‹ Œuvres, collationnées pour la première fois sur les éditions originales, accompagnées d'un commentaire nouveauChapitre 87 sur 401 · LIVRE I, CHAPITRE XL · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHAPITRE XL

Ce qu'il fait est tout concilier et déguster, qui est la caus< pourquoy de tout reçoit mocqueries et bastonnades.

Semblablement, un moine (j'entends de ces ocieux moines) ne laboure, comme le paysant; ne garde le pays, comme l'homme de guerre; ne guérit les malades, comme le médecin ; ne presche ny endoctrine le monde, comme le bon docteur evangelique et pédagogue; ne porte les commodités et choses nécessaires à la republicque, comme le marchant. C'est la cause pourquoy de tous sont nues et abhorris. Voire mais, dist Grandgousier, ilz prient Dieu pour nous. Rien moins, respondit Gargantua. Vray est qu'ilz molestai tout leur voisinage à force de trinqueballer leurs cloches. (Voire, dist le moine, une messe, Unes matines, \:ne vespres bien sonnées sont à demy dites.) Hz marmonnent grand renfort de légendes et pseaumes, nullement par eux entenduz. Hz » comptent force patenostres, entrelardées de longs Ave Maria, sans y penser ny entendre. Et ce j'appelle mocque Dieu, non oraison. Mais ainsi leur aide Dieu, s'ilz prient pour nous, et non par peur de perdre leurs miches et soupes grasses. Tous vrais christians, de tous estats, en tous lieux, en tous temps, prient Dieu, et l'esprit prie et interpelle pour iceux; et Dieu les prent en grâce.

Maintenant, tel est nostre bon frère Jean. Pourtant chascun le souhaite en sa compagnie. Il n'est point bigot, il n'est point dessiré ' ; il est honneste, joyeux, délibéré, bon compagnon. 11 travaille, illabeure. il defent les opprimés, il conforte les affligés, il subvient aux souffreteux, il garde le clos de l'abbaye. Je fais, dist le moine, bien davantage. Car, en depeschant nos matines et anniversaires au cœur, ensemble je fais des chordes d'arbaleste, je polis des matras2 et garrotz 3, je fais des retz et des poches à cendre les connins. Jamais je ne suis oisif4.

1 Déchiré ; dessiré est encore usité en plusieurs patois.

2 Matelas, malras, trait de grosse arbalète (Du Cange).

« Le suppliant benda une arbaieste et tira une matrasse. »

3 Spiculum arcus balistarii (Du Cange.) Proprement, les flèches qu'on lançait avec des balistes.

4 Ceci rappelle les conseils ds saint Jérôme au moine Eustique ; u Facito aliquid '^sris ut sempertc

GARGANTUA

Mais or ça à boire, à boire, ça. Apporte le fruict. Ce sont chastaignes du bois d'Estrocs1. Avec bon vin nouveau, voy vous là composeur de petz. Vous n'estes encore céans amoustillés 2. Par Dieu je boy à tous gués, comme un cheval de promoteur 3. Gymnaste luy dist : Frère Jean, ostez ceste roupie que yous pend au nez. Ha ha, dist le moine, serois je en dangier de noyer? veu que suis en l'eau jusques au nez. Non, non, Quare? Quia

Elle en sort bien, mais point n'y entre ; Car il est bien antidote de pampre.

0 mon amy, qui auroit bottes d'hyver de tel cuir, hardiment pourroit il pescher aux huy très *. Car jamais ne prendroient eau. Pourquoy, dist Gargantua, est ce que frère Jean a si beau nez? Par ce, respondit Grandgousier, qu'ainsi Dieu l'a voulu ; lequel nous fait en telle forme et telle fin, selon son divin arbitre, que fait un potier ses vaisseaux. Par ce, dist Ponocrates, qu'il fut des premiers à la foire des nez. Il prit des plus beaux et plus grands. Trut avant 5, dist le moine, selon vraye philosophie monasticque, c'est parceque ma nourrice avoit les tetins molletz; en la laictant6, mon nez y enfondroit comme en beurre, et là s'eslevoit etcroissoit comme la paste dedans la mect7. Les durs tetins de nourrices font les enfans camus. Mais, gay, gay, ad formant nasi cognoscitur ad te levavi5. Je ne mange jamais de confitures. Page, à la humerie. Item rousties 9.

« diabolus occupatum inventât .

« vel fiscellam tcxe... texantxir et « lina capiendis piscibus. »

1 En Poitou.

2 Pourvus de vin doux , et probablement, par équivoque, émonstillés.

3 Le promoteur était une espèce

de ministère public ambulant , dans

les juridictions ecclésiastiques.

i Bottez, houzez, comme pe?cheursd'oystres. (Villon, Gr. Test..)

5 C'est ainsi qu'en Saintonge et

dans la Charente en excite les ânes à marcher.

6 Quand je la laictais, quand je la tétais.

7 Le pétrin. Met est un terme encore usité dans leBerry, la Saintonge.

8 A la forme du nez on connaît...

ad te levavi (j'ai élevé vers toi.) Ces derniers mots sont pris d'un psaume. Ils forment ici une irrévérencieuse allusion qui se comprend assez.

9 Sers-nous à boire et des rôties.

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