‹ Œuvres. Collationnées sur les éditions originales, accompagnées d'une bibliographie et d'un glossaireChapitre 187 sur 279 · COMMENT NOUS VISITASMES LE PAYS DE SATIN · texte numérisé non relu

COMMENT NOUS VISITASMES LE PAYS DE SATIN

Joyeux d'avoir veu la nouvelle religion des frères Fredons, navigasmes par deux jours : au troisième, descouvrit nostre Pilot une Isle belle et délicieuse sus toutes autres ; on l'appelloit risle de Frize, car les chemins estoient de frize. En icelle estoit le pays de Satin, tant renommé entre les pages de Cour : duquel les arbres et herbes jamais ne perdoient fleurs ne feuilles, et estoient de damas et velous figuré. Les bestes et oiseaux estoient de tapisserie. Là nous A'ismes plusieurs bestes, oiseaux et arbres, tels que les avons de par de ça, en figure, grandeur, amplitude et couleur : excepté qu'ils ne mangeoient rien, et point ne chantoient, point aussi ne mordoient ils comme font les nostres. Plusieurs aussi y vismes que n'avions encores veu : entre autres y \dsmes divers elephans

en diverse contenance ; sur tous j'y notay les six masles et six femelles présentez à Rome, en théâtre, par leur instituteur, au temps de Germauicus, nepveu de l'Empereur Tibère, clephans doctes, musiciens, philosophes, dcinseurs, pavaniers, baladins, et estoient à table assis en belle composition, beuvans et mangeans en silence comme beaux pères au refectouer. Ils ont le museau long de deux coudées, et le nommons proboscide, avec lequel ils puisent eau pour boire, prennent palmes, prunes, toutes sortes de mangeailles, s'en deffendent et offendent comme d'une main : et au combat jettent les gens haut en l'air, et à la cheute les font crever de rire. Ils ont moult belles et grandes aureilles de la forme d'un van. Ils ont joinctures et articulations es jambes; ceux qui ont escrit le contraire n'en veirent jamais qu'en peinture. Enti'e leurs dents ils ont deux grandes cornes : ainsi les appelloit Juba, et dit Pausanias estre cornes, non dents. Philostrate tient que soient dents, non cornes : ce m'est tout un, pourveu qu'entendiez que c'est le vray yvoire, et sont longues de trois ou quatre coudées, et sont en la mandibule supérieure, non inférieure.

Si croyez ceux qui disent le contraire, vous en trouverez mal, voire fust ce Elian, tiercelet de menterie. Là, non ailleurs, en avoit veu Pline, dansans aux sonnettes sus cordes, et funambules : passant aussi sus les tables en plein banquet, sans offenser les beuveurs beuvans.

J'y vy un rhinocéros du tout semblable à celuy que Henry Clerberg m' avoit autrefois monstre, et peu differoit d'un verrat qu'autrefois j'avois veu à Limoges : excepté qu'il avoit une corne au muffle, longue d'une coudée et pointue, de laquelle il osoit entreprendre contre un éléphant en combat, et d'icelle le poignant sous le ventre (qui est la plus tendre et débile partie de Felephant) le rendoit mort par terre.

J'y vy trente deux Unicornes : c'est une beste félonne à merveille, du tout semblable à un beau cheval, excepté qu'elle

Page 1