‹ Œuvres, collationnées pour la première fois sur les éditions originales, accompagnées d'un commentaire nouveauChapitre 179 sur 401 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Gomment Panurge enseigne une manière bien nouvelle de bastir les murailles de Paris.

Pantagruel, quelque jour, pour se recréer de son estude, se pourmenoit vers les faulxbourgs Saint Marceau, voulant voir la follie Gobelin1. Panurge estoit avec luy, ayant tousjours le flacconsous sa robe, et quelque morceau de jamboncar sans cela jamais n'alloit il, disant que c'estoit son garde corps, et autre espce ne portoit il. Et quand Pantagruel luy en voulut bailler une, il respondit qu'elle luy eschaufferoit la râtelle2. Voire, mais, dist Epistemon, si l'on t'assailloit, comment te defendrois tu ? A grands coups de brodequin, respondit il, pourveu que les estoez 3 fussent defenduz.

A leur retour, Panurge consideroit les murailles de la ville de Paris, et, en irrision *, dist à Pantagruel : Voyez cy ces belles murailles. 0 que fortes sont et bien en point pour garder les oisons en mue ! Par ma barbe, elles sont competentement meschantes pour une telle ville comme ceste cy; car une vache avec un pet en abatroit plus de six brasses. 0 mon amy ! dist Pantagruel, sçais tu bien ce que dist Agesilace 5 auand on luy demanda : Pourquoy la grande cité de Lace-

1 On appelait ainsi la maison nommée depuis hôtel des Gobelins , et bâtie par cette famille qu'avait enrichie le commerce de la teinturerie , fondé par elle au faubourg St-Marcel dès le quinzième siècle. 4

2 La petite rate.

8 Coups de pointe.

4 En dérision , sous forme d plaisanterie.

5 "AW.ou Se £7uÇy)toûvto;, ôià t àTefytGTOç y) SuâpTY), £7UÔ£ii;a toÙç TtoXiTa; è^toTrXiafj.évou; TaOxà eariv , sl7î£ , xà AaxeSat

[JLOVIWV TEt)ÇY].

( Plutarchi ApopJuhegtnala laco nica. XXIX.)

PANTAGRUEL

demone n'estoit ceinte de murailles? Car, monstrant les habitans et citoyens de la ville tant bien expers en discipline militaire, et tant fors et bien armés : Voiey, dist il, les murailles de la cité. Signifiant qu'il n'est muraille que de os, et que les villes et cités ne sçauroient avoir muraille plus seure et plus forte que la vertu des citoyens et habitans. Ainsi ceste ville est si forte, par la multitude du peuple belliqueux qm est dedans, qu'ilz ne se soucient de faire autres murailles.

Davantage, qui la voudroit emmurailler comme Strasbourg, Orléans, ou Ferrare, il ne seroit possible, tant les frais et despens seroient excessifz. Voire, mais, dist Panurge, si fait il bon avoir quelque visage de pierre, quand on est envahy de ses ennemis, et ne fut ce que pour demander qui est là bas? Au regard des frais énormes que dictes estre nécessaires si on la vouloit murer, si messieurs de la ville me voulent donner quelque bon pot de vin, je leur enseigneray une manière bien nouvelle comment ilz les pourront bastir à bon marché. Comment? dist Pantagruel. Ne le dictes donc mie, respondit Panurge, si je vous l'enseigne.

Je voy que les callibistris des femmes de ce pays sont à meilleur marché aue les nierres; d'iceux fauldroit bastir les murailles, en les arrangeant par Donne symmetrie d'architecture, et mettant les plus grands aux premiers rangs ; et puis, en taluant 1 à d'os d'asne, arranger les moyens, et finalement les petits. Puis faire un beau petit entrelardement à pointes de diamans, comme la grosse tour de Bourges, de tant de vitz qu'on couppa en ceste ville es pauvres Italiens à l'entrée de la reyne 2. Quel diable deferoit telles murailles? Il n'y a métal qui tant resistast aux coups. Et puis, que les couille-

1 On trouve, dans Furetière , laltiler, donner du pied, du talus à un rempart ; taliidare , dans Du Cange.

2 tédit. de C. Nourry et de Marnef. On lit ailleurs, de tant de braquemarts enroidis qui habitent par les braguettes claustrales. — La reine mère . accompagnée de la-

duchesse de Berry et du jeune Dauphin , entra à Bourges le 23 juillet 1524. A ce moment même, des bandes de pillards et de boule/eux, comme on les appelait, s'étaient montrées dans diverses provinces et avaient menacé d'incendierplusieurs villes , telles que Troyes et Bourges.

• Comme on disait « que les mixtions-

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