‹ Œuvres, collationnées pour la première fois sur les éditions originales, accompagnées d'un commentaire nouveauChapitre 284 sur 401 · LIVRE 111, CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

LIVRE 111, CHAPITRE XIII

ainsi sont appelles des Grecs. C'est pourquoy Heraclitus disoit rien par songes ne nous estre exposé, rien aussi ne nous estre celé ; seulement nous estre donnée signification et indice des choses advenir, ou pour l'heur et malheur nostre, ou pour i'heur et malheur d'autruy. Les sacres lettres le tesmoignent, les histoires prophanes l'asseurent , nous exposant mille cas advenuz selon les songes, tant de la personne songeante, que d'autruy pareillement. Les Atlanticques, et ceux qui habitent en l'isle de Thasos, l'une des Cyclades, sont privés de ceste commodité, on pays desquelz jamais personne ne songea -. Aussi furent Cleon de Daulie, Thrasymedes 2, et, de noslre temps, le docte Yillanovanus 3 françois, lesquelz onques ne songèrent.

1 C'était là une opinion des an- s ciens. — Voici ce qu'on lit dans j Hérodote (liv. IV, c. 184, in fine) :

Ka)iovxa'. vàp ôy) "AtXocvtôç , XeyovTat ôè oure e^u^ov ovSèv uiTseaOat , outô èvÙTivia ôpav.

Pline [Hist. nal., liv. V, en. 8) dit aussi : « Neque (Atlantes) insomnia visunt qualia reliqui mortales. »

2 Eabelais parle ici d'après Plutarque [Livre des oracles qui ont cessé, vers la fin) : « Koà KXéwvta « [xev fcry.ev, etc. — Nouscognois- « sons tous Cleon natif de Daulie, « jamais en jour de sa vie, et si a « vescu bien longuement, il n'eut « aucun so?ige : et des anciens on « en raconte autant de Thrasyme- « des Haercien. »

3 Quel est ce Villanovanus ? Arnaud de Villeneuve , suivant Le Puchat. — La Monnoye , qui appréciait l'érudition et l'exactitude <!e Rabelais, n'était pas de cet avis, car il avait lu dans un petit traité d'Arnaud ( Expositiones visionum çuœ fiunt in somniis) le passage \m suit : « lia recolo in somno me

vidisse lupos quatuor, quadam nocte, qui ore aperto, insultum in me videbantur facere. »

Le quinteux de l'Aulnaye , qui cherche à trouver Eabelais en défaut et qui n'y réussit guère , s'appuie sur le passage que nous venons de citer pour prouver que Rabelais s'est trompé.

En supposant qu'Arnaud de Villeneuve pût passer pour docte à l'époque où il vivait, du moins est-il certain qu'il n'était ni contemporain de notre auteur, ni incapable de rêver; ce n'est donc pas de lui que Rabelais veut parler. S'agit-il , comme la Monnoye le suppose , de Simon de Villeneuve , mort à Padoue en 1530, et fort vanté par plusieurs de ses contemporains ?

Nous ne le pensons pas, car Simon de Villeneuve n'était pas Français, ainsi que le constate une inscription de P. Brunel : a Simoni Villanovano Bclgœ , graece lalineque doctissimo. »

Si Rabelais avait voulu distinguer Simon de Villeneuve de l'Espagnol Servet, qui a public quel»

PANTAGRUEL

Demain donc., sus l'heure que la joyeuse Aurore aux dovgir rozatz 1 dechassera les ténèbres nocturnes, adonnez vous à songer parfondement. Ce pendant, despouillez vous de toute affection humaine, d'amour, de haine, d'espoir et de craincte. Car, comme jadis le grand vaticinateur Proteus, estant desguisé et transformé en feu, en eau, en tigre, en dracon et autres masques estranges, ne predisoit les choses advenir2; ains, pour les prédire, force estoit qu'il fust restitué en sa propre et naive forme; aussi ne peut l'homme recevoir divinité et art de vaticiner, si non que la partie qui en luy plus est divine (c'est vouç et mens)3 soit coye, tranquille, paisible, non occupée, ne distraicte par passions et affections foraines.

Je le veux, dist Panurge : fauldra il peu ou beaucoup souper à ce soir? Je ne le demande sans cause. Car, si bien et largement je ne soupe, je ne dors rien qui vaille, la nuyt ne fais que ravasser, et autant songe creux que pour lors estoit mon ventre. Point souper, respondit Pantagruel, seroit le meilleur, attendu vostre bon en point et habitude.

Amphiaraus4, vaticinateur antique, vouloit ceux qui par songes recevoient ses oracles rien tout celuy jour ne manger, et vin ne boire trois jours d'avant. Nous n'userons de tant extrême et rigoureuse diète. Bien croy je l'homme replet de viandes et crapule, difficilement concepvoir notice des choses spirituelles :ne suis toutesfois en l'opinion de ceux qui, après

ques ouvrages sous le nom de Yillanovamis, il aurait dit Villeneuve le Belge et non le François.

Un contemporain de Rabelais , du nom de Villanovanus , passait pour n'avoir jamais rêvé. — Voilà un fait Tout le reste est incertain et sans grand intérêt.

1 Eabelais connaît bien son Homère : *PoôoôàxTuXoç 'Htoç.

2 C'est encore un souvenir d'Homcre. Voyez Y Odyssée, ch. 4,

vers 4 17 et suivants ; voyez aussi les Géorgiques de Virgile , liv. 4, vers 406 et suivants.

3 L'âme, l'esprit (voûç, vooç, en grec; mens, en latin).

4 Fils d'Apollon, devin célèbre, excellent surtout dans l'interprétation des songes.

Voyez Philostrate (1. II, ch. 37), de la Vie d' Âpollonhis :

« 'EyeveTo uap' "E&IJW

'AfAçiapewç, etc. »

Page 1