L1VHE 1, CHAPITRE VIII
lutins, et trois de loups guarous, pour la brodure* d'iceux. El de telle matière luy furent faits, par l'ordonnance des cabalistesde Sainlouand2.
Pour ses anneaux ( lesquclz voulut son père qu'il portasl pour renouveller le signe antique de noblesse ), il eut, au doigt indice de sa main gauche, une escarboucle grosse comme un oeuf d'austruche, enchâssée en or de seraph3 bien mignonnement. Au doigt médical* d'icelle, eut un anneau fait des quatre metaulx ensemble, en la plus merveilleuse façon que jamais fust veue, sans que l'acier froissast l'or, sans que l'argent foullast le cuivre. Le tout fut fait par le capitaine Chappuys 5 et Alcofribas son bon facteur. Au doigt médical de la dextre eut un anneau fait en forme spirale, auquel estoient enchâssés un balay en perfection, un diamant en pointe, et une esmeraude de Physon G, de pris inestimable. Car Hans Carùel7, grand lapidaire du roy de Melindc, les estimoit à la valeur de soixante neuf millions huit cens nouante et quatre mille dix et huit moutons à la
1 Bordure.
2 Sainlouand était un célèbre prieuré près de Chinon. Rabelais se moque ici de ses moines, en les appelant cabalistes ; leur ordonnance prouve qu'ils étaient plus superstitieux que savants.
3 Monnaie égyptienne, dont l'or était très-pur.
* C'est le doigt autrement nomme annulaire ; on lui donnait aussi le nom de médical, parce que, diton, les anciens médecins s'en servaient pour délayer les médina ments.
5 Le Duchat, Johanneau , Eegis, prenant ici Rabelais au sérieux, veulent que le capitaine Chappuys soit Claude Chappuys, garde de la bibliothèque de François Ier ; et Alcofribas, notre auteur lui-même l'Alcofribas Nasier.
Les amis de Chappuys ont bien pu lui donner le sobriquet de capitaine. Mais on est étonné de le voir transformé en orfèvre, ainsi que Rabelais, son facteur, son aide [fac~ lor, Du Cange).
Faut-il supposer, avec Morellet, que Chappuys avait fourni quelques idées plaisantes à notre auteur touchant le costume de Gargantua, et que Rabelais s'est servi de ce moyen ingénieux pour l'en remercier ?
6 L'un des quatre fleuves qui sortaient du paradis terrestre. Moïse dit que tous les pays qu'arrose le Physon sont abondants en pierres précieuses.
7 Ce personnage figure dans une satire de l'Arioste, imitée par la Fontaine. Rabelais lui-même en reparle. (Pantagr., 1. III , c.
GARGANTUA
grand laine1 : autant l'estimèrent les Fourques2 d'Auxbourg.
1 « Ces moutons, dits à la grand lai?iej pour les distinguer des autres moins grands, remontaient au règne du roi Jean;, ils avaient été émis pour un franc ou une livre tournois, et vaudraient à présent seize francs, ce qui ferait monter l'anneau de Gargantua à un bon prix (un milliard douze millions).»
Cartier, De la uumismaliq?ie de Rabelais , dans !a Revue de r.uvtismaliqtie, t. XII.
2 C'était une manière de franciser le nom des Fugger (ou Fuckart, comme écrit Fischart), riches marchands d'Augsbourg et protecteurs des lettres. Leur immense fortune était proverbiale. S'il savoit guérit de la goutte, il seroit plus riche que les Foucres d'Ausbourg. (C, il'Eutrapel, c. 5.)
h Quisiera ser un Fucar para remediarlos. » (D. Quij.,1. II, C.
r.ivuK i, chapitre ix