CHAPITRE VJII
Comment on vcstit Gargantua.
Luy estant eu cest aage, son père ordonna qu'on iuy Qst des habillemens à sa livrée, laquelle cstoit blanc et bleu. De fait, on y besoigna, et furent faits, taillés et cousus à la mode qui pour lors couroit. Par les anciennes pantarchcs1 jjui sont en la chambre des comptes à Monsoreau, je trouve qu'il fut vestu en la façon que s'ensuit.
Pour sa chemise, furent levées neuf cens aulnes de toille de Chasteleraud, et deux cens pour les coussons 2 en sorte de carreaux, lesquelz on mit sous les esselles. Et n'estoit point froncée ; car la fronceure des chemises n'a esté inventée, sinon depuis que les lingieres, lorsque la pointe de leur aiguille estoit rompue, ont commencé besoigner du cul.
Pour son pourpoint, furent levées huit cens treize aulnes de satin blanc, et pour les agueillettes, quinze cens neuf peaux et demie de chiens. Lors commença le monde attacher les chausses au pourpoint, et non le pourpoint aux chausses : car c'est chose contre nature, comme amplement a déclaré Ockam sus les expo?iibles de M. Haultechaussade 8.
1 Pancartes, registres.
2 Goussets. — On dit encore coussons en Anjou, en Saintonge.
3 Cette dissertation sur les chausses , attribuée à Ockam ou Occam, le fameux théologien scoîastique anglais du quinzième siècle, rappelle Aristote et son chapitre des chapeaux, cité par Molière.
KABELAIS. — T. J.
Ockam, élève célèbre de Scot ( le docteur subtil), plus subtil encore que son maître, qu'il combattit à outrance, composa plusieurs in-fol.
de disputes théologiques.
Il traite souvent des questions tout aussi intéressantes que celle des chausses et du pourpoint. Rabelais s'en moque, non sans raison.
tUfl GARGANTUA.
Pour ses chausses, furent levées unze cens cina aulnes et un tiers d'estamet 1 blanc, et furent deschiquetées en forme de colonnes striées et crénelées par le derrière, afin de n'cschauffcr les reins. Et flocquoit par dedans la deschicqueteure de damas bleu, tant que besoin estoit. Et notez qu'il avoit très belles griefvcs 2, et bien proportionnées au reste de sa stature.
Pour la braguette, furent levées seize aulnes un quartier d'iceluy mesmes drap, et fut la forme d'icelle comme d'un arc boutant, bien estachée joyeusement à deux belles boucles d'or que prenoient deux crochets d'esmail, en un cl^ascun desquelz estoit enchâssée une grosse esmeraude de la grosseur d'une pomme d'orange. Car ( ainsi que dit Orpheus, ïibro de Lapidibus, et Pline, libro ultimo) elle a vertu erective et confortative du membre naturel. L'exiture3 de la braguette estoit à la longueur d'une canne, deschiquetée comme les chausses, avec le damas bleu flottant comme davant. Mais, voyans la belle brodeure de canetille, et les plaisans entrelaz d'orfèvrerie garnis de fins diamants, fins rubis, fines turquoises, fines esmeraudes, et unions4 persicques, vous l'eussiez comparée à une belle corne d'abondance, telle que voyez es antiquailles, et telle que donna Rhea es deux nymphes Adrastea et Ida, nourrices de Jupiter.
Tousjours galante, succulente, resudante, tousjours verdoyante, tousj ours fleurissante, tousjours fructifiante, pleine d'humeurs, pleine de fleurs, pleine de fruictz, pleine de toutes délices. J'advoue Dieu s'il ne la faisoit bon voir. Mais je vous en exposeray bien davantage au livre que j'ay fait de la Dignité des braguettes. D'un cas vous advertis, que, si elle estoit bien longue et bien ample, si estoit elle bien garnie au dedans et bien avitaillée, en rien ne ressemblant les
1 Tissu ou tricot. On dit en Sain- j de la jambe et à l'espèce de vètetonge eslamelle, pour tissu ; ober- ment qui le couvrait. Le mot grcxc stam (en breton), tricoter. Es- i a encore ce premier sens en patcis la»ie, estamine (français), stamen picard.
(latin). s yja sortie.
2 On donnait ce nom au devar.c j * Perles [tu latin ùnU )
LlVRiï I, CHAPITRE VIII.
hypocritiques braguettes d'un tas de muguetz ', qui ne sont pleines que de vent, au grand inlerest2du sexe féminin
Pour ses souliers, furent levées quatre cens six aulnes de velours bleu cramoysi, et furent deschiquetés mignonnement par lignes parallèles, joinctes en cylindres uniformes. Pour la quarreleure d'iceux furent employés unze cens peaux de vache brune, taillés à queues de merluz.
