‹ Œuvres, collationnées pour la première fois sur les éditions originales, accompagnées d'un commentaire nouveauChapitre 42 sur 401 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

L'estodc et dicte de Gargantua , selon la discipline de ses précepteurs sorbonagres1.

Les premiers jours ainsi passés, et les cloches remises en leur lieu, les citoyens de Paris, par recognoissanec de ceste honnesteté, s'offrirent d'entretenir et nourrir sa jument tant qu'il luy plairoit. Ce que Gargantua prit bien à gré. Et l'envoyèrent vivre en la forest de Bière2. Je croy qu'elle n'y soit plus maintenant.

Ce fait, voulut de tout son sens estudicr à la discrétion de Ponocrates. Mais iceluy, pour le commencement, ordonna qu'il feroit à sa manière accoustumee, afin d'entendre par quel moyen, en si long temps, ses antiques précepteurs l'avoient rendu tant fat, niays et ignorant. 11 dispensoit donc son temps en telle façon que, ordinairement, il s'esveilloit entre huit et neuf heures, fust jour, ou non : ainsi l'avoient ordonné ses regens theologiques, allegans ce que dit David : Vamim est vobis ante lueem surgere 3.

Puis se gambadoit, penadoit et paillardoit parmy le lict quelque temps, pour mieulx esbaudir ses esprits animaux ; et se habilloit selon la saison, mais voluntiers portoit il une

1 (Edit. ont. à 1535 et edit. de 1535.) Alias, sophistes.

* Il a existé autrefois près de Paris une forêt de Bièvre ou Bière, qui se nommait en latin toresla de ïiierria. E. Jolianneai pense que c'est cette forêt que Rabelais a voulu dé-

signer ici plutôt que celle de Fontainebleau , qui s'appelait aussi anciennement forêt de Biè»-e. Ces deux forêts ont pu dans l'origine n'en faire qu'une.

3 En vain vous vous levez avant ie jouiv

GARGANTUA

grande et longue robe de grosse frise . fourrée de renards : i après se peignoit du peigne de Almain1, c'estoit des quatre doigts et le poulce. Car ses précepteurs disoient que soy autrement peigner, laver et nettoyer, estoit perdre temps en ce monde.

Puis fiantoit, pissoit, rendoit sa gorge, rotoit, p&toit, baisloit, crachoit, toussoit, sangloutoit, et esternuoit, et se morvoit en archidiacre; et îlesjeunoit, pour abatre la rosée et mauvais air, belles tripes frites, belles carbonnades, beaux jambons, belles cabirotades2, et force soupes de prime3. Ponocratcs luy remonstroit que tant soudain ne devoit repaistre au partir du lict, sans avoir premièrement fait quelque exercice. Gargantua respondit : Quoy? N'ay je fait suffisant* exercice? Je me suis vaultre six ou sept tours parmy le lict, d'avant que me lever. N'est ce assez? Le pape Alexandre5 ainsi faisoit par ic conseil de son médecin juif, et vesquit jusques à la mort en despit des envieux. Mes premiers maistres m'y ont accoustumé, disans que le desjeuner faisoit bonne mémoire ; pourtant y beuvoient ies premiers. Je m'en trouve fort bien et n'en disne que mieulx. Et me disoit maistre Tubal, qui fut premier de sa licence à Paris, que ce n'est tout l'avantage de courir bien tost, mais bien de partir de bonne heure6 : aussi n'est ce la sauté to-

1 C'est probablement une double allusion et à la malpropreté proverbiale des Allemands, et a Jacques Almain , docteur de l'Université de Paris.

Dans l'édit. aîn t. à 1535. on lit :

Aimai». Cette orthographe justifie notre seconde conjecture.

2 Capilotades.

3 Nous avons supposé tout d'abord que la soupe de prime correspondait a ce que nous nommons aujourd'hui potage prii/laiiier. Prime est un abrégé de primevère. En limousin et en plusieurs dialectes du midi , primo signifie encore prin-

temps. Mais Cotgrave nous paraît trop explicite pour que nous révoquions en doute son interprétation.

D'après lui, on donnait clans les monastères ce nom à des tranches de pain et de fromage trempées dans du bouillon, et aussi h des tartines étendues de gras de bœuf bouilli et semées de persil haché.

* Pas fait bel exercice? (édit.

ant.ix 1535).

3 Le pape Alexandre Y, qui avait pour médecin le juif Marsiie, de Parme.

6 On lit dans La Fontaine :

Rien ne sert de cou:?-, il faut partir à point.

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