LIVRE II, CHAPITRE VI
et ramesje me enite de le locupleter de la redondance latinicome. Par Dieu, dist Pantagruel, je vous apprendray à parler. Mais, devant, responds moy, dond es tu? A quoy dist l'escolier : L'origine primeve de nies aves et ataves fut indigène des régions Lemoviques, où requiesce le corpore de l'agiotate saint Martial *. J'entends bien, dist Pantagruel- Tu es Limousin, pour tout potaige; et tu veulx icy contrefaire le Parisien. Or viens ça que je te donne un tour de peigne. Lors le prit à la gorge, luy disant : Tu escorches le latin; par saint Jean, je te feray escorcher le renard, car je t'escorcheray tout vif. Lors commença le pauvre Limousin à dire : Vee dicou gentilastre, ho saint Marsault, adjouda my ; hau, hauP laissas a quau au nom de Dious, et ne me touquas grou 2. A quoy dist Pantagruel : A ceste heure parles tu naturellement. Et ainsi le laissa; car le pauvre Limousin 3 conchioit
1 Tout le sel de ce chapitre consistent dans le jargon franco-latin ^ue Rabelais met dans la bouche de l'écolier limousin , nous ne croyons >as devoir le traduire, pas plus ]u'on ne l'a fait pour le latin du Malade imaginaire.
Mais à qui Rabelais a-t-il voulu aire allusion?
Peut-être pourrait-on se dispen- ;er de chercher un nom propre à me critique que suffiraient à explijuer le règlement universitaire qui obligeait les écoliers à parler la- :in , et le pédantisme de la nouvelle école poétique alors en faveur. S'il allait absolument désigner un nom, i tous ceux que l'on a cités nous )référerions encore l'indication presse et presque contemporaine de Pasquier [OEitvres, in-fol., 11, 46) :
i Nous devons nous ayderdu grec et lu latin non pour les escorcher inepement , comme fit sur nostre jeune tge Helisenne , dont nostre gentil labelais s'est mocqué fort à propos ;n la personne de l'escolier limou- ;in. »
Mais parmi les ouvrages qui portent le nom ou le pseudonyme d'Helisenne de Crenne , et dont le style justifierait du reste l'allusion supposée , on n'en connaît pas qui ait été publié avant 1538. Or ce second livre paraît être de 1532, et, dans le Champfleury de Geoffroy Tory, imprimé au plus tard en 1529, on trouve textuellement cette phrase : « Despumons la verbocination latiale , et transfretons la Sequane au dilucule et crépuscule , puis déambulons par les quadrivies et platées de Lutece , et , comme verisimiles amorabondes , captivons la benivolence de l'omnigene et omniforme sexe féminin. »
Peut-être était-ce une plaisanterie traditionnelle parmi les écoliers de l'université de Paris.
2 Ceci est du patois limousin un peu défiguré. « Ho ! saint Martial , à mon secours. Ho ! ho ! finissez , au nom de Dieu , et ne me frappez
Se conchioit.
et de Marnef.)
pas.
Éd. de Nourry
PANTAGRUEL
toutes ses chausses, qui estoient faites à queue de raerluz, et non à plein fond : dont dist Pantagruel : Saint Alipentin, corne my de bas, quelle civette! Au diable soit le mascherabe *, tant il put. Et le laissa. Mais ce luy fut un tel remord toute sa vie, et tant fut altéré qu'il disoit souvent que Pantagruel le tenoit à la gorge. Et après quelques années, mourut de la mort Roland 2, ce faisant la vengeance divine, et nous demonstrant ce que dit le philosophe, et Aule Gelle 3, qu'il nous convient parler selon le langage usité. Et, comme disoit César 4, qu'il faut éviter les motz espaves *, en pareille diligence que les patrons des navires évitent les rochiers de la mer.
1 Mâche-rave, sobriquet donné aux Limousins ; Raphatiophagus clans le Matago de Matagnnibus.
Les Limousins sont aussi friands de la rave aujourd'hui qu'il y a trois siècles. Leur sol est très-favorable à cette culture , et ils profitent bien de ce privilège.
2 C'est-à-dire de soif; comme Roland à la bataille de Roncevaux.
« Nostri, intolerabili siti etimmiti volentes significare se torqueri , facete aiunt Rolandi morte se perire. »
(J . de la Bruyère-Champier, De re cibaria, liv. 16, c. 5.)
3 Telle est la leçon de toutes les éditions anciennes. Morellet croit qu'il faut lire en Aule-Gelle. Ce n'est pas notre avis. Rabelais met souvent le verbe au singulier en pareil cas , et là il veut exprimer qu'Aulu-Gelle parle tant en son nom propre qu'en celui du philosophe.
Ce philosophe (Favorinus) don-
nait à un jeune partisan des mots archaïques , le conseil suivant :
« Vive moribus praeteritis , loquere verbis prœsentibus. »
'* César est la leçon de l'édition originale; nous la maintenons comme la vraie ; dans d'autres on lit Oclavian Auguste; ce qui est une faute. Il s'agit ici de C. César le dictateur, dont Favorinus , dans Aulu-Gelle, dit, en parlant à son jeune Romain : « id quod à C. Cae- « sare excellents ingenii ac pru- « dentiœ viro , in libro primo de « analogia scriptum est, habe « semper in memoria atque in pec- « tore , ut tanquam scopulum , « sic fugias inauditum atque inso- « lens verbum. » — (Ce livre de César n'est pas arrivé jusqu'à nous.)
5 C'est-à-dire les mots rejetés, abandonnés. Dans les éditions de C. Nourry et de Marnef, nous lisons motz absurdes. Esj>aves se trouve déjà dans l'édition de Fr.
Juste, 1534.