THES DIVERSES
AU MARÉCHAL DE BBLLEPOUIM (105
Sur sa disgrâce, et la manière dont il devait la recevoir.
Je ne veux point vous représenter, Monsieur, combien je sens vivement là perte que je fais en vous perdant; je ne songe qu'à vous regarder vous-même dans un état de douleur extrême, de vous être trouvé dans des conjonctures où vous avez cru ne pouvoir vous empêcher do déplaire au roi. Ce n'est : as une chose surprenante pour vous, d'être éloigné de la cour et des emplois : votre cœur ne tenait à rien en ce monde-ci, qu'à la seule personne du roi. Je vous plains d'autant plus dans le malheur que vous avez eu de vous croire forcé de le fâcher. Que Dieu est profond et terrible dans les voies qu'il tient sur vous 1 II semble qu'il ne vous relient ici, lorsque vous voulez quitter, qu'afin de vous en arracher par un coup soudain, lorsqu'il paraît que vous y êtes le mieux. Regardez, Monsieur, avec les yeux de la foi, la conduite de Dieu sur vous; adorez les dispositions de la Providence divine, impénétrables au sens humain ; mettez entre ses mains et voire personne et votre famille. Quiconque espère en Dieu ne sera pas confondu à jamais. Je le prie d'être votre consolation et votre conseil ; je vous offrirai sans cesse à lui.
Si vous voyez quelque petit endroit que ce soit par où je puisse vous êlro tant soit peu utile, ne m'épargnez pas. La mère Agnès (106) me fera tenir vos lettres. J'étais à Paris, contre mon ordinaire, quand la chose arriva, et je n'arrivai ici qu'après votre départ : cela me priva de la consolation de vous voir. On ailend les réponses de M. le maréchal de Créqui. Je prie Dieu, encore une fois, qu'il conduise toutes choses à votre salut éternel.
J. Bénigne, ancien e'v. de Condom.
A Saint-Germain-en-Laye, ce 25 avril
AU MÊME
Il le console dans sa disgrâce, et lui donne différents avis pour l'aider à la porter avec courage.
J'ai fait de fréquentes et sérieuses répropos de déférer aux représentions de M. de Bellefonds. Ses instances réitérées n'ayant pas eu un meilleur succès, il crut, vu la circonstance, devoir s'élever au-dessus des règles ordinaires, et en conséquence, pour ne pas perdre une si belle occasion, il attaqua l'ennemi avec le corps qu'il commandait. L'aflaire s'étant ainsi engagée, le reste de l'armée fut obligé de donner ; et les troupes dfl roi rempoitèient une victoire complète. Mais le maréchal de Créqui , piqué de la désobéissance de sou inférieur, s'en plaignit en cour; et M. de Bellefonds fut exilé. Nous aurons lieu de faire connaître, dans la suite des lettres que Bossucl lui a écrites, le sujet de sa scvonde disgrâce
(lut!) Prieure (ies Canné ites de Saint-Jacques : elle était joeur d;i maréchal Ce Bellefonds.
Œl VBESCOMPLE
flexions sur les conduites de Dieusurvouss
s g .,it pn ' . ft bien éloiguées des
s . s hommes. l'ai forl considéré par quelles Toies il vous avait préparé de loin, et ensuite de plus près, è ce qui vons est ar- Enûn vous voyei sa main bien marquée : que reste-t-il autre chose que d'abandonner à sa bonté ël tous et votre famille? Je loue la résolution où vous êtes d'atlendre en patience ce que la Providence disposera pour vous dégager avec vos créanciers. Vous ave/, pris les voies droites, malgré toute la prudence humaine qui s'y opposait: la cluxe a tourné autrement; et vous voilà en état de ne pouvoir presque plus rien faire. Nous êtes donc, par nécessité, dans une aveugle dépendance des ordres de Dieu: vous ne pouvez répondre à ses desseins qu'en vous abandonnant a lui seul. Confiezvous à lui, Monsieur, et voyez que tout est à vous, pourvu que vous marchiez avec foi el ave confiance. Dieu vous fait des grâces infinies île vous donner les sentiments qu'il vous donne.
