I.cs couleurs et livrée de Gargantua
Les couleurs de Gargantua furent blanc et bleu, comme cy dessus avez peu lire. Et, par icelles, vouloit son père qu'on entendist que ce luy estoit une joye céleste. Car le blanc luy signifioit joye, plaisir, délices et resjouissance ; et le bleu, choses célestes.
J'entends bien que, lisans ces motz, vous mocquez du vieil beuveur, et reputez l'exposition des couleurs par trop indague T et abhorrente : et dictes que blanc signifie foy, et bleu fermeté. Mais, sans vous mouvoir, courroucer, eschauffer, ny altérer (car le temps est dangereux), respondez moy, si bon vous semble. D'autre contraincte n'useray envers vous, ny autres quelz qu'ilz soient. Seulement vous diray un mot de la bouteille.
Qui vous meut? qui vous poinct? qui vous dit que blanc signifie foy, et bleu fermeté? Un (dictes vous) livre trepelu2, qui se vend par les bisouars 3 et porteballes, au tiltre, Le blasoîi des couleurs*. Qui l'a fait? Quiconques il soit, en ce
1 Les dictionnaires et les commentateurs interprètent ce mot par grossie)', sans grâce, Borel y ajoute Je sens de décontenancé, ce qui justifierait jusqu'à un certain point l'étymologie qu'il en donne : sans dague. << Guiebe soit Vindagre et 1/incivil I » Agréable conférence de deux paysans de St-Ouen et de Montmorency, 1644).
8 Poilu, très-moisi, et par équivoque très-peu lu.
3 Colporteurs, vêtus d'étoffe bise.
* Rabelais veut évidemment parler d'un livre publié , sans date et sans nom de lieu, vers 1530, sous ce titre : le Blason des couleurs en armes , livrées ti devises , et réimprimé en 1614 (Paris, Menier ).
De L'-Aulnaye, qui aime fort à trouver Eabelais en défaut , lui reproche d'avoir désigné ce livre comme anonyme. Il est vrai que le
GALlGAiNTUA.
a esté prudent qu'il n'y a point mis son nom. Mais, au reste, je ne sçay quoy premier en luy je doibve admirer, ou son oultrecuidance, ou sa besterie.
Son oultrecuidance : qui, sans raison, sans cause, et sans apparence, a osé prescrire, de son autorité privée, quelles choses scroient dénotées par les couleurs : ce que est l'usance des tyrans, qui veulent1 leur arbitre tenir lieu de raison; non des sages et savans, qui, par raisons manifestes, contentent les lecteurs.
Sa besterie : qui a existimé que, sans autres démonstrations et argumens valables, le monde reigleroit ses devises par ses impositions badaudes. De fait (comme dit le proverbe, à cul de foyrard2 tousjours abonde merde), il a trouve quelque reste de niays du temps des hauts bonnetz3, lesquelz ont eu foy à ses escrits. Et, selon iceux, ont taillé leurs apophthegmes* et dictés, en ont enchevestré leurs mulets, vestu leurs pages, escartelé leurs chausses, brodé leurs gands, frangé leurs licts, peint leurs enseignes, composé chansons: et (que pis est) fait impostures et lasches tours clandestinement entre les pudiques matrones.
En pareilles ténèbres sont compris ces glorieux de court, et transporteurs de noms, lesquelz, voulans en leurs devises signifier espoir5, font pourtraire une sphère; des pennes d'oiseaux pour peines; de l'ancholie, pour melancholie ; la lune bicorne, pour vivre en croissant ; un banc rompu, pour
nom de l'auteur, Sicile, héraut d'armes du roi d'Aragon , figure h la première ligne du prologue ; mais il n'est pas sur le titre.
Voici les deux passages dont Rabelais se raille : .
« Quant aux sept sacremens de « l'Eglise , blanche couleur repré- <•• sente le sacrement de baptême.
« Azur se prend pour le sacrement « de confirmation. »
1 Veulent.
2 A cul brenous ( édit. ant. à 1535).
3 Vieille mode, alors fort ridiculisée.
* Adages.
5 Ces deux mots , qui paraissent si fort s'éloigner l'un de l'autre, pouvaient, pour le besoin de l'équivoque , se rapprocher complètement ; d'une part, espoir se pouvait prononcer esper, et, d'autre part, sphère se prononçait et s'écrivait espère.
