‹ Œuvres compl`etes de BossuetChapitre 116 sur 325 · GS · texte numérisé non relu

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Thuringe , dépendante ti t- l'électeur île Saxe. En ces temps, toute l'Allemagne était en feu. Les paysans, .révoltés contre leurs seigneurs, avaient pris les armes, et imploraient le secours de Luther. Outre qu'ils en suivaient la doctrine, on prétendait que son livre De la liberté chrétienne n'avait pas peu contribué a leur inspirer la rébellion, par lamanièie hardie dont il parlait contre les législateurs et contre les lois (333). Car encore qu'il se sauvât , en disant qu'il n'entendait point parler des magistrats ni des lois civiles , il était vrai cependant qu'il mêlait les princes et les potentats avec le Pape et les évoques: et prononcer généralement, comme il faisait , que le Chrétien n'était sujet à aucun homme, c'était , en attendant l'interprétation , nourrir l'esprit d'indépendance dans les peuples , et donner des vues dangereuses à leurs conducteurs. Joint que mépriser les puissances soutenues par la majesté de la religion, était encore un moyen d'aifoiblir les autres. Les anabaptistes, autre rejeton de la doctrine de Luther , puisqu'ils ne s'étaient formés qu'en poussant à bout ses maximes , se mêlaient à ce tumulte des paysans , et commençaient à tourner leurs inspirations sacrilèges à une révolte manifeste. Carlostad donna dans ces nouveautés: du moins Luther l'en accuse, et il est vrai qu'il était dans une grande liaison avec les anabaptistes (334) , grondant sans cesse avec eux, autant contre l'électeur que contre Luther, qu'il appelait un flatteur du Pape, à cause principalement de linéique reste qu'il conservait de la messe et de la présence réelle : car c'était à qui blâmerait le plus l'Eglise romaine , et à qui s'éloignerait le plus de ses dogmes. Ces disputes avaient excité de grands mouvements à Orlemonde. Luther y fut envoyé par le prince pour apaiser le peuple ému. Dans le chemin il prêcha à Jène , en présence de Carloslad , et ne manqua pas de le traiter de séditieux. C'est par là que commença la rupture. J'en veux ici raconter la mémorable histoire, comme elle se trouve parmi les œuvres de Luther, comme elle est avouée par les luthériens , et comme les historiens protestants l'ont rapportée (333). Au soi tir du sermon de Luther, Carloslad le vint trouver a l'Ourse Noire , où il logeait; lieu remarquable dans cette histoire , pour avoir donné le commencement à laguerresacramentaire parmi les nouveaux réformés. Là, parmi d'autres discours, et après s'être excusé le mieux qu'il put sur la sédition, Carlostad déclarée Luther qu'il ne pouvait souffrir son opinion de la présence réelle. Luther, avec un air dédaigneux, le délia d'écrire contre lui, et lui promit un florin d'or s'il l'entreprenait. Il tire le florin de sa poche. Carlostad le met dans là sienne. Us touchèrent en la main l'un de l'autre , en se promettant mutuelle-

ment de se faite bonne guerre. Luther but ii la santé de Carlostad et du bel ouvrage qu'il allait mettre au jour; Carlostad fit raison , et avala le verre plein ; ainsi la guerre fut déclarée à la mode du pays, le 23 d'août en 152i. L'adieu des combattants fut mémorable. Puissé-je te voir sur la roue! dit Carlostad à Luther. Puisses-tu le rompre te cou avant que (le sortir de la ville (336)! L'entrée n'avait pas été moins agréable." Par les soins de Carlostad , Luther , entrant dans Orlemonde, fut reçu à grands coups de pierres, et presque accable' de boue . \ oi là le nouvel Evangile ; voilà les actes des nouveaux apôtres.

