‹ Œuvres, collationnées pour la première fois sur les éditions originales, accompagnées d'un commentaire nouveauChapitre 51 sur 401 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

Comment Gargantua employoit le temps , quand Ifair estoit pluvieux.

S'il advenoit que l'air fust pluvieux et intemperc i, tout le temps d'avant disner estoit employé comme de coustume, excepté qu'il faisoit allumer un beau et clair feu, pour corriger l'intempérie de l'air. Mais, après disner, en lieu des exercitations, ilz dcmuuroicnt en la maison, et, par manière d'apotherapic2, s'esbatoient à boteler du foin, à fendre et scier du bois, et à battre les gerbes en la grange. Puis estudioient en l'art de peinture et sculpture; ou revoquoient en usage l'antique jeu des taies3, ainsi qu'en a escrit Leonicus4, et comme y joue nostre bon amy Lascaris5.

En y jouant, recoloient les passages des auteurs anciens esquelz est faite mention ou prise quelque métaphore sus iceluy jeu. Semblablement, ou alloient voir comment on tiroit les' metaulx, ou comment on fondoit l'artillerie : ou alloient voir les lapidaires, orfèvres, et tailleurs de pierreries; ou les alchymistes et monoyeurs; ouïes hautelissiers, les tissotiers6, les veloutiers, les horologiers7, miraliiers8, im-

1 Adjectif correspondant à intempérie ; excellent mot que nous avons laissé perdre dans sa plus naiu relie acception.

* D'exercice hygiénique.

3 Dés ou osselets.

4 Le traité de ce Vénitien est intitulé Sa?uiulus , sive de halo talario (1524).

3 Rabelais ne prendrait pas ce titre, s'il n'y eût eu droit. Peutêtre est-ce à Paris qu'ils se sont connus. Lascaris s'y trouvait eu

6 Ou tissuliers , tisseurs de rubans.

7 Horlogers.

8 Miroitiers, ou ouvriers en glaces,

,82 GAHGANTUA.

primeurs, organistes V, tainctuners, et autres telles sortes d'ouvriers, et, partout donnaus le vin2, apprenoient et consideroient l'industrie et invention des mestiers.

Alloient ouir les leçons publiques, les actes solennelz, les répétitions, les déclamations, les plaidoiés des gentilz advoçatz, les concions3 des prescheurs evangeliques.

Rassoit par les salles et lieux ordonnés pour l'escrime : et ]à, contre les maistres, essayoit de tous bastons4, et leur monstroit par évidence qu'autant, voire plus, en savoit qu'iceux.

Et, au lieu d'arboriser, visitoient les boutiques des drogueurs, herbiers, et apothicaires, et soigneusement consideroient les fruictz, racines, feuilles, gommes, semences, axunges peregrines b, ensemble aussi comment on les adulteroit *. Alloit voiries basteleurs, trejectarres7, et theriacleurs 8, et consideroit leurs gestes, leurs ruses, leurs soubressaults et beau parler : singulièrement de ceux de Chaunys9 en Picardie, car ilz sont de nature grands jaseurs, et beaux bailleurs de baillivernes en matière de cinges verds10.

Eux, retournés pour souper, mangeoient plus sobrement qu'es autres jours, et viandes plus desiccatives et exténuantes, afin que l'intempérie humide de l'air, communiquée au corps par nécessaire confmité , fust par ce moyen corrigée , et ne leur fust incommode par n^soy estre exercités, comme avoient de coustume.

Ainsi fut gouverné Gargantua, et continuoit ce procès de jour en jour, profitant comme entendez que peut faire un jeune homme selon son aage " de bon sens, en tel exercice,

1 Eabelais désigne peut-être ainsi ceux qui organsinaient la soie.

Morellet croit qu'il s'agit de fabricants de métiers [organa).

2 Donnant pour boire.

3 Discours , du lat. concio.

* Toutes sortes d'armes.

5 Onguents étrangers.

* Falsifiait. ! 1535 : Un jeune homme de bon

7 Faiseurs de tours de pas^epasse.

8 Vendeurs de thériaque.

9 Ceux de Chauny s'étaient acquis un renom ; on disait d'eux en proverbe : les singes de Chauny.

i0 Choses fantastiques.

11 On lit dans l'édit. anlér. à

LIVHli 1, CHAPITRE XXIV.

ainsi continué. Lequel, combien que scmblast pour le commencement difficile, en la continuation tant doux fut, legier et délectable, que mieulx ressembloit un passe temps de roy que l'estude d'un escolier. Toutesfois, Ponocrates, pour le séjourner1 de ceste véhémente intention des esprits, advisoit une fois le mois quelque jour bien clair et serain; auquel bougeoient2 au matin de la ville, et alloientou à Gentilly, ou à Bologne, ou à Montrouge, ou au pont Charanton, ou à Vanves, ou à Saint Clou. Et là passoient toute la journée à faire la plus grande chère dont ilz se pouvoient adviser : raillans, gaudissans, beuvajns d'autant : jouans, chantans, dansans, se,voytrans en quelque beau pré, denigeans3 des passereaux, prenans des cailles, peschans aux grenouilles et escrevisses. Mais encores qu'icelle journée fust passée sans livres et lectures, point elle n'estoit passée sans profit. Car, en beau pré, ilz recoloient par cœur quelques plaisans vers de l'Agriculture de Virgile, de Hésiode, du Rustique de Politian; descrivoient quelques plaisans epigrammes en latin, puis les mettaient par rondeaux et ballades en langue françoise. En banquetant, du vin aisgué 4 separoient l'eau, comme l'enseigne C&ionDere rust., et Pline5, avec un goubelet de lierre ; lavoient le vin en plein bassin d'eau, puis le retiroient avec un embut; faisoient aller l'eau d'un verre en autre, bastissoient plusieurs petits engins automates, c'est à dire soy mouvens eux mesmes.

sens.. — Les mots selon son aage ont été ajoutés après coup ; mais ils ne nous semble)) i pas à leur place. Ne faudrait-il pas lire : Que peut faire selon son aage un jeune homme de bon sens ?

1 Reposer.

2 Partaient. Le mot est resté avec toute la force de cette accep-

tion dans plusieurs patois français.

3 Dénichant. Béniger est encore usité en plusieurs patois.

* Mêlé d'eau.

s Caton, De re ruslica, c. CXi, et Pline, Hist. nat., 1. XVI, e. 63, parlent en effet de cette propriété du lierre de retenir l'eau en laissa»; passer le vin.

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GARGANTUA

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