A MONSIEUR DE MAILLEZAIS
Escrite de Rome le 30 décembre 1535
MoNS'. Je vous escrivy du xxix" jour de novembre bien amplement, et vous envoyay des graines de Naples pour vos salades, de toutes les sortes que l'on mangue de par deçà, excepté de pimpinelle, de laquelle pour lors je ne peus recouvrir. Je vous en envoyé présentement, non en grande quantité, car pour une fois je n'en peux davantage charger le courrier; mais si plus largement en voulez, ou pour vos jardins ou pour donner ailleurs, me l'escrivant, je vous l'envoiray.
Je vous avois paravant escript, et envoyé les quatre signatures concernantes les bénéfices de feu Dom Philippes, impetrez ou nom de ceux que couchiez par vostre mémoire. Depuis, n'ay receu de vos lettres qui fissent mention d'avoir receu lesdictes signatures. J'en ay bien receu unes datées de l'Ermenaud, lorsque madame d'Estissac y passa, par laquelle me escriviez de la réception de deux pacquets que vous avois envoyé, l'un de Ferrare, l'aultre de ceste ville, avecques le chiffre que vous escrivois; mais, à ce que j'entends, vous n'aviez encore receu le pacquet ouquel estoient lesdictes signatures.
Pour le présent, je vous peux advertir que mon affaire a esté concédé et expédié beaucoup mieux et plus seurement que je ne l'eusse souhaitté; et y ay eu aide et conseil de gens de bien, mesmement du Cardinal de Genutiis, qui est Juge du Palais, et du Cardinal Simoneta, qui estoit auditeur de la Chambre, et bien sçavant, et entendant telles matières. Le Pape estoit d'advis que je passasse mondict affaire per Camcram : les susdicts ont esté d'advis que ce fust par la Cour des Contredits, pour ce que, in foro contentioso, elle est irréfragable en France, et qucc per Contradictoria transiguntur transeunt in rem judicatam; quce autem per Cameranif
et impugnari possunl, et in judicium veniunt. En tout cas, il ne me reste que lever les bulles sttb plumbo.
Monseigneur le Cardinal du Bellay, ensemble Monseigneur de Mascon, m'ont asseuré que la composition me sera faicte gratis, combien que le Pape, par usance ordinaire, ne donne gratis fors ce qui est expédié per Cameram. Restera seulement à payer le référendaire, procureurs et autres telz barbouilleurs de parchemin. Si mon argent est court, je me recommanderay à vos aulmosnes, car je croy que je ne partiray point d'icy que l'Empereur ne s'en aille.
Il est de présent à Naples, et en partira, selon qu'il a escript au Pape, le six« de janv-ier. Ja toute cette ville est pleine d'Espagnols, et a envoyé par devers le Pape un Ambassadeur exprez, oultre le sien ordinaire, pour l'advertir de sa venue. Le Pape luy cède la moictyé du Palais, et tout le bourg de Sainct Pierre pour ses gents, et faict apprester trois mille licts à a mode Romaine, sçavoir est,desmatrats, car la ville en est despourveue depuis le sac des lansquenetz. Et a faict provision de foing, de paille, , d'avoine, spelte et orge, tant tant qu'il en a peu recouvrir, et de \an, tout ce qu'en est arrivé en Ripe. Je pense qu'il luy coustera bon, dont il se passast bien en la pouvreté où il est, qui est grande et apparente plus qu'en Pape qui feust depuis trois cents ans en çà. Les Romains n'ont encores conclud comment ilz s'y doivent gouverner, et souvent a esté faicte assemblée de par le Sénateur, Conserv-ateurs et Gouverneur; mais ilz ne peuvent accorder en opinions. L'Empereur, par sondict ambassadeur, leur a dénoncé qu'il n'entend point que ses gens vivent à discrétion, c'est à dire sans payer, mais à discrétion du Pape, qui est ce que plus griefve le Pape. Car il entend bien que, par cette parole, l'Empereur veult veoir comment et de quelle affection il le traictera, luy et ses gens.
