LIVRE III, CHAPITRE XXXIII
ment profitable au bourgeon. En leurs lieux mettre les festes des S. Christofle, S. Jean decollaz, Ste Magdalcine, Ste Anne, S. Dominicque, S. Laurens, voire la Myoust colloquer en raay. Es quelles tant s'en fault qu'on soit en danger de gelée, que lors mestier au monde n'est qui tant soit de requeste comme est des faiseurs de friscades *, composeurs de joncades 2, agenseurs de feuillades 3, et refraichisseurs de vin.
Jupiter, dist Rondibilis, oublia le pauvre diable Coqûage, lequel pour lors ne fut présent : il estoit à jParis au palais, sollicitant quelque paillard procès, pour quelqu'un de ses tenanciers et vassaulx. Ne sçay quants jours4 après, Coqûage entendit la forbe qu'on luy avoit fait : désista de sa sollicitation par nouvelle sollicitude de n'estre forclus de Testât; et comparut en personne devant le grand Jupiter, allegant ses mérites precedens, et les bons et agréables services qu'autresfois luy avoit fait, et instantement requérant qu'il ne le laissast sans feste, sans sacrifices, sans honneur. Jupiter s'excusoit , remontrant que tous ses bénéfices estoient distribués, et que son estât estoit clos. Fut toutesfois tant importuné par messer Coqûage, qu'en fin le mit en Testât et catalogue, et luy ordonna en terre honneur, sacrifices, et feste.
Sa feste fut (pource que lieu vuide et vacant n'estoit en tout le calendrier) en concurrence et au jour de la déesse Jalousie : sa domination, sus les gens mariés, notamment ceux qui auroient belles femmes; ses sacrifices, soubson, défiance, malengroin, guet, recherche, et espies des mariz sus leurs femmes , avec commandement rigoureux à un chascun marié de le révérer et honorer, célébrer sa feste à double, et luy faire les sacrifices susdits: sus peine et inter-
1 Liqueurs rafraîchissantes, jres cada (italien
2 Juncata , suivant Du Cange, se disait du lait caillé que Ton entourait de jonc. La joncade des friands était, si nous en croyons ! * Combien de jours.
Cotgrave, une sorte de fromage à la cuiller, composé de crème . d'eau de rose et de sucre.
3 Ceux qui dressaient des berceaux avec des branches.
PANTAGRUEL
mination qu'à ceux ne seroit messer Coqùage en faveur, aide, ne secours, qui ne l'honoreroient comme est eut : jamais ne tiendroit d'eux compte, jamais n'entreroit en leurs maisons, jamais ne hanteroit leurs compagnies, quelques invocations qu'ilz luy fissent; ains les laisseroit éternellement pourrir seulz, avec leurs femmes, sans corrival aucun : et les refuiroit sempiternellement comme gens hérétiques et sacrilèges. Ainsi qu'est l'usance des autres dieux envers ceux qui deuement ne les honorent; de Bacchus, envers les vignerons; de Gères, envers les laboureux; de Pomona, envers les fruictiers; de Neptune, envers les nautoniers; de Vulcan, envers les forgerons, et ainsi des autres. Adjoincte fut promesse au contraire infaillible, qu'à ceux qui (comme est. dit) chommeroient sa feste, cesseroient de toute négociation, mettroient leurs affaires propres en non chaloir, pour espier leurs femmes, les reserrer et mal traicter par jalousie, ainsi que porte l'ordonnance de ses sacrifices, il seroit continuellement favorable; les aimeroit, les frequenteroit, seroit jour et nuyt en leurs maisons; jamais ne seroient destitués de sa présence1. J'ay dit.
Ha, ha, ha, dist Carpalim en riant, voyla un remède encores plus naïf que l'anneau de Hans Garùel. Le diable m'emporte, si je ne le croy. Le naturel des femmes est tel. Gomme la fouldre ne brise et ne brusle, sinon les matières dures, solides, resistentes, elle ne s'arreste es choses molles, vuides et cedentes : elle bruslera l'esté d'assier, sans endommaiger le fourreau de velours : elle consumera les os des corps, sans entomer la chair qui les couvre : ainsi ne bendent les femmes jamais la contention, subtilité, et con-
1 Plutavque , dans sa Consolation a Apollonius, introduit un philosophe qui, pour calmer la douleur excessive de la reine Arsinoé à la mort de son fils, lui raconte cette histoire : Le Deuil, étant arrivé trop tard lors de la distribution que faisait Jupiter aux demi-dieux de ses honneurs et dignités, en re-
çoit pour sa part les larmes et regrets donnés aux morts. « Si vous lui prodiguez ce genre d'hommages, ajoute-t-il, il ne quittera pas votre maison; mais, si vous le méprisez, il ne retournera jamais chez vous. » Rabelais applique ici ingénieusement à messer Coqûage ce que Fiutarque a dit du Deuil.