Pour son saye, furent levées dix et huit cens aulnes de velours bleu tainct en grene 3, brodé à l'entour de belle vignettes, et, par le milieu, de pinthes d'argent de canetille, enchevestrées de verges d'or, avec force perles; par ce dénotant qu'il seroit un bon fessepinthe en son temps.
Sa ceinture fut de trois cens aulnes et demie de cerge de soye, moitié blanche et moitié bleue, ou je suis bien abusé.
Son espée ne fut Valentienne 4, ni son poignard Sarragossois : car son père haissoit tous ces indalgos bourrachous 5, marranisés6 comme diables; mais il eut la belle espée de bois et le poignard de cuir bouilly, peintz et dorés comme un chascun souhaiteroit.
Sa bourse fut faite de la couille d'un oritlant 7, que luy donna her Pracontal, proconsul de Libye.
Pour sa robe , furent levées neuf mille six cens aulnes moins deux tiers de velours bleu comme dessus, tout profilé d'or en figure diagonale, dont, par juste perspective, issoit une couleur innommée, telle que voyez es coulz des tourterelles, qui resjouissoit merveilleusement les yeulx des spectateurs. *
1 Les muguetz étaient les galants. Nous lisons dans Roger de Collerye :
Cy piot le bonhomme Huguet,
Qui en son temps ne feist jamais le ruet Aux amoureux qui cueillent le muguet.
8 Dommage, préjudice.
3 Cochenille.
4 De Valence.
0 Gentilshommes ivrognes.
6 Ce mot, qui paraît venir de marrano , ancien nom espagnol du porc, s'appliqua d'abord aux Juifs, puis par extension aux Mores , aux Espagnols, à tous ceux qu'on voulait accuser d'être de race infidèle. t
7 Éléphant.
GARGANTUA
Pour son bonnet, furent levées trois cens deux aulnes un quart de velours blanc, et fut la forme d'iceluy large et ronde à la capacité du chef. Car son père disoit que ces bonnetz à la marrabaise i, faits comme une crouste de pasté, porteroient quelque jour malencontre à leurs tonduz.
Pour son plumart, portoit une belle grande plume bleue, prise d'un onocrotal 2 du pays de Hircanie la sauvage, bien miguonnement pendante sus l'oreille droite.
Pour son image3, avoit, en une plataine d'or pesant soixante et huit marcs, une figure d'esmail compétent : en laquelle estoit portraict 4 un corps humain ayant deux testes, l'une virée vers l'autre, quatre bras, quatre pieds, et deux culz ; ainsi que dit Platon, inSymposio, avoir esté l'humaine nature à son commencement mystic; et, autour, estoit escrit en lettres ioniques, 'fi ày&r.r] où Ç^Tet toc îauirjç 5.
Pour porter au col, eut une chaîne d'or pesante vingt et cinq mille soixante et trois marcs d'or, faite en forme de grosses bacces6, entre lesquelles estoient en oeuvre gros jaspes verds, engravés et taillés en dracons, tous environnés de rayes et estincelles, comme les portoit jadis le roy Necepsos7. Et descendoit jusques à la boucque 8 du petit ventre. Dont, toute sa vie, en eut l'émolument 9 tel que savent les médecins gregoys 10.
Pour ses gands, furent mises en oeuvre seize peaux de
1 A la moresque. Autrefois on obligeait les Juifs à porter des bonnets à la marabaise , pour les distinguer des chrétiens. Il est parlé dans le Journal d'uti bourgeois de Paris, a l'année 1532, de gens appelés Marrabais Italians , qui tuaient les petits enfants.
2 Pélican.
3 Son cachet.
* Représenté.
5 La charité ne cherche pas ses propres intérêts. (Saint Pau? , lre aux Corinlh.. ch. 13-)
6 Baies, graines.
7Eoi d'Egypte.
8 Le creux de l'estomac.
9 Cet émolument était la vertu prolifique que l'on attribuait r.u jaspe vert (Galien). Même du temps de Pabelais , on prêtait au jaspe vert de singulières propriétés, celle, entre autres, d'empêcher la formation du calcul, si l'on y gravait la figure d'un scorpion , à l'heure où le soleil entrait dans le Scorpion.
10 Les médecins savants lormes à l'école des Grecs.