CHAPITRE X
COMMENT PANTAGRUEL DESCENDIT EN L'iSLE DE CHELI, EN LAQUELLE REGNOIT LE ROY SAINCT PANIGON
Le Garbin nous souffloit en pouppe, quand, laissans ces mal plaisans AUianciers, avecques leur nez de as de treuffle, montasmes en haulte mer. Sus la declination du Soleil, feismez scalle en l'isle de Cheli, isle grande, fertile, riche et populeuse, en laquelle regnoit le roy sainct Panigon. Lequel accompaigné de ses enfans et princes de sa court, s'estoit transporté jusque près le havre pour recepvoir Pantagruel. Et le mena jusques en son chasteau : sus l'entrée du dongeon se offrit la royne, accompaignéc de ses filles et dames de court. Panigon voulut qu'elle et toute sa suyte baisassent Pantagruel et ses gens. Telle estoit la courtoisie et coustume du pays. Ce que feut faict, excepté frère Jan, qui se absenta et s'escarta par my les officiers du Roy. Panigon vouloit, en toute instance, pour cestuy jour et au lendemain retenir Pantagruel. Pantagruel fonda son excuse sus la sérénité du temps et opportunité du vent, lequel plus souvent est désiré des voyagiers que rencontré, et le fault emplniter quand il advient, car il ne advient toutes et quantes foys qu'on le soubhaycte. A ceste remonstrance, après boyre vingt et cinq ou trente foys par home, Panigon nous donna congié.
Pantagruel, retournant au port et ne voyant frère Jan, demandoit quelle part il estoit, et pourquoy n'estoit ensemble la compaignie. Panurge se sçavoit comment l'excuser, et vouloit retourner au chasteau pour le appeller, quand frère Jan accourut tout joyeulx, et s'escria en grande guayeté de cœur, disant : « Vive le noble Panigon ! Par la mort beuf de