‹ Œuvres, collationnées pour la première fois sur les éditions originales, accompagnées d'un commentaire nouveauChapitre 53 sur 401 · LIVRE 1, CHAPITRE XXV · texte numérisé non relu

LIVRE 1, CHAPITRE XXV

A leur requeste ne furent aucunement enclines1 les fouaoierSj mais (que pis est) les oultragerent grandement, les appellanstropditeux,breschedens, plaisansrousseaux,galliers '. chienlicts, averlans3, limes sourdes, favtneans, friandeaux, bustarins4, talvassiers 5, rien ne vaux, rustres, challans, hapelopins, trainegaines6, gcntilz flocquets7, copieux8, landores9, malotrus, dendins, baugears10, tezés11, gaubregeux1-, goguelus 13, claquedens, boyers u d'etrons, bergiers de merde, et autres telz epithetes diffamatoires; adjoustans que pointa eux n'appartenoit manger de ces belles fouaces : mais qu'ilz se dévoient contenter de gros pain balle lb et de tourte I6.

Auquel oultrage un d'entre eux, nommé Forgier, bien honneste homme de sa personne, et notable bacchelier 17, respondit doucettement : Depuis quand avez vous pris les cornes18, qu'estes tant rogues devenus? Dea, vous nous en soûliez voluntiers bailler, et maintenant y refusez? Ce n'est fait de bons voisins, et ainsi ne vous faisons nous, quand venez icy acheter nostre beau froment, duquel vous faites vos gasteaux et fouaces : encores par le marché vous eussions nGus donné de nos raisins; mais, parla merdé19, vous

1 Inclinés.

2 Compagnons galeux , sales.

Cotgrave traduit gallier par scurvy felloio.

3 Roquefort traduit averlans par maquignons. En patois boulonais , il signifie fanfarons. Voy. la note sur ce mot à la fin du chap. 3.

* Ventrus.

8 Bourrus.

6 Traîneurs de sabre.

7 Freluquets.

8 Mauvais plaisants. Ga disait proverbialement : les copieurs de la Flèche.

' Impotents.

10 On a appelé bauge la place que se creuse le sanglier et peutêtre le porc. Baugear n'équivaudrait-il pas ici à cochon ?

11 Tondus : pelés et tondus sont des termes de mépris.

12 Gobergeurs , gourmands.

13 Faiseurs de gogues , de mauvaises plaisanteries.

14 On appelle boyer, bouyer, en poitevin et en saintongeais , celui qui conduit des bœufs.

15 C'est du pain dans lequel il reste des balles.

16 Pain grossier. — Dans le Berry, les paysans appellent tourtier le râtelier au pain.

17 Jeune garçon.

18 Les cornes sont la défense du bélier, qui ne devient vogue qu'à mesure qu'il cesse d'être agneau. C'est à quoi Forgier fait allusion.

19 prtr ]a n-,ère de Dieu. C'est

GARGANTUA

en pourrez repentir, et aurez quelque jour affaire de nous : lors nous ferons envers vous à la pareille, et vous en souvien

Adonc Marquet2, grand bastonnier de la confrairie des fo u aciers, luy dist : Vrayementtu es bien acresté3 à ce matin, tu mangeas hersoir** trop de mil5. Vien ça, vien ça, je te donneray de ma fouace. Lors Forgier en toute simplesse approcha, tirant un unzain 6 de son baudrier, pensant que Marquet luy deust deposcher7 de ses fouaces : mais il luy bailla de son fouet à travers les jambes, si rudement que les noudz8 y apparoissoient ; puis voulut gaigner à la fuite, mais Forgier s'escria au meurtre, et à la force, tant qu'il peut; ensemble luy jetta un gros tribard9 qu'il portoit sous son escelle, et l'attainct par la joincture coronale de la teste, sus l'artère crctaphique, du costé dextre; en telle sorte que Marquet tombit10 de dessus sa jument, mieulx semblant homme mort que vif.

Ce pendant les mestaiers, qui là auprès chailoient11 les

un honnête juron du patois poitevin qui se retrouve à chaque instant, même dans les vieux noëls. Il est constamment écrit en un seul mot.

