‹ Œuvres. Collationnées sur les éditions originales, accompagnées d'une bibliographie et d'un glossaireChapitre 30 sur 279 · LIVRE IV, CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

LIVRE IV, CHAPITRE IX

Hay, hay, hay ! s'escria Panurge, venez veoir une estrille, une fau et un veau. N'est ce estrille fauveau? Ce fauveau à la raye noire doibt bien souvent estre estrille. » Un autre salua une sienne mignonne, disant : « Adieu, mon bureau. » Elle luy respondit : « Et vous aussi, mon procès. — Par sainct Treignant, dist Gymnaste, ce procès doibt estre soubvent sus ce bureau. » L'un appelloit une autre mon verd. Elle l'appelloit son coquin. « Il y a bien là, dist Eusthenes, du Verdcoquin. » Un autre salua une sienne alliée, disant : « Bon di, ma coingnee. » Elle respondit : « Et à vous, mon manche. — Ventre bœuf, s'escria Carpalim, comment ceste coingnée est emmanchée? Comment ce manche est encoingné? Mais seroit ce poinct la grande manche que demandent les courtisanes Romaines? Ou un cordeher à la grande manche? »

Passant oultre, je veids un averlant qui, saluant son alliée, l'appella mon matraz : elle le appelloit mon lodier. De faict, il avoit quelques traictz de lodier lourdault. L'un appelloit une aultre ma mie, elle l'appelloit ma crouste. L'un une aultre appelloit sa palle, elle l'appelloit son fourgon. L'un une autre appelloit ma savate, elle le nommoit pantophle. L'im une aultre nommoit sa botine, elle l'appelloit son estivallet. L'un une aultre nommoit sa mitaine, elle le nommoit mon guand. L'un une aultre nommoit sa couane, elle l'appelloit son lard : et estoit entre eulx parenté de couane de lard.

En pareille alliance, l'un appelloit une sienne mon homelaicte, elle le nommoit mon œuf : et estoient aUiez comme une homelaicte d'œufz. De mesmes un autre appelloit une sienne ma trippe, elle l'appeloit son fagot : Et oncques ne peuz sçavoir quelle parenté, alliance, affinité ou consanguinité feust entre eulx, la rapportant à nostre usaige commun, sinon qu'on nous dist qu'elle estoit trippe de ce fagot. Un aultre, saluant une sienne, disoit : « Salut, mon escalle. » Elle respondit : « Et à vous, mon huytre. — C'est, dist Carpalim, ime huytre en escalle. » Un aultre de mesmes saluoit une sienne, disant :

« Bonne vie, ma gousse. » Elle respondit : « Longue à vous, monpoys. — C'est, dist Gymnaste, un poys en gousse. » Un autre grand villain claquedens, monté sus haultes muUes de boys, rencontrant une grosse, grasse, courte guarse, luy dist : « Dieu gard mon sabbot, ma trombe, ma louppie. » Elle luy respondit fièrement : « Guard pour guard, mon fouet. — Sang sainct Gris, dist Xenomanes, est il fouet compétent pour mener ceste touppie? »

Un docteur régent, bien peigné et testonné, avoir quelque temps devisé avecqucs une haulte damoiselle, prenant d'elle congié, luy dist : « Grand mercy, Bonne mine. — Mais, dist elle, très grand à vous. Mauvais jeu. — De bonne mine, dist Pantagruel, à mauvais jeu n'est alliance impertinente. » Un bachelier en busche, passant, dist à une jeune bachclette : « Hay, hay, hay ! Tant y a que ne vous veidz, Muse. — Je vous voy, respondit elle. Corne, volvintiers. — Accouplez les, dist Panurge, et leurs souf&ez au cul : ce sera une cornemuse. » Un aultre appella une sienne ma truie, elle l'appella son foin. Là me vint en pensement que cette truie voluntiers toumoit à ce foin. Je veidz \xa demy guallant bossu, quelque peu prés de nous, saluer une sienne alliée, disant : « Adieu, mon trou. » Elle de mesmes le resalua, disant : « Dieu guard ma cheville. » Frère Jean dist : « Elle, ce croy je, est toute trou, et il de mesmc tout cheville. Ores est à sçavoir si ce trou par ceste cheville peut entièrement estre estouppé. » Un aultre salua une sienne, disant : « Adieu, ma mue. » Elle respondit : « Bon jour, mon oison. — Je croy, dist Ponocrates, que cestuy oison est souvent en mue. » Un averlant, causant avec une jeune gualoise, luy disoit : « Vous en souvieign, vesse. — Aussi sera, ped, » respondit elle. « Appeliez vous, dist Pantagruel au Potestat, ces deux là parens? Je pense qu'ilz soyent ennemis, non alliez ensemble, car il l'a appellee vesse. En nos pays, vous ne pourriez plus oultrager une femme que ainsi l'appellant. — Bonnes gens de l'autre monde, respondit le

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Potestat, vous avez peu de parens telz et tant proches comme sont ce Ped et ceste Vesse. Hz sortirent invisiblement tous deux ensemble d'un trou, en un instant. — Lèvent de Galeme, dist Panurge, avoit doncques lanterné leur mère. — Quelle mcre, dist le Potestat, entendez vous? C'est parenté de vostre monde. Hz ne ont père ne mère. C'est à faire à gens delà l'eau, à gens bottez de foin. » Le bon Pantagruel tout voyoit, et escouioit ; mais, à ces propous il cuyda perdre contenence.

Avoir bien curieusement consyderé l'assiette de l'isle et mœurs du peuple Ennasé, nous entrasmes en un cabaret pour quelque peu refraichir. Là on f aisoit nopces à la mode du pays. Au demeurant chère et demye. Nous presens feut faict un joyeulx mariage d'une poyre, femme bien gaillarde, comme nous sembloit, toutesfoys ceulx qui en avoient tasté la disoient estre molasse, avecques un jeune fromaige à poil follet, un peu rougeastre. J'en avoj'^s aultres foys ouy la renommée, et ailleurs avoient esté faictz plusieurs telz mariages. Encores dict on, en nostre pays de vache, qu'il ne feut oncques tel mariage qu'est de la poyre et du fromaige. En une autre salle, je veids qu'on marioit une vieille botte avecques un jeune et soupple brodequin. Et feut dict à Pantagruel que le jeune brodequin prenoit la vieille botte à femme, pource qu'elle estoit bonne robbe,en bon poinct,et grasse à profict de mesnaige, vojrte feust ce pour un peschetur. En une autre salle basse je \'is un jeune escafignon espouser une vieille pantophle. Et nous feut dict que ce n'estoit pour la beauté ou bonne grâce d'elle, mais par avarice et convoitise d'avoir les escuz dont elle estoit toute contrepoinctee.

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