livre i, chapitre: XXXVIII
gousior, dist à Gargantua : Jecroy que c'est lu une corne de Umassonj ne le mangez point. Pourquoy?dist Gargantua, ilz sont bons tout ce mois. Et, tirant le bourdon, ensemble enleva le pèlerin et le mangeoit très bien. Puis beut un horrible traict de vin pineau, et attendirent ' que l'on apprestat le souper.
Les pèlerins, ainsi dévorés, se tirèrent 2bors les meulles de ses dents le mieuix que l'aire peurent, et pensoient qu'on les eust mis en quelque basse tousse des prisons. Et, lorsque Gargantua beut le grand traict, cuiderent noyer en sa bouche, et le torrent du vin presque les emporta au gouffre de son estomac : toutesfois, saultans avec leurs bourdons, comme font les micquelotz3, se mirent en franchise l'orée4 des dents. Mais par malheur, l'un d'eux, tastant avec son bourdon le pays, à savoir s'ilz estoient en seureté, frappa rudement en la faulte d'une dent creuse, et ferut5 le nerf de la mandibule : dont fit très forte douleur à Gargantua, et commença crier de rage qu'il enduroit. Pour donc se soulager du mal, fit apporter son curedens, et, sortant vers le noyer grollier6, vous denigea bien messieurs les pèlerins.
Car il arrapoit 7 l'un par les jambes . l'autre par les espair
1 Et attendirent. ( Ed. ant. à 1535 et éd. de 1535.)
2 Se retirèrent. (Ed. ant. à 1535 et édit. de 1535, etc.)
3 Le Duchat explique bien que c'étaient les jeunes garçons qui allaient en pèlerinage au Mont- Saint-Michel ; mais il devrait ajouter qu'ils se servaient de leurs bourdons pour franchir les sables mobiles de la plage.
* Le long, sur le bord.
5 Frappa.
c En Saintonge on appelle nouger de vendrille (noyer de mésange), l'arbre qui produit des noix assez tendres pour que le bec de la mésange les puisse entamer. — Le nouger grollier, ou de grolle ( de
corbeau), est celui qui produit le3 plus grosses noix. Eabelais l'entend parfaitement ainsi. (Liv. IV.) . Il joue sur les mots , suivant sa constante habitude , en assimilant à des grolles les pèlerins denigés (dénichés).
Sortant vers le noyer grollier signifie donc : dirigeant son curedent vers le noyer où perchaient les pèlerins. Notre auteur peut bien faire pousser les arbres dans la bouche de Gargantua; car nous verrons au second livre qu'il place des forêts dans celle de Pantagruel.
7 Edit. ant. à 1535, et édit. de 1535, de Dolet, de F. Juste, de 1542, s. 1. Les éditeurs modernes écrivent atlrapoit. — Il y a entre
GARGANTUA
les, l'autre parla besace, l'autre par la fouillouse1, l'autre par l'escharpe ; et, le pauvre haire qui l' avoit féru du bourdon, l'accrocha par la braguette : toutesfois ce iuy fut un grand heur, car il iuy perça une bosse chancreuse qui le martirisoit depuis le temps qu'ilz eurent passé Ancenys. Ainsi les pèlerins denigés s'enfuirent à travers la plante le beau trot, et appaisa la douleur.
En laquelle heure fut appelle par Eudemon pour souper, car tout estoit prest. Je m'en vais donc (dist il) pisser mon malheur. Lors pissa si copieusement que l'urine trancha le chemin aux pèlerins, et furent contraincts passer la grande boyre. Passans de là par l'orée de la touche2 en plein chemin, tombèrent tous, excepté Fourmilier, en une trape qu'on avoit fait pour prendre les loups à la trainnée3. Dont eschapperent moyennant l'industrie dudit Fourmilier, qui rompit tous les lacs et cordages. De là issus, pour le reste de celle nuyt couchèrent en une loge prés le Couldray.
Et là furent reconfortés de leur malheur par les bonnes paroles d'un de leur compagnie, nommé Lasdaller; lequel leur remonstra que ceste adventure avoit esté prédite pai David, Psal...4 Cum exsurgerent hornines in nos, forte vivos déglutissent nos*, quand nous fusmes mangés en salade au grain du sel. Cum irasceretur furor eorum in nos, forsitan aqua absorbuisset nos6, quand il beut le grand traict.
les deux une nuance bien sensible :
Arrapa en provençal , arraper dans les dialectes de l'ouest, arrapare en italien , c'est ravir d'une main agile. Arrapa , en basque , signifie voler, arrapatil proprement : saisir avec les doigts crochus.
1 Fouillouse se dit encore pour bourse , en argot.
2 La lisière du bouquet de bois.
3 Avec de la charogne qu'on irai ne , dit Le Duchat. Ne serait-ce pas plutôt au filet? Traita (voyez Du Cange) avait quelquefois ce sens,
et les mots qui suivent : <i rompit tous les lacs et cordages , » viennent à l'appui de cette interprétation.
4 Morellet voit là avec raison un persifflage des applications ridicules des psaumes faites par les pères et les théologiens.
5 Quand les hommes se levaient contre nou* peut-être nous eussentils avalés tout vivants.
6 Quand leur rage s'enflammait contre nous, peut-être l'eau nous eût-elle engloutis.