LIVRE I, CHAPITRE XXXIII
Savez vous que disoit Octavian Auguste ? Festina lente, Il vous convient premièrement avoir l'Asie minor. Carie, Lycie, Pamphile , Cilicie, Lydie, Phrygie, Mysie, Betune, Charazie, Satalie, Samagarie, Castamena, Luga, Savasta, iusques à Euphrates. Verrons nous , dis! Picrochole, Babylonc, et le mont Sinay Ul n'est, dirent ilz, ja besoing pour ceste heure. N'est ce pas assez tracassé de avoir transfreté la mer Hircane, chevauché les deux Armenies, et les trois Arabies ?
-Par ma foy, dist il, nous sommes affolés. Ha, pauvres gensLQuoy? dirent ilz. Que boirons nous par ces déserts? Car Julian Auguste et tout son ost y moururent de soif, comme l'on dit.JVous, dirent ilz, avons j a donné ordre à tout. Par la mer Siriace , vous avez neuf mille quatorze grandes naufz , chargées des meilleurs vins du monde ; elles arrivèrent à Japhes. Là se sont trouvés vingt et deux cens mille chameaux, et seize cens elephans, lesquelz avez pris aune chasse environ Sigeilmes, lorsque entrastes en Libye, et d'abondant eustes toute la caravanne de Lamecha. Ne vous fournirent ilz de vin à suffisance?. Voire, mais , dist il, nous ne beusmes point frais.-Par la vertu, dirent ilz, non pas d'un petit poisson , un preux, un conquerent , un prétendant et aspirant à l'empire univers ne peut tousjours avoir ses aises. Dieu soit loué qu'estes venu vous et vos gens, saufz et entiers, jusques au fleuve du Tigre.
-Mais, dist il, que fait ce pendant la part de nostre armée qui desconfît ce villain humeux Grandgousier?Ulz ne chomment pas, dirent ilz; nous les rencontrerons tantost. Hz vous ont pris Bretaigne, Normandie, Flandres, Haynault, Brabant , Artoys , Hollande , Selande : ilz ont passé le Rhein par sus le ventre des Suisses ! et Lansquenets, et part d'entre eux ont dompté Luxembourg , Lorraine , la Champaigne, Savoye jusques à Lyon : auquel lieu ont trouvé vos garnisons retournans des conquestes navales de la mer Méditerranée. Et se sont reassemblés en Bohême , après avoir mis
1 On lit Sucres dans l'édit. ant. à 1535.
216 GARGANTUA
à sac Soueve, Wuitemberg, Bavieres, Austriche, Moravie, et Stirie. Puis ont donné fièrement ensemble sus Lubek, Norwerge , Sweden, Rich, Dace, Gotthie, Engroneland, les Estrelins, jusques à la mer Glaciale. Ce fait, conquesterent les isles Orchades, et subjuguèrent Escosse, Angleterre, et Irlande. De ià, navigans par la mer sabuleuse et par les Sarmates, ont vaincu et dompté Prussie, Polonie, Lithuanie, Russie, Valachie, la Transsilvane , Hongrie, Bulgarie, Turquie, et sont à Constantinoble*. Allons nous, dist Picrochole, rendre à eux le plus tost, car je veulx estre aussi empereur de Trebizonde.
Ne tuerons nous pas tous ces chiens Turcs et Mahumetistes? Que diable, dirent ilz, ferons nous donc? Et donnerez leurs biens et terres à ceux qui vous auront servy honnestement. La raison, dist il, le veult, c'est équité. Je vous donne laCarmaigne, Surie, et toute Palestine.. Ha, dirent ilz, sire, c'est du bien de vous: grand mercy. Dieu vous face bien tousjours prospérer.
Là présent estoit un vieux gentil homme, esprouvé en divers hazars, et vray routier de guerre, nommé Echephron ; lequel oyant ces propos , dist : J'ay grand peur que toute ceste entreprise sera semblable à la farce du pot au laict ; duquel un cordouanier se faisoit riche par resverie; puis le pot cassé, n'eut de quoy disner. Que prétendez vous par ces belles conquestes? Quelle sera la fin de tant de travaux et traverses ?Xe sera, dist Picrochole , que nous, retournés, reposerons à nos aises. Dont, dist Echephron, et si par cas jamais n'en retournez? Car le voyage est long et périlleux. N'est ce mieux que des maintenant nous reposons, sans nous mettre en ces hazars ^..O! dist Spadassin, par Dieu
1 Ce long discours est inspiré d'un passage de Plutarque. ( Vie de Pyrrhus.)
Boileau , dans son Epitre première, imite à son tour et PJulurque et Kabeïais.
« Mais de retour enfin, que prétendez-vou9
[faire?
« — Alors, cher Cinéas, victorieux, contents, « .Nous pourrons rire à l'aise et prendre du
[ben tempi e — Eh \ Seigneur, dè3 ce jour, sans forlir
[de l'Epire, « Du matin jusqu'au soir qui 70US défend de
LiVULi 1, GI1AV1ÏRE XXXIII.
voicy un bon resveux ; niais allons nous cache: au coing- de ia cheminée : et là passons avec les daines nostre vie et nostre temps à enfiler des perles, ou à filer comme Sardanapalus. Qui ne s'adventure, n'a cheval ny mule, ce ditSalomon. Qui trop, dit Echephron, s'adventure, perd cheval et mule, respondit Malcon.
Baste, dist Picrochole, passons oultre. Je ne crains que ces diables de légions de Grandgousier : ce pendant que nous sommes en Mésopotamie, s'ilz nous donnoient sus la queue, quel reineddij'res bon, dist Merdaille , une belle petite commission, laquelle vous envoirez aux Moscovites, vous mettra en camp pour un moment quatre cens cinquante mille combattans d'eslite. 0 si vous m'y faites vostre lieutenant, je renie la chair1, la mort et le sang, je tuerois un pigne pour un mercier2! Je mors, je rue, je frappe, j'attrape, je tue, je renie. Sus, sus, dist Picrochole, qu'on despesche tout, et qui m'aime si me suive.
1 Je renie la chair, la mort et Ù3 sang. Ces mots , qui se trouvent ians l'édition antérieure à 1535, n'ont pas été reproduits depuis. — Bien que Rabelais les place dans ^ne bouche de mécréant , il aura jugé prudent de les effacer.
2 Rabelais, suivant son habi-
tude , fait ici une plaisante inversion,; il dit : tuer un peigne pour un mercier, au lieu de : tuer un mercier pour un peigne. — Cette locution proverbiale, qui se comprend sans qu'on l'explique, est usitée de nos jours dans plusieurs provinces et notamment dans le Berry.
GARGANTUA