CHAPITRE XX
Comment le théologien1 emporta son drap, et comment il eut procès contre les sorbonistes*.
Le théologien n'eut si tost achevé, que Ponocrates et Eu demon s'esclaffèrent3 de rire, tant profondément que en cuiderent 4 rendre l'ame à Dieu; ny plus ny moins que Cras sus, voyant un asne couillart qui mangeoit des chardons, et comme Philemon, voyant un asne qui mangeoit des figues qu'on avoit apresté pour le disner, mourut de force de rire. Ensemble eux5 commença6 rire maistre Janotus, à qui mieulx mieulx, tant que les larmes leur venoient es yeulx, par la véhémente concution de la substance du cerveau , à laquelle furent exprimées ces humidités lachrymales, et transcoullées jouxte 7 les nerfs optiques 8. En quoy par eux estoit Democrite heraclitizant et Heraclite democritizant représenté.
Ces rys du tout sedés9, consulta Gargantua avec ses gens sur ce qu estoit de taire. Là fut Ponocrates d'advis qu'on fist reboire ce bel orateur: et, veu qu'il leur avoit donné du passetemps, et plus fait rire que n'eust fait Songecreux 10,
1 (Edit. ant. à 1535 et édit. de 1535.) Dans les autres, sophiste.
2 [Édit. ant. à 1535 et édit. de 1535. ) Alias , les autres maislres.
a Devinrent haletants , epouffés.
4 Pensèrent.
6 Avec eux.
6 De rire (édit. ant. à 1535 et édit. de 1535).
7 Le long des; par (édit. ant. à 1535).
8 Comme on voit bien que c'est un médecin amoureux de son art qui parle ! Dans les quatre premiers livres, il se montre toujours ainsi.
9 Complètement apaisés.
10 Que n'eust Songecretix , édit.
ant. à 1535 et de 1535. Songecreux était un pseudonyme adopté dans plusieurs livres facétieux du temps. Gringore a écrit : les Contredilz de Songecretix.
GARGANTUA
qu'on luy baillast les dix pans de saulcisses mentionnés en .a joyeuse harangue., avec une paire de chausses, trois cens de gros bois cte mou Ile ', vingt et cinq muiz de vin, un lict à triple couche de plume anserine 2, et une escuelle bien capable3 et profonde : lesquelles 4disoit estre à sa vieillesse nécessaires.
Le tout fut fait ainsi qu'avoit esté délibéré : excepté que Gargantua, doubtant qu'on ne trouvast à l'heure chausses commodes pour ses jambes : doubtant. aussi de quelle façon mieulx duiroient audit orateur5; ou à la martingale, qui est un pont levis de cul, pour plus aisément fianter ; ou à la marinière , pour mieulx soulaiger les roignons ; ou à la suisse , pour tenir chaulde la bedondaine; ou à queue de merlus, de peur d'eschauffer les reins, luy lit livrer sept aulnes de drap noir, et trois de blanchet pour la doubleure. Le bois fut porté par les gaingne deniers, les maistres es arts portèrent les saulcisses et escuelle. Mdistre Janot voulut porter le drap. Un desdits maistres, nommé Jousse Bandouille, 6 luy remonstroit que ce n'estoit honneste ny décent à Testât théologal, et qu'il le baillast à quelqu'un d'entre eux. Ha, dist Janotus: Baudet, baudet, tu ne concluds point in modo et figura. Voila de quoy servent les suppositions, et parva logicalia"' . Pannus pro quo supponit ? Confuse, dist Bandouille , et clistributive. Je ne te demande pas, dist Janotus, baudet, quomodo supponit, mais pro quo : c'est, baudet, pro tibiis meis. Et pour ce, le porteray je, egomet, sicut sup~ positum portât adpositum. Ainsi l'emporta en tapinois, comme fit Patelin son drap. Le bon fut quand le tousseux, glorieu-
1 Bois à la mesure.
2 D'oie.
3 D'une grande capacité.
4 Sous entendez choses. Souvevenir de la syntaxe latine.
5 Le passage qui suit, jusqu'à luy fil livrer, manque dans l'édit.
ant. à 1535.
6 Rabelais veut peut-être désigner Jean Cliéradame, professeur
de langue grecque dans l'Université de Paris ; car le prieuré de Bandouille , dans le diocèse de Maillezais, appartenait encore , vers la fin du xvie siècle , à un Cliéradame, probablement son fds , dont il est parlé dans la Confession de Sancy, 1. Il, ch. 5.
7 De Petrus Hispanus , traité de logique du temps.
LIN Hi: 1, CHAPITRE XX.
sèment, en plein aete de Sorbone1, rcquist ses chausses et <auleisscs. Car péremptoirement luy furent déniées, par autant qu'il les avoit eu de Gargantua, selon les informations sur ce faites. 11 leur remonstra que ce avoit esté de gratis, et de sa libéralité; par laquelle ilz n'estoient mie absouds de leurs promesses. Ce non obstant, luy fut respondu qu'il se eontentast de raison, et que autre bribe n'en auroit. Raison? dist Janotus, nous n'en usons point céans. Traistrcs malheureux, vous ne valez rien. La terre ne porte gens plus meschans que vous estes. Je le sçay bien : ne clochez pas devant les boiteux. J'ay exercé la meschanceté avec vous. Par la rate Dieu, j'advertiray le roy des énormes abus que sont forgés céans, et par vos mains et menées. Et que je sois ladre, s'il ne vous fait tous vifz brusler comme bougres, traistres, hérétiques et séducteurs, ennemis de Dieu et de vertu.
A ces mots, prindrent articles2 contre luy : luy, de l'autre costé, les fit adjourner. Somme, le procès fut retenu par la court, et y est encores. Les sorbonicoles 3, sur ce point, firent veu de ne soy descroter, maistre Janot avec ses adherens fit veu de ne se mouscher, jusques à ce qu'il en fust dit par arrest définitif.
Par ces veuz, sont jusques à présent demeurés et croteux et morveux : car la court n'a encores bien grabelé toutes les pièces. L' arrest sera donné es prochaines calendes grecques. C'est à dire jamais. Car vous savez qu'ilz font plus que Nature, et contre leurs articles propres. Les articles df Paris chantent que Dieu seul peut faire choses infinies. Na ture, rien ne fait immortel : car elle met fin et période à toutes choses par elle produictes : car omnia orta cadunt, etc.
Mais ces avalleurs de frimârs* font les procès devant eux
1 (Edit. ant. à 1535 et édit. de 1535.) Dans la plupart des autres, au lieu de : En plein acte de Sorbonne, on lit : Chez les Maihurins.
2 Dirigèrent un acte d'accusation.