Des combats plus sanglants, mais peut-être pasplus dangereux, suivirent un peuai rès. Les paysans soulevés s'étaient assemblés au nombre de quarante mille. Les anabaptistes prirent les armes avec une fureur inouïe. Luther, interpellé par les paysans de prononcer sur les prétentions qu'ils avaient contre leurs seigneurs, fit un étrange personnage (337). D'un côté il écrivit aux paysans que Dieu défendait la sédition. D'autre côté il écrivit aux seigneurs, qu'ils exerçaient une tyrannie que les peuplesne pouvaient, ni ne roulaient, ni ne devaient plus souffrir (338). 11 rendait par ce dernier mot à la sédition les armes qu'il semblait lui avoir ôtées. Une troisième lettre, qu'il écrivit en commun à l'un et à l'autre parti , leur donnait le tort à tous deux, et leur dénonçait de terribles jugements de Dieu, s'ils ne convenaient à l'amiable. On blâmait ici sa mollesse: peu après on eut raison de lui reprocher une dureté insupportable. II publia une quatrième lettre , où il excitait les princes puissamment armés , à exterminer sans miséricorde ces misérables , qui n'avaient pas profité de ses avis , et à ne pardonner qu'à ceux qui se rendraient volontairement : comme si une populace séduite et vaincue n'était pas un digne objet de pitié , et qu'il la fallût traiter avec la môme rigueur que les chefs qui l'avaient trompée. Mais Luther le voulait ainsi: et quand il vit que l'on condamnait un sentiment si cruel, incapable de reconnaître qu'il eût tort en rien , il lit encore un livre exprès pour prouver qu'en effet il ne fallait user d aucune miséricorde envers les rebelles, et qu'il ne fallait pas même pardonner à ceux que la multitude aurait enti aînés par force dans quelque action séditieuse (339). On vit ensuite ces fameux combats qui coûtèrent tant de sang à l'Allemagne : tel en était l'état quand la dispute sacramentaire y alluma un nouveau feu,

Carlostad, qui l'avait émue, avait aussi introduit une nouveauté étrangement scandaleuse ; car il fut le premier prêtre de quelque réputation qui se maria ; et cet exemple fit des effets surprenants dans l'ordre sacerdotal et dans les cloîtres. Carlostad n'était

(555) Deliberl. Christ., loin. Il, fui. 10, II.

(554) Si.kid., lit), v, 17.

(555) Luth., toni. 11, Jen, 447; Calmx., Judic, u. 49; Hospi»., pari, u, ad au. 1524, loi. 5-2.

(556) Epiât. Luth, ml Argent., loni. VU, fût. 302.

(557) Sleid., lib. v.

(558) Ibid., fol. 75.

(559) Ibid., fol. 77.

r.60 PART. X. TUEOL. POLEMIQUE

pas encore brouillé avec Luther. On Be moqua dans le parti môme du mariage de ce vient prêtre. Hais Luther , qui avait envie d'en faire autant , ne disait mot. Il était devenu amoureui d'une religieuse de qualité et d'une beauté rare , quil avait tirée de son couvent. C'était une des maximes île la nouvelle réforme, que les vœux étaient une pratique judaïque , et qu'il n'y en avait point qui obligeât moins que celui de chasteté. L'électeur Frédéric laissait dire ce» choses ,i Luther ; nuis il n'eût pu digérer qu'il en fût venu à l'effet. H n'avait que du mépris pour les prêtres et les religieux qui se mariaient , au préjudice des canons et d'une discipline rèv réc dans tous les siècles. Ainsi, pour ne se point perdre dans son esprit, il fallut patienter durant la vie de ce prince, qui ne l'ut pas plutôt mort que Lutherépousa sa religieuse. Ce mariage se lit en 132."), c'est-à dire dans le fort des guerres civiles d'Allemagne, et lorsque les disputes sacramentaires s'échauffaient avec le plus de violence. Luther avoit alors quarante-cinq ans; et cet homme qui, à la faveur de la discipline religieuse , avait passé sa jeunesse sans reproche dans la continence, en un Age si avancé, et pendant qu'on le donna I atout l'univers comme le restaurateur de l'Evangile, ne rougit point de quitter un étal de vie si parfait , et de reculer en arrière.

Sleidan passe légèrement sur ce fait. « Luther, dit-il (3'i0), épousa une religieuse, et par là il donna lieu à de nouvelles accusalious de ses adversaires, qui l'api elèrent furieux et esclave de Satan. » Hais il ne nous dit pas tout le secret; et ce ne fut pas seulement les adversaire* de Luther qui blâmaient son mariage : il en fut honteux lui-même; ses disciples les plus soumis en furent surpris; et nous apprenons tout ceci dans une lettre curieuse de Mélanheton au docte Caméra riu^, son intime ami (34-1).