Le Sainct Père, par élection du Consistoire, a envoyé par devers luy deux Legatz, sçavoir est, le Cardinal de Senes et le Cardinal Cassarin. Depuis, y sont d'abondant allez les Cardinaux Salviati et Rodolphe, et Monseigneur de Sainctes avecques eulx. J'entends que c'est pour l'affaire de Florence, et pour le différend qui est entre le Duc Alexandre de Medicis et Phihppe Strossi, duquel vouloit ledict Duc confisquer les biens, qui ne sont petits; car, après les Fourques de Auxbourg, en Almaigne, il est estimé le plus riche marchand de la Chrestienté. Et avoit mis gens en cette ville pour l'emprisonner ou tuer, quoy que ce fust. De laquelle entreprise adverty, impetra du Pape de porter armes. Et alloit ordinairement accompagné de trente souldars bien armés à poinct. Ledict Duc de Florence, comme je pense, adverty que ledict Strossi, avecques les susdits Cardinaux, s'estoit retiré par devers l'Empereur, et qu'il offroit audict Empereur quatre cents mille ducats pour seulement commettre gens qui informassent sur la t>Tannie et meschanceté dudict Duc, partist de Florence, constitua le Cardinal Cibo son Gouverneur, et arriva en cette ville le lendemain de Xoël, sur les vingt trois heures, entra par la porte Sainct Pierre, accompagné de cinquante chevaux légers armez en blanc, et la lance au poing, et environ de cent arquebusiers. Le reste de son train estoit petit et mal en ordre; et ne luy fut faict entrée quelconque, excepté
que l'Ambassadeur de l'Empereur alla au-devant jusques à ladite porte. Entré que fut, se transporta au Palais, et eut audience du Pape, qui peu dura, et fut logé au palais Saint Georges. Le landemain matin, partist accompagné comme devant.
Depuis huict jours en ça sont venues nouvelles en cette ville, et en a le Sainct Père receu lettres de divers lieux, comment le Sophy, Roy des Perses, a defïaict l'armée du Turcq. Hier au soir arriva icy le neveu de Mons'' de Vely, Ambassadeur pour le Roy par devers l'Empereur, qui compta à Mons'' le Cardinal du Bellay que la chose est véritable, et que c'a esté la plusgrande tuerye qui fut faicte depuis quatre cens ans en ça; car du costé du Turcq ont esté occis plus de quarante mille chevaulx. Considérez quel nombre de gens de pied y est demouré. Pareillement du costé dudict Sophy. Car, entre gens qui ne fuyent pas volontiers, non solct esse incnicnta vidoria.
La defïaicte principale fut près d'une petite viUe nommée Cony, peu distante de la grande ville Tauris, pour laquelle sont en différend le Sophy et le Turcq. Le demourant fut faict près d'une place nommée Betelis. La manière fut que ledict Turcq avoit party son armée, et part d'icelle envoyé pour prendre Cony. Le Sophy, de ce adverty, avecques toute son armée rua sur ceste partye, sans qu'ils se donnassent guarde. Voilà qu'il faict mauvais advis de partir son ost devant la victoire. Les François en sçauroient bien que dire quand de devant Pavye M, d'Albanie emmena la fleur et force du camp. Ceste roupte et deffaicte entendue, Barberousse s'est retiré à Constantinople pour donner seureté au pays, et dict, par ses bons Dieux, que ce n'est rien en considération de la grande puissance du Turcq. Mais l'Empereur est hors celle peur qu'il avait que ledict Turcq ne vint en Sicile, comme il avoit deUberé à la prime vere. Et se peult tenir la Chrestienté en bon repos d'icy à long temps, et ceubc qui mettent les décimes sur l'Eglise, co pretcxtu qu'ils se veulent fortifier pour la venue du Turcq, sont mal garnis d'arguments démonstratifs.