Nous parlerons à fond, M. deTroisville (107) et moi, sur votre sujet; el je vous ferai savoir toutes mes pensées. Tout ira bien, Monsieur, car Dieu s'en mêle; et, par des coupsimprévus, il veut renverser en vous tous les restes de l'esprit du monde, et vous arracher à vous-même. Voilà votre grand ouvrage et la seule chose nécessaire. Lisez l'Evangile, si vous me croyez, et écoutez Dieu en le lisant. 11 vous parlera au fond du cœur; et une lumière secrète de son Saint- Esprit vous conduira dans toutes vos voies. Je ne cesserai de vous offrir à la divine bonté ; el tout ce qui me viendra dans l'esprit pour vous, je le récueillerai avec soin pour vous. Ne m'oubliez pas devant Dieu, et marchons ensemble en foi et en confiance uans la voie de l'éternité, chacun suivant la route qui lui est ouverte.
J'ai l'ait vos compliments à M. de Monlausier, qui les a reçus comme il devait, et quiestfo.it content de savoir que vous ayez reçu sa lettre.
A Saint-Germain, ce 1er juin 1672.
AU MÊME
Il V entretient des grâces que Dieu lui a faites, et lui montre la vanité et le péril de la gloire du monde.
Les miséricordes que Dieu vous fait sont inexplicables. Il vous apprend qu'il est le souverain et le fort qui renverse tout, et le sage à qui cèdent tous les conseils ; mais en même temps sa miséricorde et sa bonté se déclarent par-dessus tous ses autres ouvrages, comme disait le Psalmiste : Miserationes ejus super omnia opéra ejus. (Psal. cxliv, 9.) 1 1 vous a élevé aux yeux du monde : il vous a porté par terre ; il vous soutient par les
lis DE BOSSt ET.
sentiments qu'il vous inspire. Un esprit de justice, qui venait de sa grftce, vous avait fait rompre avec le monde: il s'est alors contenté du sacrifice volontaire ; il n'a pas voulu l'effet par cette voie. Il fallait que votre dignité vous abattit, et qu'elle vous lit sentir que le monde est aussi amer dans ses dégoûts, qu'il est vain et trompeur dans ses présents.
Mais voyez quelles eaux de miséricorde 1 Il semble que vous n'aviez pas besoin de ces amertumes pour vous dégoûler du monde , dont le goût était comme éteint dans votre cœur; mais Dieu n'a pas voulu qu'il pût revivre 11 vous a arraché aux occasions qui font revenir ce goût du monde par l'endroit le plus sensible, c'est-à-diie par la gloire. Quelle campagne voyonsnous? et combien est-on en danger d'être flatté, quand on a part à des choses aussi surprenantes que celles qu'on exécute? Et cependant il n'y a rien qui soit plus vain devant Dieu, ni plus criminel, que l'homme qui se gloritie de mettre les hommes sous ses pieds : il arrive. souvent, dans de telles victoires, que la chute du victorieuxest plus dangereuse que celle du vaincu.
Dieu châtie une orgueilleuse république, qui avait mis une partie de sa liberté dans le mépris de la religion et de l'Eglise. Fasse sa bonté suprême que sa chute l'humilie l fasse cette même bonté que la tête ne tourne pas à ceux dont il se sert pour la châtier 1 Tous les présents du monde sont malins, et font d'autant plus de mal à l'homme, qu'ils lui donnent plus de plaisirs; mais le plus dangereux de tous, c'est la gloire; et rien n'étourdit tant la voix de Dieu, qui parle au dedans, que le bruit des louanges, surtout lorsque ces louanges, ayant apparemment un sujet réel, font trouver de la vérité dans les flatteries les plus excessives. 0 malheur 1 ô malheur lô malheur 1 Dieu veuille préserver d'un si grand mal notre maître et nos amis 1 Priez pour eux tous dans la retraite où Dieu vous a mis.
Considérez ceux qui périssent, considérez ceux qui restent : tout vous instruit, tout vous parle. On parlerait de vous à présent par toute la terre; peut-être en parleriezvous vous-même à vous-même. Qu'il vaut bien mieux écouter Dieu en silence et s'oublier soi-même en pensant à lui l Je souhaite que cet oubli aille jusqu'au point de vous reposer sur lui de toutes choses ; et je le loue de la résolution qu'il vous donne d'attendre en patience que sa volonté se déclare. Il le fera, sans doute ; il préparera secrètement toutes choses pour vous dégager. Je l'en prie de tout mon cœur, et qu'il vous conduise, par les voies qu'il sait, à la sainte simplicité, qui seule est capable de lui plaire.
M. de Troisville m'a promis de venir passer ici quelques jours, avant que de vous aller voir. Vous ferez la plus grande partie
(107) Henri-Joseph de Peyre, comte de Troisville, qu'on prononce Tréville, mort à Paris le 13 août