‹ Œuvres, collationnées pour la première fois sur les éditions originales, accompagnées d'un commentaire nouveauChapitre 190 sur 401 · LIVRE II, CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAPITRE XV

aise ; tant les stimule et embrase de accourir au lieu, et voir la personne en qui est dite science avoir estably son temple, et produire ses oracles. Comme il nous fut manifestement demonstré en la reyne de Saba, qui vint des limites d'Orient et mer Persicque, pour voir l'ordre de la maison du sage Sa lomon, et ouir sa sapience : en Anacharsis, qui, de Scythie, allajusques en Athènes, pour voir Solon : en Pythagoras, qui visita les vaticinateurs Memphiticqaes : en Platon, qui visita les mages de Egypte, et Architas de Tarente : en Apollonius Tyaneus, qui allajusques au mont Caucase, passa les Scythes, tes Massagetes, les Indiens, naviga le grand fleuve Physon, jusques es Brachmanes, pour voir Hiarchas ; et en Babyloine, Chaldée, Medée, Assyrie, Parthie, Syrie, Phoenice, Arabie, Palestine, Alexandrie, jusques en Ethiopie, pour voir les Gymnosophistes. Pareil exemple avons nous de Tite Live pour lequel voir et ouir plusieurs gens studieux vindrent en Rome, des fins limitrophes de France et Espagne.

Je ne m'ose recenser au nombre et ordre de ces gens tant parfaicts : mais bien je veulx estre dit studieux, et amateur, non seulement des lettres, mais aussi des gens lettrés. De fait, ouyant le bruit de ton savoir tant inestimable, ay délaissé pays, parens et maison, et me suis icy transporté, rien n'estimant la longueur du chemin, l'attediation 1 de la mer, la nouveaulté des contrées, pour seulement te voir et conférer avec toy d'aucuns passages de philosophie, de geomantie et de caballe, desquelz je doubte, et n'en puis contenter mon esprit : lesquelz si tu me peux souldre2, je me rends des à présent ton esclave, moy et toute ma postérité : car autre don n'ay que assezj'estimassepourlarecompense.Jelesredigeray par escrit, et demain le feray savoir à tous les gens savans de la ville, afin que devant eux publiquement nous en disputons3.

Mais voicy la manière comme j'entends que nous disputerons. Je ne veulx disputer pro et contra, comme font ces folz sophistes de ceste ville, et d'ailleurs. Semblablement je ne

1 Le désagrément, l'ennui. | 3 Disputions, dans l'édition de

2 Résoudre. j Do,et.

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veulx disputer en la manière des Academicques, par déclamations, ny aussi par nombres comme faisoit Pythagoras, et comme voulut faire Picus Mirandula à Rome. Mais je veuli disputer par signes seulement, sans parler : car les matières sont tant ardues que les paroles humaines ne seroient suffisantes à les expliquer à mon plaisir. Par ce, il plaira à ta magnificence de soy y trouver, ce sera en la grande salle de Navarre1, à sept heures de matin.

Ces paroles achevées, Pantagruel luy dist honorablement : Seigneur, des grâces que Dieu m'a donné "2, je ne voudrois denier à personne en départir à mon pouvoir : car tout bien vient de luy ; et son plaisir est que soit multiplié quand on se trouve entre gens dignes et idoines3 de recevoir ceste céleste manne de honneste savoir. Au nombre desquelz parce qu'en ce temps, comme ja bien apperçoy, tu tiens le premier rang, je te notifie qu'à toutes heures tu me trouveras prest de obtempérer à une chascune de tes requestes, selon mon petit pouvoir. Combien que plus de toy je deusse apprendre que toy de moy : mais, comme as protesté, nous conférerons de tes doubtes ensemble , et en chercherons la resolution jusques au fond du puitz inespuisable auquel disoit Heraclite estre la vérité cachée. Et loue grandement la manière d'arguer que as proposée, c'est assavoir par signes sans parler : car, ce faisant, toy et moy nous entendrons; et serons fours de ces frappemensde mains que font ces badaux sophistes quand on argue, alors qu'on est au bon de l'argument.

Or demain je ne fauldray me trouver au lieu et heure que m'as assigné : mais je te prie que entre nous n'y ait débat, ny tumulte, et que ne cherchons honneur ny applausement des hommes, mais la vérité seule, A quoy respondit Thaumaste : Seigneur, Dieu te maintienne en sa grâce, te remerciant de ce que ta haute magnificence tant se veult condescendre à ma petite vilité. Or, adieu jusques à demain. Adieu,, dist Pantagruel.

1 Du collège de Navarre. I et non donne.

s On lit ici dans Dolet données i 3 Capables.

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