MENU2 DEVIS DURANT LE DIPNER, A LA LOUANGE DES DECRETALES
Or, notez, Beuveurs, que durant la messe sèche de Homenaz, troys manilliers de l'Ecclise, chascun tenant un grand bassin en main, se pouimenoient par my le peuple, disans à haulte voix : « N'oubliez les gens heureux qui l'ont veu en face. » Sortans du temple, ilz apportèrent à Homenaz leurs bassins tous pleins de monnoye papimanicque. Homenaz nous dist que c'estoit pour faire bonne chère; et que de ceste contribution et taillon, l'une partie seroit employée à bien boyre, l'aultre à bien manger, suivant une mirificque glosse cachée en un certain coingnet de leurs sainctes Decretales, Ce que feut faict, et en beau cabaret assez retirant à celluy de Guillot en Amiens. Croyez que la repaissaille feut copieuse, et les beuvettes numereuses. En cestuy dipner je notay deux choses mémorables ; l'une, que viande ne feut apportée, quelle que feust, feussent chevreaulx, feussent chappons, feussent cochons (des quelz y a foyson en Papimanie), feussent pigeons, connilz, levreaulx, coqs de Inde, ou aultres, en
laquelle n'y eust abondance de farce magistrale; l'aultre, que tous le sert et dessert feut porté par les filles pucelles mariables du lieu, belles, je vous affiie, saffrettes, blondelettes, doulcettes et de bonne grâce : lesquelles vestues de longues, blanches et déliées aubes à doubles ceinctures, le chef ouvert, les cheveux inscrophiez de petites bandelettes et rubans de saye violette, semés de roses, œilletz, marjolaine, aneth, aurande, et aultres fleurs odorantes, à chascun cadence nous invitoient à boyre avecques doctes et mignonnes révérences. Et estoient voluntiers veues de toute l'assistence. Frère Jean les reguardoit de cousté, comme un chien qui emporte un plumail. Au dessert du premier metz feut par elles mélodieusement chanté un Epode à la louange des sacrosainctes Deeretaies.
Sus l'apport du second service, Homenaz. tout joyeulx et esbaudy, adressa sa parolle à un des maistres Sommeliers, disant : « Clerice, esclaire icy. » A ces motz, une des filles promptement luy présenta un grand hanat plein de vin extravaguant. Il le tint en main, et, soupirant profondement, dist à Pantagruel : « Mon Seigneur, et vous, beaulx amis, je boy à vous tous de bien bon cœur. Vous soyez les tresbien venuz. » Beu qu'il eut et rendu le hanat à la bachelette gentile, feist une lourde exclamation, disant : « O dives Decretales ! tant par vous est le vin bon bon trouvé ! — Ce n'est, dist Panurge, pas le pis du panier. — Mieulx seroit, dist Pantagruel, si par elles le mauvais vin devenoit bon. — O Seraphicque Sixiesme ! dist Homenaz continuant, tant vous estes nécessaire au saulvement des pauvres humains ! O Cherubicques Clémentines ! comment en vous est proprement contenue et descripte la perfaicte institution du vray Chi-istian ! O Extravaguantes Angelicques, comment sans vous periroient les paouvres âmes, les quelles, ça bas, errent par les corps m.ortelz en ceste vallée de misère ! Helas, quand sera ce don de grâce particulière faict es humains, qu'ilz désistent de toutes