LIVRE III, CHAPITRE LU
dus1. Adonc les Larignans se rendirent à composition. Et par leur récit, cognut César l'admirable nature de ce bois; lequel de soy ne fait feu, flambe, ne charbon, et seroit digne en ceste qualité d'estre au degré mis de vray Pantagruelion; et d'autant plus que Pantagruel d'iceluy voulut estre faits tous les huys, portes*, fenestres, gouttières, larmiers 2 et l'ambrun3 de Theleme. Pareillement d'iceluy fit couvrir les pouppes, prores, fougons4, tillacs, coursies5 et rambades6 de ses carracons7, navires, galleres, gallions, brigantins, fustes8, et autres vaisseaux de son arsenac de Thalasse : ne fust que Larix, en grande fournaise de feu provenant d'autres espèces de bois, est en fin corrompu et dissipé, comme sont les pierres en fourneaux de chaux. Pantagruelion Asbeste plus tosty est renouvelé et nettoyé, que corrompu ou altéré. Pourtant,
Indes, cessez, Arabes, Sabiens,
Tant collauder vos myrrhe, encens, ebene.
Venez icy recognoistre nos biens ,
Et emportez de nostre herbe la grene.
Puis, si chez vous peut croistre, en bonne estrene 9,
Grâces rendez es cieulx un million :
Et affermez de France heureux le règne
Onquel provient Pantagruelion 10.
1 Tranchée. ( Trenches, comme nous lisons dans Cotgrave.)
2 Saillies destinées à éloigner la chute des eaux du pied d'un bâtiment.
3 La toiture, la charpente.
* Foyers ou cuisines d'un vaisseau, de l'italien fogone.
5 Passages établis au milieu d'une galère, pour aller de la proue à la poupe.
6 Constructions élevées à la proue d'une galère, au-dessus des canons.
7 Ou carraquons, augmentatif de carraques. On lit dans le Mé-
moire de la fondation de la ville de Grâce, par Me Guillaume de Marseille, pag. 18, qu'en 1544, François Ier ayant fait assembler dans ladite ville une grande armée navale, l'amiral d'Annebaut s'embarqua sur un grand navire de douze cents tonneaux, appelé le Philippes, autrement dit le Carracon.
8 Du îatin fustis. Se dit d'à* bord de toute espèce de vaisseau ; puis ce mot désigna une famille particulière de navires à rames.
9 Sous d'heureux auspices , avec bonne chance.
10 Nous ne croyons pouvoir mieux
PANTAGRUEL
faire que de placer ici, comme commentaire général sur ces trois derniers chapitres où Eabelais semble avoir voulu résumer ses connaissances en histoire naturelle et le talent d'exposition dont il était si éminemment doué, les passages suivants duDiscours prononcé a Montpellier le 8 juin 1856 a la session de la Société botanique de France, par M. le comte Jaubert, compétent à double titre comme botaniste et comme philologue.
« Que Rabelais , dit-il , au jugement de ses contemporains, ait passé pour un des hommes les plus doctes de son temps , cela n'est pas douteux, mais qu'il le fût surtout comme botaniste, c'est ce qui n'a pas été assez remarqué. A la vérité , De Candolle avait, dans une note de sa Théorie élémentaire, constaté que Rabelais avait devancé tous les autres écrivains dans ea dissertation en forme sur l'origine des noms de plantes, à l'occasion de son Pantagruelion ; mais De Candolle qui, dans l'ouvrage précité, a si bien défini le style botanique , a laissé à M. Faye (voy. ci-dessus, p. 740) le mérite d'une seconde remarque, à savoir que, pour la même plante, Rabelais était aussi le premier qui eût donné , jusqu'aux détails de l'organographie exclusivement et à cela près de l'interversion des sexes suivant l'opinion vulgaire, l'exemple d'une description méthodique que les maîtres de la science moderne ne désavoueraient pas. De plus la description est assaisonnée d'une spirituelle ironie sur la crédulité des anciens au sujet des propriétés des plantes. Que l'on compare ces passages aux plus anciens ouvrages de botanique imprimés vers la même époque , à ceux de Leonicenus De Plinii erroribus en 1532, d'Otto Brunfels en 1533
( car il ne faut pas compter YOrtuê sanitatis de Jacques de Dondis ) , et l'on verra combien Rabelais leur
était supérieur
« Ce que l'on ignore généralement, c'est que , dès son arrivée à Montpellier, Eabelais avait marqué sa place comme botaniste, dans une argumentation publique qui ravit d'admiration la Faculté tout entière et les assistants. » Ici M. le comte Jaubert s'attache à restituer son véritable caractère à un fait mentionné trop légèrement ou contesté (voyez la Notice, p. 39) parce qu'on avait mal interprété le récit d'A. Leroy dans ses Rabelœsina Elogia. « Ce récit , dit-il , représente Rabelais entrant avec la foule des auditeurs dans la salle de la Faculté pour entendre une thèse De herbis -et plantis medicinalibns, et décrit les signes d'impatience qu'il ne peut s'empêcher de donner, cum frigide nimis de tanta re disserlum sibi viderctur. Le doyen s'en aperçoit, et, sur la bonne mine de Rabelais, ob personœ majestatem ac speciem doctoralu dignam, le fait inviter à prendre place parmi les argumentateurs. Rabelais s'excuse d'abord modestement ; mais la lutte s'engage, il prend la parole et la porte avec tant de succès que l'enthousiasme des auditeurs est à son comble, ut ab omnibus summo cum plausîc conclamatum sit eum doctoris dignitate dignandum. Cette dernière phrase, interprétée dans le sens d'une promotion immédiate de Rabelais au titre de docteur, a causé l'erreur de ceux qui , comparant ce récit avec les actes et les dates inscrits sur les registres de la Faculté, ont conclu de ce rapprochement que le fait même de la dissertation était controuvé : nous le maintenons comme un des plus piquants sou