‹ Œuvres, collationnées pour la première fois sur les éditions originales, accompagnées d'un commentaire nouveauChapitre 253 sur 401 · LIVRE III, CHAPITRE · texte numérisé non relu

LIVRE III, CHAPITRE

Jaiii1 et deshonneur ) les peuples pillant, forçant, angariant 2, ruinant, mal vexant et régissant avec verges de fer; brief, les peuples mangeant et dévorant, en la façon que Homère appelle le roy inique Demovwe*, c'est à dire mangeur de peuple. Je ne vous allegueray à ce propos les histoires antiques; seulement vous revocqueray en recordation de ce qu'en ont veu vos pères, et vous mesmes, si trop jeunes n'estes. Comme enfant nouvellement né, les fault alaicter, bercer, esjouir. Comme arbre nouvellement plantée, les fault appuyer, asseurer, défendre de toutes vimeres*, injures et calamités. Comme personne sauvé de longue et forte maladie, et venant à convalescence, les fault choyer, espargner, restaurer. De sorte qu'ilz conçoivent en soy ceste opinion n'estre on monde roy ne prince, que moins voulsissent ennemy 5, plus optassent amy.

Ainsi Osiris, le grand roy des Egyptiens, toute la terre conquesta6; non tant à force d'armes, que par soulagement des angaries, enseignemens de bien et salubrement vivre, loix commodes, gracieuseté et bienfaits. Pourtant, du monde fut il surnommé le grand roy Evergetes (c'est à dire bienfaiteur), par le commandement de Jupiter fait à une Pamyle7. De fait, Hésiode, en sa Hiérarchie 8, colloque les bons démons (appeliez les si voulez anges ou génies), comme moyens et médiateurs des dieux et hommes, supérieurs des hommes,

1 Perte (damnum).

2 Du grec àyYapeia, corvée, et, par suite, vexation quelconque.

J.-B. -Rousseau s'est servi du verbe angarier qui s'emploie encore en Berry. Voy. le Glossaire de M. le comte Jaubert.

3 AY]u.oêopoç (3aai),£Ùç, ènel oû- TtSavoTuiv àvà(T<T£tÇ.

{Iliade, I, 231.)

* De tous ravages causés par l'orage, par les tempêtes. — C'est encore le sens de ce mot en patois poitevin. Viviarium , tem-

pête, calamité, dans Du Cange.

s Voulussent avoir pour ennemi.

6 Ainsi que l'a fait remarquer Le Duchat, Rabelais parle ici d'après Plularque (Livre d'Isis et d'Osiris).

7 Une certaine Pamyle. C'était, d'après la Fable , une femme thébaine qui , au sortir du temple , avait entendu une voix lui prophétisant la naissance et la destinée d'Osiris.

8 C'est la Théogonie, où Hésiode traite de la généalogie des dieux.

514 PANTAGRUEL

inférieurs des dieux. Et, pource que par leurs mains nous adviennent les richesses et biens du ciel , et sont continuellement envers nous bienfaisans, tousjours du mal nous préservent, les dit estreen office de rois, comme, bien tousjours faire, jamais mal, estant acte uniquement royal.

Ainsi fut empereur de l'univers Alexandre Macedon *. Ainsi fut par Hercules tout le continent possédé, les humains soulageant des monstres, oppressions, exactions et tyrannies : en bon traictement les gouvernant, en équité et justice les maintenant, en bénigne police et loix convenantes à l'assiete des contrées les instituant : suppléant à ce que defailloit, ce que abondoit avalluant2, et pardonnant tout le passé, avec oubliance sempiternelle de toutes les offenses précédentes , comme estoit la amnestie s des Athéniens, lors que furent par la prouesse et industrie de Thrasibulus les tyrans exterminés; depuis en Rome exposée parCiceron4, et renouvellée sous l'empereur Aurelian5.

Ce sont les philtres, iynges 6 et attraictz d'amour, moyennans lesquels pacificquement on retient ce que péniblement on avoit conquesté . Et plus en heur 7 ne peut le conquérant régner, soit roy, soit prince, ou philosophe, que faisant justice à vertus succéder. Sa vertu est apparue en la victoire et conquesté : sa justice apparoistra en ce que, par la volunté et bonne affection du peuple , donnera loix, publiera edictz,

1 De Macédoine. De Marsy s'é- , multarelur : eamquelegem oblivio» tonne que Rabelais mette Alexan- | nis appellarunt. »

dre au rang d'Osiris et d'Hercule . | *T)»ns sa première Philippique: et des bienfaiteurs de l'humanité, j « Atheniensiumque renovavi ve- Notre auteur ne fait que suivre j « tus exemplum , grsecum etiam Plutarque ; et puis Alexandre n'é- ! « verbum usurpavi, quo tum in setait pas seulement un conquérant, j « dandis discordiis erat usa civitas c'était aussi un philosophe , et j « illa ; atque omnem memoriam dimême, pour son époque, nn civili- ; « scordiarum oblivione sempiterna sateur. j « delendam censui. » [Phil.I, 1.)

2 Ravalant, retranchant. ° Vopiscus, Vie d'Aurélius.

8 'A[jiVï]<rtt'a, oubli. Cornélius 6 Du grec tuyi;» ïuyyoç, charme, Nepos dit, à la louange de Thrasy- philtre.

bule : « Legem tulit : ne quis an- 7 Avec plus de bonheur, plus izactarumrerumaccusuretur, sive ' heureusement.

Page 1