‹ Œuvres, collationnées pour la première fois sur les éditions originales, accompagnées d'un commentaire nouveauChapitre 285 sur 401 · LIVRE III, CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

LIVRE III, CHAPITRE XIII

longs et obstinés jeunes, cuident plus avant entrer en contemplation des choses célestes.

Souvenir assez vous peut comment Gargantua mon pure (lequel par honneur je nomme) nous a souvent dit les escrits de ces hermites jeûneurs autant estre fades, jejunes1 et de mauvaise salive, comme estoient leurs corps, lorsqu'ilz composoient : et difficile chose estre, bons et serains rester les esprits, estant le corps en inanition : veu que les philosophes et medicins afferment les esprits animaulx sourdre, naistre et pratiquer par le sang arterial, purifié et affiné à perfection dedans le retz admirable qui gist sous les ventricules ûl cerveau.

Nous baillant exemple d'un philosophe qui, en solitude pensant estre et hors la tourbe, pour mieux commenter, discourir et composer, ce pendant toutesfois autour de luy abayent les chiens, ullent les loups, rugient les lions, hannissent les chevaulx, barrient les elephans, sifflent les serpens, braislent les asnes, sonnent les cigales, lamentent les tourterelles ; c'est à dire, plus estoit troublé, que s'il fust à la foyre de Fontenay, ou Niort ; car la faim estoit on corps : pour à laquelle remédier, abaye l'estomac, la veue esblouit, les veines sugeent de la propre substance des membres carniformes , et retirent en bas cestuy esprit vagabond, négligent du traictement de son nourrisson et hoste naturel, qui est le corps : comme si l'oiseau, sus le poing estant, vouloit en l'air son vol prendre , et incontinent par les longes seroit plus bas déprimé. Et, à ce propos, nous allegant l'autorité de Homère, père de toute philosophie, qui dit les Gregeoys lors, non plus tost, avoir mis à leurs larmes fin du dueil de Patroclus, le grand amy de Achilles, quand la faim se déclara, et leurs ventres protestèrent plus de larmes ne les fournir2. Car,

1A jeun (jejunus, en latin), esprits creux, vides. — De mauvaise salive signifie qui corrompent, empoisonnent. — La salive d'un homme à jeun était et est encore,

dans nos campagnes , considérée comme un poison.

âEabelais veut faire allusion au passage du livre XIX de V Iliade, v. 155 et s., où Ulysse exhorte le»

PANTAGRUEL

en corps exinaniz 1 par trop long jeusne, plus n'estoit de quoy pleurer et larmoyer.

Médiocrité est en tous cas louée, et icy la maintiendrez. Vous mangerez à souper non febves2, non lièvres3, ne autre chair ; non poulpre*, qu'on nomme polype, non choux, ne autres viandes 5 qui peussent vos esprits animaulx troubler et obfusquer. Car, comme le miroir ne peut représenter les simulacres des choses objectées et à luy exposées, si sa polissure est par haleines ou temps nébuleux obfusquée, aussi l'esprit ne reçoit les formes de divination par songes, si le corps est inquiété et troublé par les vapeurs et fumées des viandes précédentes, à cause de la sympathie, laquelle est entre eux deux indissoluble.

Vous mangerez bonnes poires crustumenies6 et berguamottes, une pomme de court pendu , quelques pruneaux de Tours, quelques cerises de mon verger. Et ne sera pour quoy devez craindre que vos songes en proviennent doubteux, fallaces ou suspectz, comme les ont déclarés aucuns peripateticques , on temps de automne; lors savoir est que les humains plus copieusement usent de fruictages qu'en autre saison. Ce que les anciens prophètes et poètes mystic-

Grecs qui pleurent Patrocle à reprendre des forces pour retourner au combat.

1 Epuisés ( exinanitus , en latin).

2 On lit dans Pline l'Ancien (liv. XVII, ch. 12, Hist. nat.) :

« (Faba) hebetare sensus existimata, insomnia quoque facere. »

Et dans Cicéron [Divin., I. 20, 30):

« Pythagoricis interdictum

putatur ne faba vescerentur, quod habet inflationem magnam is cibus, tmnquillitati mentis, quaerentis vera, contrariam. »

3 Pline le Naturaliste ( livre XXVIII, chapitre 19) s'exprime ainsi qu'il suit : « Somnosfieri lepore

sumpto in cibis Cato arbitratur. »

C'était aussi l'opinion de Galien, que la chair du lièvre engendrait plus qu'aucune autre la mélancolie.

4 Pourpier. C'est encore une opinion de Pline.

5 Ce mot n'avait pas autrefois le sens restreint qu'il a aujourd'hui.

Il comprenait tout ce qui pouvait servir à l'alimentation.

6 Des poires de Cruslumenum, ville de Toscane.

Crusluminis, Syriisque piris...

(Virg., Géorg., 1. II, v.

Pline (Hist. nat., lib. V, c. 15) a aussi vanté ces poires : a Cunctis autem Crustumina gratissima, proxima iis Falerna. »

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