« Le livre de l'espère. » [BibL.des ducs de Bourbon.) « L'espère du ciel. » {Citron, de Nangis.)
(De Laborde, Gl. des ém.)
L1YRE I, CHAIMTUE IX.
banque roupte ; non, et un haleret l, pour non durhabit; un lict sans ciel, pour un licentié. Que sont homonymies * tant ineptes, tant fades, tant rustiques et barbares, que l'on devrait attacher une queue de renard au collet, et faire un masque d'une bouze de vache à un chascun d'iceux qui en voudroient dorénavant user en France, après la restitution des bonnes lettres.
Par mesmes raisons (si raisons les doibs nommer, et non rcsveries) ferois je peindre un penier8, dénotant qu'on me fait peiner. Et un pot à moustarde, que c'est mon cœur à qui moult tarde. Et un pot à pisser, c'est un officiai *. Et le fond de mes chausses, c'est un vaisseau de petz5. Et ma braguette, c'est le greffe des arrestz6. Et un estronc de chien, c'est un tronc de céans, où gist l'amour de m'amye.
Bien autrement faisoient en temps jadis les sages d'Egypte, quand ilz escrivoient par lettres qu'ilz appelloient hiéroglyphiques. Lesquelles nul n'entendoit qui n'entendist, et un chascun entendoit qui entendist la vertu, propriété et nature des choses par icelles figurées. Desquelles Orus Apollon7 a en grec composé deux livres, et Polyphile 8, au Songe d'amours, en a davantage exposé. En France, vous en avez quelque transon en la devise de monsieur l'Admirai9, laquelle premier porta Octavian Auguste.
1 Cuirasse ou cotte de mailles , qui est un dur habit , un vêtement dur. Pas un commentateur n'a fait remarquer que cela signifie non durable. Du reste, durhabit est écrit en un seul mot dans l'éd. antér. à 1535# et dans celle de 1535.
2 Éqnivoqnes (ôu,covuu,ta).
3 Pour saisir cette équivoque , il faut ne pas perdre de vue l'office du panier, qui est un instrument de peine.
* L'équivoque porte sur le mot officiai, par lequel on désignait autrefois un pot à pisser et aussi une espèce d'officier de la juridiction ecclésiastique.
s Par opposition à un vaisseau de guerre.
6 On donnait le nom d'arrêt à cette pièce du harnois où l'homme d'armes affermissait le bois de sa lance. Il est facile de deviner à quelle lance Rabelais fait allusion.
' Ou Horapollon , grammairien grec du quatrième siècle, auteur d'un ouvrage intitulé Hieroglyp/iica.
8 Le vrai titre de cet ouvrage est :
Ihjpnerolomachia Poliphili, Aide Mannce, 1499, in-8°, et son véritable auteur est le dominicain A. Colonna.
9 Cette devise était Festina lente,
GARGANTUA
Mais plus oultre ne fera voile mon esquif entre ces gouffres et gués mal plaisans. Je retourne faire scalle 1 au port dont suis issu. Bien ay je espoir d'en escrire quelque jour plus amplement, et monstrer, tant par raisons philosophiques que par auctorités receues et approuvées de toute ancienneté, quelles et quantes couleurs sont en nature, et quoy par une chascune peut estre designé ; si Dieu me sauve le moulle du bonnet2; c'est le pot au vin, comme disoit ma mère grand.
L'amiral dont Rabelais veut parler est probablement Philippe Chabot, qui, suivant Le Duchat , avait la même devise, avec une ancre et un dauphin pour corps ; mais il faut remarquer que les armes de cette famille portent des chabots et non des dauphins. Rabelais les confond plaisamment à dessein.
L'ancre était un emblème commun à tous les amiraux de France.
1 Escale.
a Dans l'édition antérieure à 1535. à la place de ces mots, Si
Dieu me sauve, etc., on lit : Si le prince le veull et commende ; cil qui en commcndant ensemble donne etpovoir et sçavoir.
Le moule du bonnet , c'est la tête : le pot au vin se disait aussi autrefois teste (du latin testa).
Jean Chartier emploie cette expression en parlant du sire de Lesparre, condamné à mort en 1454 :
h II fut délivré au bourreau, Ieque', lui trancha la moitié et le moule de son chaperon , c'est-à-dire la teste. »