CHAPITRE XVIII
Comment un grand clerc d'Angleterre vouloit arguer contre Pantagruel, et fut vaincu par Panurge.
En ces mesmes jours, un grandissime clerc1 nommé Thaumaste, oyant le bruit et renommée du savoir incomparable de Pantagruel, vint du pays d'Angleterre, en ceste seule intention de voir iceluy Pantagruel, et le cognoistre, et esprouver si tel estoit son savoir comme en estoit la renommée. De fait, arrivé à Paris, se transporta vers l'hostel dudit Pantagruel, qui estoit logé à l'hostel Saint Denis, et pour lors se pourmenoit par le jardin avec Panurge, philosophant à la mode des Peripateticques. De première entrée, tressaillit tout de peur, le voyant si grand et si gros : puis te salua comme est la façon, courtoisement, luy disant : Bien vray est il, ce que dit Platon, prince des philosophes, que, si l'image de science et sapience estoit corporelle et spectable2 es yeulx des humains, elle exciteroit tout le monde en admiration de soy3. Car seulement le bruit d'icelleespandupar l'air, s'il est receu es oreilles des studieux et amateurs d'icelle, qu'on nomme philosophes, ne les laisse dormir ny reposer à leur
1 Édition de C. Nourry et deMarnef. Dans d'autres, au lieu de grandissime clerc, on lit savant homme.
Ce grand clerc venu d'Angleterre pour disputer avee Panurge est-il Thomas Morus , qui vint en Fiance vers cette époque , et soutint uue polémique, soit contre le cardinal d'Amboise , soit contre Germain de Brie ? D'autres ont indiqué l'Anglais Bède, dont Rabelais cite dans ce chapitre même un traité de
Numéris et signis, ce qui semble se rapporter à ce qui est dit à la fin du vingtième chapitre, que Thaumaste « avoit fait un grand livre imprimé a Londres sur la signification des signes » .
2 Visible.
5 Asivoù; yàp àv Tzaç,v.y Ev epa>-
raç, et'xi toioôtov éautr^ èvapyè;
eroto)ov uapet/eto eï; ô^iv îov.
Platon dans Phèdre, paragraphe