‹ Œuvres, collationnées pour la première fois sur les éditions originales, accompagnées d'un commentaire nouveauChapitre 394 sur 401 · LIVRE III, CHAPITRE LU · texte numérisé non relu

LIVRE III, CHAPITRE LU

en demandez assertion et signe usual, comme Juii'z et incrédules , prenez un œuf frais et le liez circulairement avec ce divin Pantagruelion. Ainsi lié mettez le dedans le brasier tant grand et ardent que voudrez. Laissez le si long temps que voudrez. En fin vous tirerez l'œuf cuit, duretbruslé, sans altération, immutation, n'eschauffement du sacre Pantagruelion. Pour moins de cinquante mille escuz Bourdeloys, amoderés à la douzième partie d'une pithe *, yous en aurez fait l'expérience.

Ne me paragonnez 2 point ici la salamandre. C'est abus. Je confesse bien que le petit feu de paille la végète et resjouit. Mais je vous asseure qu'en grande fournaise elle est, comme tout autre animant, suffoquée et consumée3. Nous en avons veu l'expérience. Galen l'avoit long temps a confermé etderaonstré, lib. ïll% de Temperamentis , et le maintient Dioscorides, lib. 2.

Icy ne me alléguez l'alum de plume, ne la tour de bois, en Pirée, laquelle L. Sylla ne peut onques faire brusler 4, pource que Arcbelaus, gouverneur de la ville pour le roi Mithridates, l'avait toute enduite d'alum.

Ne me comparez icy celle arbre qu'Alexandre Cornélius nommoit eonem s, et la disoit estre semblable au chesne qui porte le guy ; et ne pouvoir estre, ne par eau, ne par feu consommée ou endommagée, non plus que le guy de chesne; et d'icelle avoir esté faite et bastie la tant célèbre navire Argos. Cherchez qui le croye, je m'en excuse.

Ne me paragonnez aussi, quoy que mirificque soit, celle espèce d'arbre que voyez par les montaignes de Briançon et Ambrun, laquelle de sa racine nous produit le bon agaric; de son corps nous rend la raisiné, tant excellente que Gailen l'ose equiparer à la terebinthine ; sus ses feuilles deli-

1 Le quart d'un denier.

2 Ne comparez pas cette propriété du pantagruelion à celle de la salamandre.

3 Eabelais fait ici justice d'une erreur encore fort répandue de son

temps et qui lui a pourtant survécu.

* Voy. Aulu-Gelle, 1. XV, c. 1.

5 Au nominatif Eone, nom d'une espèce de bois dont fut fait le navire Ârgo, suivant Pline, 1. XTII.

cb. 22.

PANTAGRUEL

cates nous retient I) fin miel du ciel, c'est la manne : et, quoy que gommeuse et unctueuse soit, est inconsumptible par feu. Vous la nommez Larix en grec et. latin; les Alpinois la nomment Melze1; les Antenorides et Vénitiens, Larege, dont fut dit Larignum le chasteau en Piedmont, lequel trompa Jule César venant es Gaules 2.

Jule César avoit fait commandement à tous les manans et habitans des Alpes et Piedmont qu'ilz eussent à porter vivres et munitions es estappes dressées sus la voie militaire, pour son oust passant oultre. Auquel tous furent obeissans, excepté ceux qui estoient dedans Larigno, lesquelz soy confîans en la force naturelle du lieu refusèrent à la contribution. Pour les chastier de ce refus, l'empereur fit droit au lieu acheminer son armée. Davant la porte du chasteau estoit une tour bastie de gros chevrons de larix, lassés l'un sus l'autre alternativement, comme une pile de bois, continuans en telle hauteur que des mâchicoulis facilement on pouvoit avec pierres et liviers débouter ceux qui approcheroient. Quand César entendit que ceux du dedans n'avoient autres défenses que pierres et liviers , et que à peine les povoient ilz darder jusques aux approches, commanda à ses souldars jetter autour force fagotz et y mettre le feu. Ce que fut incontinent fait. Le feu mis es fagotz, la flambe fut si grande et si haute qu'elle couvrit tout le chasteau. Dont pensèrent que bien tost après la tour seroit arse et demollie. Mais, cessant la flambe, et les fagotz consumés, la tour apparut entière, sans en rien estre endommagée.

Ce que considérant César, commanda que, hors le ject des pierres, tout autour l'on fîst une seine3 de fossés et bou-

1 Mélèze. Ce bois devient en effet, grâce à la résine dont ses pores sont saturés, à peu près impénétrable à l'eau et à l'air, mais non pas incombustible , comme le croyaient les anciens. Rabelais indique lui-même plus loin que « La-

rix est enfin dissipé en grande fournaise de feu ».

1 Les habitants de Padoue dont Anténor passait pour le fondateur.

2 Ceci est tiré de Vitruve, 1. II, ch. 9.

3 Un réseau. (Circuit, Cotgrave.)

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