Llle est écrite toute en grec, et c'est ainsi qu'ils traitaient les choses secrètes. 11 lui dit donc que « Luther, lorsqu'on y pensait le moins, avait épousé la Borée (c'était la religieuse qu'il aimait), sans en dire mot à sis amis; mais qu'un soir, ayant prié à souper Poméranus (c'était le pasteur), un peintre et un avocat, il fit les cérémonies accoutumées; qu'on serait étonné de voir que, dans un temps si malheureux, où tous les gens de bien avaient tant à souffrir, il n'eût pas eu le courage de compatir à leurs maux, et qu'il parût au contraire se peu soucier des malheurs qui les menaçaient, laissant môme affaiblir sa réputation, dans le temps que l'Allemagne avait le plus besoin de son autorité et de sa prudence. » Ensuite, il raconte à son ami les causes de on mariage : « Qu'il sait assez que Luther n'est pas ennemi de l'humanité, et qu'il croit que Luther a été engagé à ce mariage par une nécessité naturelle ; qu'il ne faut donc pas s'étonner que la magnanimité de Luther

— II. HISTOIRE IH.s VARIATIONS.

se soit laissée amollir; que cette manière de vie est basse et commune, mais sainte; et qu'après tout l'Ecriture dit (pie le mariage

esl honorable; qu'au fond, il n'y a aucun crime, et que si en reproche quelque chose à Luther, c'est une manifeste calomnie. » C'est qu'on avait fait courir le bruit que la religieuse était grosse et prête à accoucher quand Luther l'épousa, ce qui ne se trouva pas véritable. Hélanchlon avait donc raison de défendre son mattre en ce point. II dit « (pie tout ce qu'on peut blâmer dans son action, c'est le contre-temps dans lequel il fait une chose si peu attendue, et le plaisir qu'il va donner a ses ennemis, qui ne cherchent qu'à l'accuser; au reste, qu'il le voit tout chagrin et tout troublé de ce changement, et qu'il fait tout ce qu'il peut pour le consoler. »

On voit assez combien Luther était honteux et embarrassé de son mariage, et combien Mélanchton en étaitfrappé, malgré tout le respect qu'il avait pour lui. Ce qu'il ajoute à lu Un fait aussi connaître combien il croyait que Camérarius en serait ému, puisqu'il i.it qu'il avait voulu le prévenir, « de peur que, dans le désir qu'il avait que Luther dcmeuiAt toujours sans reproche, et sa gloire sans tache, il ne se laissât trop troubler et décourager par cette nouvelle surprenante. »

Ils avaient d'abord regardé Luther comme un homme élevé au-dessus de toutes les faiblesses communes. Celle qu'il leur lit paraîlre dans ce mariage scandaleux, les mit dans le trouble. Mais Mélanchton console le mieux qu'il peut et son ami et lui-même, sur ce que « peut-être il y a ici quelque chose de caché et de divin; qu'il a des marques certaines de la piété de Luther; qu'il ne sera point inutile qu'il leur arrive quelque chose d'humiliant, puisqu'il y a tant de péril à être élevé, non-seulement pour les ministres des chose? sacrées, mais encore pour tous les hommes; qu'après tout, les plus grands saints de l'antiquité ont fait des fautes; et qu'enfin il faut apprendre a s'attacher à la parole de Dieu pour elle-même et non par le mérite de ceux qui la prêchent; n'y ayant rien de plus injuste que de blâmer la doctrine à cause des fautes où tombent les docteurs. »

La maxime est bonne sans doute : mais il ne fallait donc pas tant appuyer sur les défauts personnels, ni se tant fonder sur Luther qu'ils voyaient si faible, quoiqu'il fût d'ailleurs si audacieux ; ni enfin nous tant vanter la réformation comme un ouvrage merveilleux de la main de Dieu, puisque le principal instrument de celte œuvre incomparable était un homme non-seulement si vulgaire, mais encore si emporté.

Il est aisé île juger par la conjoncture des choses, que le contre-temps qui fait tant de peine à Mélanchton, et cette fâcheuse diminution qu'il voit arriver de la gloire de Luther dans le temps qu'on en avait le plus be-

540) Si un., lib, i\ . fol. 7"

(-j i ! .! //'((/., lib. iv, episl. tï, 21 Jul. Iî>26.

