Nec fonle labra prolui Caballino.

{Perse.)

2 Belleforest parle aussi de ce rocher, histoire 32 du Bandel :

« D'aultant que le bonhomme n'estoit encore passé sous l'arche de St- Longin à Mantoue, pour estre déniaisé , cy sur le roc Passe-Lourdin à Poitiers , pour se bien former la cervelle. »

3 Pierre druidique aux environs de Poitiers. On la trouve gravée dans le Magasin pittoresque de janvier 1845, d'après le Theatrum urbium de Georges Braun, telle que l'auteur la vit à la fin du xvie siècle. On y aperçoit plusieurs écoliers de l'université de Poitiers.

4 Prendre campos ou les champs, terme d'écolier.

s Ligugé fut le premier monastère des Gaules , et saint Martin y vécut de la vie monastique. Les "bénédictins de Solesmes viennent de reprendre ce prieuré, longtemps possédé par leur ordre.

6 Antoine Ardillon , abbé de Fontenay-le-Comte , devait être un personnage distingué, si l'on en juge par cette mention de Rabelais et par la dédicace que J. Bouchet lui a adressée de ses Annales d'Aquitaine. Voy. la Notice, p. 6.

7 Jurisconsulte distingué, lieutenant général au baiHiage de Fontenay-le-Comte , ami de Rabelais.

8 II avait fait brûler l'abbaye de Maillezais, et avait été condamné à la rebâtir à ses frais : de là, suivant Rabelais, l'air fâché qu'on lui avait donné dans son portrait.

9 Malchus se prend pour l'épée

PANTAGKUEL.

peintres et poètes ont liberté dépeindre à leur plaisir ce qu'ite veulent. Mais il ne se contenta pas de leur respon&e, et dist : Il n'est point ainsi peint sans cause. Et me doubte qu'à sa mort on luy a fait quelque tort, dont il demande vengeance à ses parens. Je m'en enquesteray plus au plein, et en feray ce que de raisoi*

Puis retourna non pas àPoictiers, mais voulut visiter les autres universités de France : dont, passant à la Rochelle, se mit sur mer et vint à Bordeaulx, auquel lieu ne trouva grand exercice, sinon des gabarriers * jpuans aux luettes sur la grave. De là vint à Thoulouse, où il apprit fort bien à danser, et à jouer de l'espée à deux mains *, comme est l'usance des escoliers de ladite université : mais il n'y demeura gueres, quand il vit qu'ilz faisoient brusler leurs regens tout vifz 8 comme harans soretz, disant : Ja Dieu ne plaise que ainsi je meure, car je suis de ma nature assez altéré sans me chauffer k davantage. -

Puis vint à Montpellier, où il trouva fort bons vins de Mirevaulx 8, et joyeuse compagnie; et se cuida mettre à estudier en médecine : mais il considéra que Testât estoit fascheux par trop, et melancholique, et aue les médecins sentoient

avec laquelle saint Pierre coupa l'oreille au personnage de ce nom.

1 Conducteurs de gabares; c'est encore ainsi qu'on les appelle dans les deux Charentes.

Epées très - lourdes , telles qu'on en voit encore au musée de Cluny, et qui ne pouvaient se manier qu'à l'aide des deux mains.

3 Ceci ne peut s'appliquer qu'à Jean Caturce ou Cadurque , professeur en droit , brûlé à Toulouse tomme hérétique au commencement ♦lu mois de juin 1532, suiv. de Bèze ( Hist. eccl. ), le 20 juin 1532, suivant Le Duchat et Lafaille ; en 1533 seulement, suivant d'Aldeguier, Hist. de Toulouse, t. III, p. 354.

La première date nous paraît la plus exacte. Elle pourrait servir à résoudre une question importante de bibliographie rabelaisienne, et justifier l'opinion de ceux qui ont attribué à l'éd. de C. Nourry la date de 1532.

Il y eut cette année, à Toulouse, des poursuites dirigées contre plusieurs professeurs de l'université , entre autres contre Jean Boyssonné, dont Rabelais va parler plus tard.

Ainsi ces faite contemporains le préoccupaient au moment où il publiait l'édition.

4 C. Nourry ; alias, m' eschauffer .

5 Bourg du bas Languedoc, à quelques lieues de Montpellier, et ton* près du cru renommé de Frontignan.

Page 1