LIVRE IV, CHAPITRE XLV
chons de rebours : sçavoir est, le cul tourné vers la teste de la mulle, et la face vers la croppiere. Federic, à son retour, les ayant subjuguez et resserrez, feist telle diligence qu'il recouvra la célèbre mule Thacor. Adoncques, au milieu du grand Brouet, par son ordonnance, le bourreau mist es membres honteux de Thacor une figue, presens et voyans les citadins captifz; puys crya, de par l'empereur, à son de trompe, que quiconques d'iceulx voudroit la mort évader, arrachast publicquement la Figue avecques les dens, puis la remist on propre lieu sans ayde des mains. Quiconque en feroit refus seroit sus l'instant pendu et estranglé. Aulcuns d'iceulx eurent honte et horreur de telle tant abhominable amende, la postpouserent à la craincte de mort, et furent penduz. Es autres la craincte de mort domina sus telle honte. Iceulx, avoir à belles dens tiré la Figue, la monstroient au Boye, apertement, disans : Ecco lo fico. En pareille ignominie, le reste de ces pauvres et désolez Guaillaidetz feurent de mort guarantiz et saulvez. Feurent faicts esclaves et tributaires, et leur feut imposé nom de Papefigues, parce qu'au protraict Papal avoient faict la Figue. Depuys celluy temps, les pauvres gens n'avoient prospéré. Tous les ans avoient gresle, tempeste, famine et tout malheur, comme éternelle punition du pcché de leurs ancestres et parcns.
Voyans la misère et calamité du peuple, plus avant entrer ne voulusmes. Seulement pour prendre de l'eau beniste et à Dieu nous recommander, entrasmes dedans une petite chapelle près le havre, ruinée, désolée et descouverte, comme est à Rome le temple de sainct Pierre. En la chapelle entrez et prenens de l'eau beniste, apperceusmes dedans le benoistier un home vestu d'estoUes, et tout dedans l'eaue caché, comme un Canard au plonge, excepté un peu du nez pour respirer. Au tour de luy estoient trois prebstres bien ras et tonsurez, lisans le Grimoyre, et conjurans les Diables. Pantagruel trouva le cas estrange, et, demandant quelz jeuz c'estoient qu'ilz
jouoient là, feut adverty que depuys troys ans passez avoit en l'isle régné une pestilence tant horrible que pour la moitié et plus le pays estoit lesté désert, et les terres sans possesseurs. Passée la pestilence, cestuy home caché dedans le benoistier aroyt un champ grand et restile, et le semoyt de touzelle en un jour et heure qu'un petit Diable (lequel encores ne sçavoit ne tonner ne gresler, fors seulement le persil et les choux, encores aussi ne sçavoit lire ne escrire) avoit de Lucifer impetré venir en ceste isle des Papefîgues, soy recréer et esbattre, en la quelle les Diables a voient familiarité grande avecques les hommes et femmes, et souvent y alloient passer temps.
Ce Diable, arrivé au lieu, s'adressa au Laboureur, et luy demanda qu'il faisoit. Le paouvre homme luy respondit qu'il semoit celluy champ de touzelle pour soy ayder à vi\Te l'an suyvant. « Voire mais, dist le diable, ce champ n'est pas tien, il est à moy, et m'appartient. Car depuys l'heure et le temps qu'au Pape vous feistes la figue, tout ce pays nous fut adjugé, proscript et abandonné. Bled semer toutesfoys n'est mon estât. Pourtant je te laisse le champ; mais c'est en condition que nous partirons le profict. — Je le veulx, respondit le Laboureur. — J'entends, dist le Diable, que du profit advenent nous ferons deux lotz. L'un sera ce que croistra sus terre, l'autre ce que en terre sera couvert. Le choix m'appartient, car je suys Diable extraict de noble et antique race : tu n'es qu'un villain. Je choizis ce que sera en terre, tu auras le dessus. En quel temps sera la cueillette? — A my Juillet, respondit le Laboureur. — Or, dist le Diable, je ne fauldray me y trouver. Fays au reste comme est le debvoir : travaille, villain, travaille. Je oys tenter du guaillard péché de luxure les nobles nonnains de Pettesec, les Cagotz et Briffaulx aussi. -De leurs vouloirs je suys plus qu'asceuré. Au joindre sera le combat. »