LIVRE 1, CHAPITRE XLVi. 20i
vostre rançon, je vous la donne entièrement, et veulx que vous soient rendues armes et cheval : ainsi fault il faire entre voisins et anciens amis, veu que ceste nostre différence1 n'est point guerre proprement.
Comme Platon, liv. 5 de Rep. vouloit estre non guerre nommée, ains sédition, quand les Grecs mouvoient armes les uns contre les autres. Ce que si par maie fortune advenoit, il commande qu'on use de toute modestie. Si guerre la nommez, elle n'est que superficiaire, elle n'entre point au profond cabinet de nos cœurs. Car nul de nous n'est oultragé en son honneur : et n'est question, en somme totale, que de rabillcr quelque faulte commise par nos gens, j'entends et vostres et nostres. Laquelle, encores que cogneussiez, vous deviez laisser couler oultre; car les personnages querelans estoient plus à contemner qu'à ramentevoir2; mesmement leur satisfaisant selon le grief, comme je me suis offert. Dieu sera juste estimateur de nostre différent, lequel je supplie plust tost par mort me tollir de ceste vie, et mes biens dépérir devant mes yeulx, que par moy ny les miens en rien soit offensé.
Ces paroles achevées, appella le moine, et devant tous luy demanda : Frère Jean, mon bon amy, estes vous qui avez pris le capitaine Touquedillon icy présent? Sire, dist le moine, il est présent, il a aage et discrétion; j'aime mieulx que le sachez par sa confession que par ma parole. Adonc dist Touquedillon : Seigneur, c'est luy véritablement qui m'a pris, et je me rends son prisonnier franchement. L'avez vous, dist Grandgousier au moine, mis à rançon ? Non, dist le moine ; de cela je ne me soucie. Combien, dist Grandgousier, voudriez vous de sa prise ? Rien, rien, dist le moine, cela ne me mené pas. Lors commanda Grandgousier que, présent Tou-
Rabelais était fort de saison , ainsi que le remarque Bernier, à une époque où l'ambition de Charies- Quint, les intérêts de François Ier.
de Henri VIII et des princes al-
lemands mettaient l'Europe en feu.
1 On dirait aujourd'hui différend.
2 Plus dignes de mépris que d souvenir.
GARGANTUA
quedillon, fussent comptés au moine soixante et deux mille salutz1 pour celle prise. Ce que fut fait ce pendant qu'on fit la collation audit Touquedillon ; auquel demanda Grandgousier s'il vouloit demourer avec luy, ou si mieulx aimoit retourner à son roy. Touquedillon respondit qu'il ticndroit le party lequel il luy conseilleroit. Donc, dist Grandgousier, retournez à vostre roy, et Dieu soit avec vous !
Puis luy donna une belle espce de Vienne2, avec le fourreau d'or, fait à belles vignettes d'orfèvrerie, et un collier d'or pesant sept cens deux mille marcs, garny de fines pierreries, à l'estimation de cent soixante mille ducats; et dix mille escus par présent honorable. Après ces propos monta Touquedillon sus son cheval. Gargantua, pour sa seureté, luy bailk trente hommes d'armes, et six vingts archiers sous la conduicte de Gymnaste, pour le mener jusques es portes de la Roche Glermaud, si besoing estoit. Iceluy departy, le moine rendit à Grandgousier les soixante et deux mille salutz qu'il avoit receu, disant : Sire, ce n'est ores que vous devez faire telz dons. Attendez la fin de ceste guerre, car l'on ne sait quelz affaires pourroient survenir. Et guerre faite sans bonne provision d'argent n'a qu'un soupirail de vigueur. Les nerfs des batailles sont les pecunes. Donc, dist Grandgousier, à la fin je vous contenteray par honneste recompense, et tous ceux qui m'auront servy.
1 Monnaie dur, de la valeur d'environ 12 francs, qui datait de Charles VI, frappée surtout paies rois d'Angleterre Henri V et fenri VI, Sm l'un des côiés de la
pièce était tigurtie la sainte Vierge recevant la salutation de l'ange.
2 Vienne, en Dauphiné. On y a longtemps fabriqué des armes renommées.
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en API TRI-: XL VIL
Comment CraïKlgousicr m;iiKiii quérir ses légions, et comment Toiiqneilillon tua Hastiveau, puis l'ut tue par le conitnaiMie» ment de Picrocliole.