Monsieur, j'ai reçu lettres de Mons'' de Saint Cerdes, dattées de Dijon, par lesquelles il m'advertist du procez qu'il a pendant en cette Cour Romaine. Je ne luy oserois faire response sans me hasarder d'encourir grande fascherie. Mais j'entends qu'il a le meilleur droict du monde, et qu'on luy faict tort manifeste, et y devroit venir en personne, car il n'y a procez tant équitable qui ne se perde quand on ne le soUicite, mesmement ayant fortes parties, avec auctorité de menasser les solUciteurs s'ilz en parlent. Faulte de chiffre m'en guarde vous en escrire davantage. Mais il me desplaist veoir ce que je veoye, attendu la bonne amour que luy portez principalement, et aussi qu'il m'a de tout temps favorisé et aymé. En mon advis. Monsieur de Basilac, Conseiller de Tholouse, y est bien venu cest hyver pour moindre cas, et est plus vieil et cassé que luy, et a eu l'expédition bien tost à son proffit.
Monsieur, aujourdhuy matin est retourné ici le Duc de Ferrare, qui ustoit allé par devers l'Empereur à Naples. Je n'ay encores sceu comment
il a appoincté touchant l'investiture et recognoissance de ses terres; mais j'entends qu'il n'est pas retourné fort content dudict Empereur. Je me doubte que il sera contrainct mettre au vent les escus que son feu père luy laissa, et le Pape et l'Empereur le plumeront à leur vouloir, mesmement qu'il a refusé le party du Roy, après avoir délayé d'entrer en la ligne de l'Empereur plus de six mois, quelques remonstrances ou menasses qu'on luy ait faict de la part du dict Empereur. De fait, Mons"" de Limoges, qui estoit à Ferrare, Ambassadeur pour le Roy, voyant que ledict Duc, sans l'advertir de son entreprise, s'en estoit retiré devers l'Empereur, est retourné en France. Il y a danger que Madame Renée en souSre fascherie. Ledict Duc lui a osté Madame de Soubize, sa gouvernante, et la faict servir par Italiennes; qui n'est pas bon signe.
MoNS', il y a trois jours qu'un des gens de Mons' de Crissé est icy arrivé en poste, et porte advertissement que la bande, du seigneur Rance, qui estoit allé au secours de Genève, a esté deffaicte par les gens du duc de Savoye. Avecques luy venoit un Courrier de Savoye, qui en porte les nouvelles à l'Empereur. Ce pourroit bien estre seminarium futuri belli : car volontiers ces petites noises tirent après soy grandes batailles, comme est facile à veoir par les antiques histoires, tant Grecques que Romaines, et Françoises aussi, ainsi que appert en la bataille qui fut à Vireton.
MoNS'', depuis quinze jours en ça, André Doria, qui estoit allé pour avitailler ceux qui, de par l'Empereur, tiennent la Goleta près Tuniz, mesmement les fournir d'eaux, car les Arabes du pays leur font guerre continuellement, et n'osent sortir de leur fort, est arrivé à Naples, et n'a demouré que trois jours avecques l'Empereur : puis est party avecques x.xix galères. On dict que c'est pour rencontrer le Judeo et Cacciadiavolo, qui ont bruslé grand païs en Sardaine et Minorque. Le Grand Maistre de Rhodes, Piedmontois, est mort ces jours derniers : en son lieu a esté esleu le Commandeur de Forton, entre Montauban et Thoulouse.
MoN's', je vous envoyé un livre de prognosticqs duquel toute cette ville est embesongnée, intitulé De eversione Europœ. De ma part, je n'y adjouste foy aucune. Mais on ne veit oncques Rome tant adonnée à ces vanitez et divinations comme elle est de présent. Je croy que la cause est car mobile mutatur semper cum principe vulgiis. Je vous envoyé aussi un alinanach pour l'an qui vient 1536. Davantage, je vous envoyé le double d'un brief que le Saint Père a decretté nagueres pour l'advenue de l'Empereur. Je vous envoyé aussi l'Entrée de l'Empereur en Messine et Naples, et l'oraison fimebre qui fut faicte à l'enterrement du feu duc de Milan.
MoNS', tant humblement que faire je puis, à vostre bonne grâce me recommande, priant Nostre-Seigneur vous donner en santé bonne et longue vie.
A Rome, ce xxx* jour de Décembre.
Vostre très humble serviteur,
François RABELAIS.
A MONSi^ L'EVESQUE DE MAILLEZAIS
De Rome, le 28 janvier 1536.