LIVRE V, CHAPITRE XXX
a la teste comme un cerf, les pieds comme un éléphant, la queue comme un sanglier, et au front une corne aiguë, noire, et longue de six ou sept pieds, laquelle, ordinairement, luy pend en bas comme la creste d'un coq d'Inde : elle, quand veut combattre ou autrement s'en ayder, la levé roide et droite. Une d'icelles je vy accompagnée de divers animaux sauvages, avec sa corne emonder une fontaine. Là me dist Panurge que son courtaut ressembloit à ceste Unicorne, non en longueur du tout, mais en vertu et en propriété : car ainsi comme elle purifioit l'eau des mares et fontaines d'ordure ou venin aucun qui y estoit, et ces animaux divers, en seureté, venoient boire après elle, ainsi seurement on pouvoit après luy fatrouiller sans danger de chancre, vérole, pisse-chaulde, pouUains grenes, et tels autres menus suffrages : car si mal aucun estoit au trou méphitique, il esmondoit tout avec sa corne nerveuse. — Quand, dist frère Jean, vous serez marié, nous ferons l'essay sur vostre femme. Pour l'amour de Dieu soit, puis que nous en donnez instruction fort salubre. — Voire, respondit Panurge, et soudain en l'estomac la belle petite pillule agrégative de Dieu, composée de vingt-deux coups de poignart à la Cesarine. — Mieux vaudroit, disoit frère Jean, une tasse de quelque bon vin frais. »
J'y vy la toison d'or, conquise par Jason. Ceux qui ont dit n'estre toison, mais pomme d'or, parce que ar^Xa signifie pomme et brebis, avoient mal visité le pays de Satin. J'y vy un caméléon, tel que le descrit Aristoteles, et tel que me l'avoit quelquefois monstre Charles Marais, médecin insigne en la noble cité de Lyon sur le Rosne, et ne vivoit que d'air non plus que l'autre.
J'y vy trois Hydres, telles qu'en avois ailleurs autrefois veu. Ce sont Serpens, ayant chascun sept testes diverses. J'y vy quatorze Phénix. J 'avois leu en divers autheurs qu'il n'en estoit qu'un en tout le monde, pour un aage; mais, selon mon petit jugement, ceux qui en ont escrit n'en veirent onques
ailleurs qu'au pays de tapisserie, voire fust-ce Lactance Firmian. J'y vy la peau de l'asne d'or d'Apulée. J'y vy trois cens et neuf Pélicans, six mille et seize oiseaux Seleucides, marchans en ordonnance, et devorans les austerelles parmy les bleds; des Cynamolges, des Argathiles, des Caprimulges, des Thynnuncules, des Crotenotaires, voire, dis je, des Onocrotales avec leur grand gosier, des Stymphalides, Harpies, Panthères, Dorcades, Cemades, Cynocéphales, Satyres, Cartasonnes, Tarandes, Ures, Monopes, Pephages, Cèpes, Neares, Stères, Cercopiteques, Bisons, Musimones, Bytures, Ophyres, Stryges, Gryphes.
J'y vy la My quaresme à cheval (la My aoust et la My mars luy tenoient l'estaphe) : Loups-garoux, Centaures, Tygres, Léopards, Hyènes, Camelopardales, Oryges.
J'y vy une Remore, poisson petit, nommé Echeneis des Grecs, auprès l'une grande nauf, laquelle ne se mouvoit, encores qu'elle eust pleines voiles en haulte mer : je croy bien que c'estoit celle de Periander, le tyran, laquelle un poisson tant petit arrestoit contre le vent. Et en ce pays de Satin, non ailleurs, l'avoit veuë Mutianus. Frère Jean nous dist que par les Cours de Parlement, souloient jadis régner deux sortes de poisson, lequels faisoient de tous poursuyvans, nobles, roturiers, pauvres, riches, grands, petits, pourrir les corps et enrager les âmes. Les premiers estoient poissons d'Avril : ce sont maquereaux ; les seconds venefiques remores : c'est sempitemité de procès sans fin de jugement.
J'y vy des Sphinges, des Raphes, des Oinces, des Cephes, lesquels ont les pieds de devant comme les mains, et ceux de derrière comme les pieds d'un homme; des Crocutes, des Eales, lesquels sont grands comme hippopotames, ayans la queue comme elephans, les mandibules comme sangliers, les cornes mobiles comme sont les aureilles d'asnes. Les Cucrocutes, bestes très légères, grandes comme asnes de Mirebalais, ont le col, la queue et poictrine comme un lion, les jambes