CHAPITRE XXIII
Comment Pantagruel partit de Paris, oyant nouvelles que les Dipsodes envahissoient le pays des Amaurotes. Et la cause pourquoy les lieues sont tant petites en France.
Peu de temps après, Pantagruel ouit nouvelles que son père Gargantua avoit esté translaté au pays des Phées par Morgue1, comme fut jadis Enoch et Helye 2; ensemble que, le bruit de sa translation entendu, les Dipsodes3 estoient issus de leurs limites, et avoient gasté un grand pays de Utopie 4, et tenoierit pour lors la grande ville des Amaurotes assiégée. Dont partit de Paris sans dire a aieu à nully, car l'affaire requeroit diligence, et vint à Rouen.
Or, en cheminant, voyant Pantagruel que les lieues de France estoient petites par trop, au regard des autres pays, en demanda la cause et raison à Panurge ; lequel luy dist une histoire que met Marotus du lac, monachus, es gestes des roys de Canarre. Disant que, d'ancienneté, les pays n'estoient distinctz par lieues, miliaires 5, stades 6, ny parasanges 7, jusques à ce que le roy Pharamond les distingua : ce qui fut fait en la manière que s'ensuit. Car il prit dedans
1 La fée Morgue ou Morgane , | narre, dont la ville des Amaurotes sœur d'Oberon et d'Artus, rete- (du grec àjjLaupo;, obscur) est la
nait ce dernier, ainsi qu'Ogier le Danois, dans le château enchanté d'Avalon.
capitale , sert de titre au roman politique de Th. More, publié en latin; Louvain, 151 6; Paris, 151G,
2 Ainsi portent les premières édi- 1517, et traduit en français par tions. Dans celle de 1537, Ogier et J. Leblond; Paris, 1550. In-8.
Arlus sont déjà substitués aux personnages bibliques.
3 En grec , les altérés , comme
5 Bornes indiquant un espace de mille pas chez les Romains.
6 Mesure grecque de 125 pas.
Rabelais l'explique lui-même à la ' 7 Mesure de trois mille sept cent fin du chapitre 26. j cinquante pas dont usaient les Per-
4 L'Utopie , république imagi- ses.
436 PANTAGRUEL
Paris cent beaux jeunes et gallans compagnons bien délibérés, et cent belles garses picardes, et les fit bien traicter et bien panser par huit jours, puis les appella : et à un chascun bailla sa garse, avec force argent pour les despens, leur faisant commandement qu'ilz allassent en divers lieux par cy et par là. Et, à tous les passages qu'ilz biscoteroient leurs garses, qu'ilz missent une pierre, et ce seroit une lieue. Ainsi les compagnons joyeusement partirent, et, pour ce qu'ilz estoient frais et de séjour, ilz fanfreluchoient à chasque bout de champ, et voyla pourquoy les lieues de France sont tant petites.
Mais quand ilz eurent long chemin parfaict, et estoient ja las comme pauvres diables, et n'y avoit plus d'olif en ly caleil1, ilz ne belinoient si souvent, et se contentoient bien (j'entends quant aux hommes) de quelque meschante et paillarde fois le jour. Et voyla qui fait les lieues de Bretaigne, des Lanes2, d'Allemaigne et autres pays plus esloignés si grandes. Les autres mettent d'autres raisons : mais celle là me semble la meilleure. A quoy consentit voluntiers Pantagruel.
Partans de Rouen, arrivèrent à Hommefleur 3, où se mirent sur mer Pantagruel, Panurge, Epistemon, Eusthenes, et Carpalim. Auquel lieu attendant le vent propice, et calfretant leur nef, receut, d'une dame de Paris, laquelle il avoit entretenue bonne espace de temps, unes lettres inscriptes au dessus :
Au plus aimé des belles, et moins loyal des preux : P. N. T. G. R. L.
* D'huile dans la lampe (en lan- I 2 Landes (en Gascogne), guedocien). | 8 Honfleur