‹ Œuvres. Collationnées sur les éditions originales, accompagnées d'une bibliographie et d'un glossaireChapitre 79 sur 279 · CHAPITRE XXXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIX

COMMENT FRERE JAN SE RALLIE AVECQUES LES CUISINIERS POUR COMBATTRE LES ANDOUILLES

Voyant frère Jan ces furieuses Andouilles ainsi marcher dchayt, dist à Pantagruel : « Ce sera icy une belle bataille de foin, à ce que je voy. Ho le grand honneur et louanges magnificques qui seront en nostre victoire ! Je vouldrois que dedans vostre nauf feussiez de ce conflict seulement spectateur, et au reste me laissiez faire avecques mes gens. • — Quelz gens? demanda Pantagruel. — IMaticre de bréviaire, respondit frère Jan. Pourquoy Potiphar, maistre queux des cuisines de Pharaon, celluy qui achapta Joseph, et lequel Joseph eust

faict coqu s'il cust voulu, icut maistre de la cavallerie de tout le royaulme d'iEgypte? Pourquoy Nabuzardan, maistre cuisinier du Roy Nabugodonosor, feut entre tous aultres capitaines esleu pour assiéger et ruiner Hierulalem? — J'escoute, respondit Pantagruel. — Par le trou Madame, dist frère Jan, je auserois jurer qu'ilz austres foys avoient Andouilles combatu, ou gens aussi peu estimez que Andouilles, pour les quelles abatte, combatre, dompter et sacmenter, trop plus sont sans comparaison cuisiniers idoines et suffi sans que tous gendarmes, estradiotz, soubdars et piétons du monde. — Vous me refraischissez la mémoire, dist Pantagruel, de ce que est escript entre les facecieuses et joyeuses responses de Ciceron. On temps des guerres civiles à Rome entre Cassar et Pompée, il estoit naturellement plus enclin à la part Pompeiane, quoy que de Caesar feust requis et grandement favorisé. Un jour entendent que les Pompéians à certaine rencontre avoient faict insigne perte de leurs gens, voulut visiter leur camp. En leur camp apperceut peu de force, moins de couraige, et beaucoup de desordre. Lors prévoyant que tout iroit à mal et perdition, comme depuis advint, commença trupher et mocquer maintenant les uns, maintenant les aultres, avec brocards aigres et picquans, comme très bien sçavoit le style. Quelques capitaines, faisans des bons compaignons comme gens bien asceurez et délibérez, luy dirent : « Voyez vous combien nous avons encores d'Aigles ? » C'estoit lors la devise des Romains en temps de guerre. « Cela, respondit Ciceron, seroit bon et à propous si guerre aviez contre les Pies. » Doncques veu que combatre nous fault Andouilles, vous inferez que c'est bataille culinaire, et voulez aux cuisiniers vous rallier. Faictes comme l'entendez. Je resteray icy attendant l'issue de ces fanfares. »

Frère Jan de ce pas va es tentes des cuisines, et dict en toute guayeté et courtoisie aux cuisiniers : « Enfans, je veulx huy vous tous veoir en honneur et triumphe. Par vous seront

Page 1