‹ Œuvres. Collationnées sur les éditions originales, accompagnées d'une bibliographie et d'un glossaireChapitre 203 sur 279 · LU'RE V, CHAPITRE XXXIX · texte numérisé non relu

LU'RE V, CHAPITRE XXXIX

mais seulement un petit bon homme vieux, efféminé, et toujours yvre, accompagné de jeunes gens agrestes, tous nuds, tousjours dansans et sautans, ayans queues et cornes, comme ont les jeunes chevreaux, et grand nombre de femmes yvres. Dont se résolurent les laisser outre passer, sans y résister par armes : comme si à honte non à gloire, à deshonneur et ignominie leur revinst, non à honneur et prouesse, avoir de telles gens victoire. En cestuy despris, Bacchus tousjours gagnoit païs, et mettoit tout à feu (pource que feu et foudre sont de Bacchus les armes paternelles, et avant naistre au monde fut par Jupiter salué de foudre, sa mère Semelé, et sa maison maternelle arse et destruite par feu), et à sang pareillement, car naturellement il en faict au temps de paix, et en tire au temps de guerre. En tesmoignage sont les champs en l'Isle de Samos dits Panema, c'est à dire tout sanglant, auxquels Bacchus les Amazones acconceut, fuyantes de la contrée des Ephesians, et les mist toutes à mort par phlebothomie, de mode que ledit champ estoit de sang tout ombeu et couvert. Dont pourrez doresnavant entendre, mieux que n'a descrit Aristoteles en ses problèmes, pourquoy jadis on disoit en proverbe commun : « En temps de guerre ne mange et ne plante menthe. » La raison est, car en temps de guerre sont ordinairement départis coups sans respect : donques l'homme blessé, s'il a celuy jour manié ou mangé menthe, impossible est, ou bien difficile, luy restreindre le sang. Consequemment estoit en la susdite emblemature figuré comment Bacchus marchoit en bataille, et estoit sur un char magnifique tiré par trois couples de jeunes pards joints ensemble; sa face estoit comme d'un jeune enfant, pour enseignement, que tous bons beuveurs jamais n'envieiUissent, rouge comme un chérubin, sans un poil de barbe au menton; en teste portoit cornes aiguës ; au dessus d'icelles une belle couronne faite de pampres et de raisins, avec une mitre rouge cramoisine, et estoit chaussé de brodequins dorez.

En sa compagnie n'estoit un seul homme; toute sa garde et toutes ses forces estoient de Bassarides, Evantes, Euhyades, Edonides, Trietherides, Ogygies, Mimallones, Menades, Thyades et Bacchides, femmes forcenées, furieuses, enragées, ceinctes de dragons et serpens vifs en lieu de ceinctures, les cheveux voletans en l'air, avecques fronteaux de vignes ; vestues de peaux de Cerfs et de Chevreuils, portans en main petites haches, tyrses, rançons, et hallebardes en forme de noix de pin, et certains petits bouchers légers sonnans et bruyans quand on y touchoit, tant peu feust desquels elles usoient, quand besoin estoit, comme de tabourins et de tymbons. Le nombre d'icelles estoit septante et neuf miUe deux cens vingt sept. L'avant-garde estoit menée par Silenus, homme auquel il avoit sa fiance totaUe, et duquel par le passé avoit la vertu et magnanimité de courage et prudence en divers endroits congneu. C'estoit un petit vieillard tremblant, courbé, gras, ventru à plein bats ; et les aureilles avoit grandes et droictes, le nez pointu et aquiUn, et les sourcilles rudes et grandes; estoit monté sus un asne couiUard : en son poing tenoit pour soy appuyer un baston, pour aussi gallantement combattre, si par cas convenoit descendre en pieds, et estoit vestu d'une roble jaulne à usage de femme. Sa compagnie estoit de jeunes gens champestres, cornus comme chevreaux, et cruels comme hons, tous nuds, tousjours chantans et dansans les cordaces : on les appeloit Ty tires et Satyres. Le nombre estoit octante cinq mille six vingts et treize.

Pan menoit l'arriére garde, homme horrifique et monstrueux. Car par les parties inférieures du corps il ressembloit à un bouc, les cuisses avoit velues, portoit cornes en teste droictes contre le Ciel. Le visage avoit rouge et enfiambé, et la barbe bien fort longue, homme hardy, courageux, hazardeux, et facile à entrer en courroux; en main senestre portoit une flutte, en dextre un baston courbé, ses bandes estoient semblablement composées de Satyres, Hemi-

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