En ces mesmes jours, ceux de Bessé, du Marché vieux, du bourg Saint Jacques, du Trainneau, de Parillé, de Rivière, des Roches Saint Pol, du Vau breton, de Pautillé, du Brehcmont, du pont de Gain, de Gravant, de Grandmont, des Bourdes, de la Ville au mère, de Huymes, de Segrc, de Hussé, de Saint Louant, de Panzuust, des Couldreaulx, de Verron, de Coulaines, de Chose, de Varenes, de Bourgueil, de l'isle Boucard, du Croulay, de Narsay, de Gande, de Montsoreau1, et autres lieux confins, envoyèrent devers Grandgousier ambassades, pour luy dire qu'ilz estoient advertis des torts que luy faisoit Picrochole; et, pour leur ancienne confédération, ilz luy offroient tout leur pouvoir, tant de gens que d'argent et autres munitions de guerre. L'argent de tous montoit, par les pactes qu'ilz luy envoyoient, six vingt quatorze millions deux escus et demyd'or2.
Les gens estoient quinze mille hommes d'armes, trente et deux mille chevaux legiers, quatre vingt neuf mille harquebousiers, cent quarante mille adventuriers, unze mille deux cens canons, doubles canons, basilics et spiroles. Pionniers quarante sept mille, le tout souldoyé et avitaillc pou* six mois et quatre jours. Lequel offre Gargantua ne refusa ny accepta du tout3,
1 Toutes ces localités appartien- | gousier par ses alliés se seraient lent à l'Anjou, à la Touraine, et I élevés à 1,534,000,027.
en majeure partie au Chinonnais. (Cartier, Numismatique de Ra-
2 A calculer l'écu d'or pour 1 1 bêlais.)
cr., les subsides offerts à Grand- 1 3 DVuie manière absolue.
GARGANTUA
Mais, grandement les remerciant, dist qu'il composeroit ceste guerre par tel engin que besoing ne seroit tant empescher de gens de bien. Seulement, envoya qui ameneroit en ordre les légions lesquelles entrctenoit ordinairement en ses places de la Deviniere1, de Chaviny 2, de Gravot et Quinquenays3, montant en nombre de deux mille cinq cens hommes d'armes, soixante et six mille hommes de pied, vingt et six mille arquebusiers, deux cens grosses pièces d'artillerie, vingt et deux mille pionniers, et six mille chevaux legiers ; tous par bandes, tant bien assorties de leurs thresauriers, de vivandiers, de mareschaux, d'armuriers et autres gens nécessaires au trac * de bataille, tant bien instruicts en art militaire, tant bien armés, tant bien recognoissans et suivans leurs enseignes, tant soudains à entendre et obéir à leurs capitaines, tant expédies5 à courir, tant forts à choquer, tant prudens à l'advcnturc, que mieulx ressembloient une harmonie d'orgues et concordance d'horologe, qu'une armée ou gendarmerie.
Touquedillon arrivé se présenta à Picrochole, et iuy conta au long ce qu'il avoit et fait et veu. A la fin, conseilloit, par fortes paroles, qu'on fist appointement avec Grandgousier, lequel il avoit esprouvé le plus homme de bien du monde ; adjoustant que ce n'estoit ny preu6 ny raison molester ainsi ses voisins, desquelz jamais n'avoient eu que tout bien. Et, au regard du principal, que jamais ne sortiroient de ceste entreprise qu'à leur grand dommage et malheur. Car la puissance de Picrochole n'estoit telle que aisément ne les peust Grandgousier mettre à sac. 11 n'eust achevé ceste parole, que Hastivcau dist tout haut : Bien malheureux est le prince qui est de telz gens servy, qui tant facilement sont corrompuz,
1 La Deviniere , entre Chinon et Lerné, était la propriété de Kabelais.
2 C'était un château près de Lerné.
3 Clos de vigne c:3 Ciiinon,
v Bagages, équipages. V. Traça,
dans le Glossaire de Du Cange.
3 Prompts (du latin expeditus).
6 Ni profit.
« Dieu vous gard ou preu vous face. »
Formule de salut, dans ies lettres de rémission de 1405. (ï.uCange.)