LIVRE III, CHAPITRE XXI
pelle les gens vieux Sibylles, eî8' ô yipiov 2t6uXXia. Car, comme nous, estans sus le moule, et de loing voyans les mariniers et voyagiers dedans leurs naufz en haute mer, seulement en silence les considérons, et bien prions pour leur prospère abordement; mais, lorsqu'ilz approchent du havre, et par paroles et par gestes les saluons, et congratulons de ce que à port de sauveté sont avec nous arrivés : aussi les anges , les heroes, les bons démons (selon la doctrine des Platonicques ) voyans les humains prochains de mort, comme de port très sceur et salutaire, port de repos et de tranquillité, hors les troubles et sollicitudes terriennes, les saluent, les consolent, parlent avec eux, etja commencent leur commun icquer art de divination.
Je ne vous allegueray exemples antiques de Isaac, de Jacob *, de Patroclus envers Hector 2 , de Hector envers Achilles3, de Polymnestor envers Agamemnon et Hecuba4, du Rhodien célébré par Posidonius 5, de Calanus indian envers Alexandre le Grand6, de Orodes envers Mezentius7, et autres : seulement vous veux ramentevoir le docte et preux chevalier Guillaume du Bellay8, seigneur jadis de Langey, lequel on mont de Tarare mourut, le dixiesme de janvier,
i V. la Bible.
2 V.- Iliade, ch. 2.
3 V. Tliade, ch. 10.
4 V. Euripide, Hécuèe, v. 1270 et 1271, éd. Didot.
3 Divinare autem morientes, etiam illo exemplo confirmât Posidonius quo affert Khodium quemdam morientem se.* œquales nommasse , et dïxisse qui primus eorum, qui secundus , qui deinde deinceps moriturus esset.
(Cicero, De Dit., I, 30.)
6 Calanus montant au bûcher, Alexandre lui demande s'il avait un désir à exprimer. « Optime , inquit, piopediem te videbo. » Et en effet peu de jours après Alexandre mourut à Babylone. (Cicer., ibid.)
7 Orodes, blessé à mort par Mezentius, lui dit :
Te quoque fata Prospectant paria, atquc e&dem mox arva te-
[nebis.
Et peu d'instants après Mezentius succombe.
(Virgile, Énéid., 10, v. 7 40.)
8 Vice-roi de Piémont pour Frai> cois Ier ; il était parti malade de Turin pour venir donner au roi quelques avis importants, lorsqu'il mourut, disent les mémoires de son frère, Martin du Bellay. « à Saint- Saphorin , sur le mont Tarare , le neufiesme jour de janvier 1543. »
On voit qu'il n'»st pas d'accord avec Rabelais sur le jour.
PANTAGRUEL
l'an de son aage le climatere1, et de nostre supputation l'an i 543, en compte romanicque. Les trois et quatre heures avant son deces il employa en paroles vigoureuses, en sens tranquil et serain, nous prédisant ce que depuis part avons veu, part attendons advenir. Combien que pour lors nous semblassent ces prophéties aucunement abhorrentes et estranges, par ne nous apparoistre cause ne signe aucun présent pronostic de ce qu'il predisoit.
Nous avons icy, prés la Villaumere , un homme et vieux et poëte, c'est Raminagrobis2, lequel en secondes nopces espousa la grande Guorre 3, dont nasquit la belle Bazoche. J'ay entendu qu'il est en l'article et dernier moment de son deces. Transportez vous vers luy, et oyez son chant. Pourra estre que de luy aurez ce que prétendez, et par ioy Apollo vostre doubte dissoudra. Je le veux, respondit Panurge. Allons y, Epistemon, de ce pas, de peur que mort ne le prévienne. Veux tu venir, frère Jean? Je le veux, respondit frère Jean, bien voluntiers, pour l'amour de toy, couillette. Car je t'aime du bon du foye.
Sus l'heure fut par eux chemin pris , et arrivans au logis
1 On appelle ordinairement climatériques toutes les années de la vie d'un homme qui sont des multiples de 7 ou de 9, ou encore du nombre 7 multiplié par un autre nombre impair. Or, si le seigneur de Langey est né en 1491, comme le veulent tous ses biographes , il avait cinquante- deux ans lors de son décès, et n'était, suivant aucune des supputations ci-dessus, « dans l'année climatère de son aage ».
* Quelle que soit l'origine de ce mot, Johanneau remarque qu'il est antérieur à Rabelais , puisqu'il se trouve dansle Démoniaque, 2e journée. f° 58 de la Passion de Jésus- Christ a personnages^ qui est du xv° siècle.
Parmi les chercheurs d'allusions, il s'est trouvé autrefois de mauvais
plaisants qui ont vu Geoffroy Tory dans Raminagrobis.
Pasquier, qui n'était point exempt de la manie de son temps, reconnaît Crétin. La seule raison plausible, c'est que le rondeau prêté par Ra-bêlais au poète Raminagrobis se trouve dans les œuvres de Crétin.
Mais la plupart des traits que Rabelais prête à Raminagrobis ne se rapportent pas au poète dont il s'agit.
3 « Guorre, Gore, Goure, truie, et au figuré, une femme débauchée .
Le peuple de Paris appelait Isabeau de Bavière la Grand' Gore. Goret es/ resté dans notre langue. » Jaubert, Glossaire du centre de la France Le Duchat dit qu'il y avait une chanson de la Grand' Gorre , imprimée à Lyon en 1644.