Dans le Gargantua de 1535, on trouve parfois mer dé en deux mots ; mais ici , au lieu de par la merde , nous lisons : par lame de vous en pourriez repentir. C'est une faute.

*La leçon que nous donnons est celle de l'édit. ant. à 1535.

2 Voltaire, qui n'a pas dédaigné de rechercher les interprétations historiques , prétend ici que Rabelais fait allusion à la guerre entre Charles-Quint et François Ier, allumée pour une querelle entre la maison de Chimay et celle de Bouillon la Marck. C'est le nom de Marquet qui a inspiré cette idée à Voltaire. 11 écrit Narckuel, pour le besoin de la cause. Le rapprochement est ingénieux : mais

nous doutons fort que Eabelais y ait songé.

3 Qui redresse la crête, arrogant.

* Hier soir. Arsoir [ édit. ant.

8 Le nul ou le maïs fait aux coqs l'effet de l'avoine aux chevaux.

6 Le grand blanc a la couronne , porté de dix deniers à onze par arrêt du 4 janvier 1473.

7 Tirer de son sac. Ce mot s'emploie encore dans les deux Charentes. On dit despocher du blé de la farine.

8 Les nœuds. [Noue, saintong.

9 Bâton gros et court.

10 Tomba. — Cette forme est usitée encore dans plusieurs patois de l'ouest. Dans la Saintonge on chante ainsi ces deux vers de la chanson de Guilleri.

La branche venit à rompe, Et Guilleri tombit.

jl C //aller, échaller, se dit en-

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noix, accoururent avec leurs grandes gaules, et frappèrent sus ces tbuaciers comme sus seigle verd*. Les autres bergiers et bergiercs, ouyans le cry de Forgier, y vindrent avec leurs tondes2 et brassiers3, et les suivirent à grands coups de pierres, tant menus qu'il sembloit que ce fust gresle. Finalement, les aconceurent*, et osterent de leurs fouaces environ quatre ou cinq douzaines; toutesfois iïz les payèrent au pris accouslumé, et leur donnèrent un cent de quecas5 et trois panerées de francs aubiers ; puis les fouaciers aidèrent à monter à Marquât, qui estoit villainement blessé, et retournèrent à Lerné, sans poursuivre le chemin de Pareille : menassans fort ei ferme les bouiers, bergiers et mestaiers de Seuillé et de Sinays.

Ce fait, et bergiers et bergieres firent chère lye avec ces fouaces et beaux raisins : et se rigollerent ensemble au son de la belle bouzine 6, se mocquans de ces beaux fouaciers glorieux, qui avoient trouvé maie encontre, par faulte de s'estre seignés7 de la bonne main au matin. Et, avec gros raisins chenins, estuverent les jambes de Forgier mignonnement, si bien qu'il fut tantost guery.

core dans les deux Charentes et dans le Berry pour écaler.

1 Le grain sort plus difficifement d'un épi vert , et par conséquent on est obligé de battre plus fort.

2 Frondes. Funda en latin , fonde, en saintongeais.

3 De l'Aulnaye traduit brassiers par fronde , ce qui fart double emploi.

Jolianneau, qui a trouvé dans Nicot que les brassiers sont des hommes de bras ou de peine, s'est emparé de cette explication , qui ne îous satisfait point. Les bergers n'avaient pas autrefois plus qu'aujourd'hui des hommes de peine à eur service. Cotgrave tradi';t bras-

sier par sling [fronde), et aussi par cudgel (gourdin). Ce dernier sens doit être ici le véritable.

* Les atteignirent.

5 Noix. — On dit encore quecas dans la Sologne , dans le Berry ; Cacos , en Saintonge.

6 Cornemuse. En latin , buccina était une trompette ; botzina , en vieux catalan , une trompe marine ; mais l'étymoîogie de ces mots pourrait bien n'être pas la même. Nous chercherions plutôt celle de bouzine dans l'anglais buzz, bourdonnement, bruissement sourd et continu.

7 D'avoir fait le signe de la croix de la bonne main , c'est-àdire de la main droite.

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