‹ Œuvres, collationnées pour la première fois sur les éditions originales, accompagnées d'un commentaire nouveauChapitre 334 sur 401 · LIVRE III, CHAPITRE XXVIII · texte numérisé non relu

LIVRE III, CHAPITRE XXVIII

Je te veux, dist frère Jean, enseigner un expédient, moyennant lequel jamais ta femme ne te fera coqu sans ton sceu et ton consentemeut. Je t'en prie, dist Panurge, couillon velouté. Or dis, mon amy. Prends, dist frère Jean, l'anneau de Hans Cariiel, grand lapidaire du roy de Melinde.

Hans Carùel estoit homme docte, expert, studieux, homme de bien, de bon sens, de bon jugement, débonnaire, charitable, aulmonsnier, philosophe : joyeux au reste, bon compagnon, et raillard, si onques en fut; ventru quelque peu, branslant de teste, et aucunement mal aisé de sa personne. Sus ses vieux jours, il espousa la fille du baillif Concordat, jeune, belle, frisque, galante, advenante, gratieuse par trop envers ses voisins et serviteurs. Dont advint, en succession de quelques hebdomades, qu'il en devint jaloux, comme un tigre : et entra en soubson qu'elle se faisoit tabourer les fesses d'ailleurs. Pour à la quelle chose obvier, luy faisoit tout plein de beaux contes touchant les désolations advenues par adultère ; luy lisoit souvent la légende des preudes femmes ; la preschoit de pudicité, luy fit un livre des louanges de fidélité conjugale, détestant fort et ferme la meschanceté des ribauldes mariées ; et luy donna un beau carcan tout couvert de saphyrs orientaulx. Ce non obstant, il la voyoit tant délibérée et de bonne chère avec ses voisins, que de plus en plus croissoit sa jalousie.

Une nuit entre les autres, estant avec elle couché en telles passions, songea qu'il parloit au diable, et qu'il luy contoit ses doléances. Le diable le reconfortoit, et luy mit un anneau au maistre doigt, disant : Je te donne cestuy anneau : tandis que l'auras au doigt, ta femme ne sera d'autruy charnellement cognue sans ton sceu et consentement. Grand mercy, dist Hans Carùel, monsieur le diable. Je renie Mahom, si jamais on me l'oste du doigt. Le diable disparut. Hans Carùel tout joyeux s'esveilla, et trouva qu'il avoit le doigt au comment a nom de sa femme. Je oubliois à conter comment sa femme, le sentant, reculoit le cul arrière, comme disant, ouy nenny, ce n'est pas ce qu'il y fault mettre : et lors sembloit à Hans Carùel, qu'on luy voulust desrober son anneau. N'est ce remède infaillible ? A cestuy

054 PANTAGRUEL

exemple fais, si me crois, que continuellement tu ayes l'anneau de ta femme au doigt1. Icy fut fin et du propos et du chemin.

1 Ce conte , que la Fontaine a I trouve dans Pogge, dans l'ArioGÎe. popularisé, d'après Rabelais, se 1 et probablement ailleurs.

L1VKE 111. CHAPITRE XXIX. 635

Page 1