soin, regardaient ces troubles horribles qui faisaient dire à Luther lui-même que l'Allemagne allait périr; mais regardaient encore plus la dispute sacramentaire par laquelle Mélani'hlon sentait bien que l'autorité de son maître allait s'ébranler. En effet, on ne croyait pas Luther innocent des troubles de l'Allemagne (342), puisqu'ils étaient commencés par des gens qui avaient suivi son évangile, et qui paraissaient animés par ses écrits; outre que nous avorts vu qu'il avait au commencement autant flatté que réprimé la fureur des paysans soulevés. La dispute sacramentaire était encore regardée comme un fruit de sa doctrine. Les Catholiques lui reprochaient qu'en inspirant tant de mépris pour l'autorité de l'Eglise, et en ébranlant ce fondement, il avait tout réduit en questions. Voilà ce que c'est, disaient ils, d'avoir mis la décision entre les mains des particuliers, et de leur avoir donné l'Ecriture comme si claire qu'on n'avait besoin pour l'entendre que de la lire, sans consulter l'Eglise ni l'antiquité. Toutes ces choses tourmentaient terriblement Mélanchton ; lui qui .était naturellement si prévoyant, il voyait naître dans la réforme une division qui, en la rendant odieuse, allait encore y allumer une guerre irréconciliable.

Il arriva dans le même temps d'autres choses qui le troublaient fort. La dispute s'était échauffée sur le franc arbitre entre Erasme et Luther. La considération d'Erasme était grande dans toute l'Europe, quoiqu'il eût beaucoup d'ennemis. Au commencement des troubles, Luther n'avait rien omis pour le gagner, et lui avait écrit avec des respects qui tenaient de la bassesse (343). D'abord Erasme le favorisait sans vouloir pourtant quitter l'Eg'ise. Quand il vit le schisme manifestement déclaré, il s'éloigna tout à fait, et écrivit contre lui avec beaucoup de modération. Mais Luther, au lieu de l'imiter, publia, un peu après son mariage, une réponse si envenimée, qu'elle fit dire à Mélanchton (344) : « Plût à Dieu que Luther gardât le silence! J'espérais que l'âge le rendrait plus doux, et je vois qu'il devient tous les jours plus violent, poussé par ses adversaires et par les disputes où il est obligé d'entrer; » comme si un homme qui se disait le réformateur du monde, devait sitôt oublier son personnage et ne devait pas, quoi qu'on lui fit, demeurer maître de lui-même. «Cela me tourmente étrangement, disait Mélanchton (345) ; et si Dieu n'y met la main, la fin de ces disputes sera malheureuse. » Erasme se voyant traité si rudement par un homme qu'il avait si fort ménagé, disait plaisamment : « Je croyais que le mariage l'aurait adouci; » et il déplorait son sort de se voir, malgré sa douceur, « et dans sa vieillesse , condamné à combattre contre une

bête farouche, contre un sanglier furieux. »

Les outrageux discours de Luther n'étaient pas ce qu'il y avait de plus excessif dans les livres qu'il écrivit contre Erasme. La doctrine en était horrible, puisqu'il concluait non-seulement que le libre arbitre était tout à fait éteint dans le genre humain depuis sa chute, qui était une erreur commune dans la nouvelle réforme; « mais encore qu'il est impossible qu'un autre que Dieu soit libre ; que sa prescience et la Providence divine fait que toutes choses arrivent par une immuable, éternelle et inévitable volonté de Dieu, qui foudroie et met en pièces tout le libre arbitre; que le nom de franc arbitre est un nom qui n'appartient qu'à Dieu, et qui ne peut convenir ni à l'homme, ni à l'ange, ni à aucune créature (34G). »

Par là il était forcé de rendre Dieu auteur de tous les crimes, et il ne s'en cachait pas, disant en termes formels (347), « que le franc arbitre est un titre vain; que Dieu fait en nous le mal comme le bien ; que la grande perfection de la foi, c'est de croire que Dieu est juste, quoiqu'il nous rende nécessairement damnables par sa volonté, en sorte qu'il semble se plaire aux supplices des malheureux. » Et encore (348) : « Dieu vous plaii quand il couronne des indignes; il ne doit pas vous déplaire quand il damne des innocents. » Pour conclusion il ajoute, « qu'il disait ces choses, non en examinant, mais en déterminant : qu'il n'entendait les soumettre au jugement de personne ; mais conseillait à tout le monde de s'y assujettir. »

Il ne faut pas s'étonner que de tels excès troublassent l'esprit modeste de Mélanchton (349). Ce n'est pas qu'il n'eût donné au commencement dans ces prodiges de doctrine, ayant dit lui-même, avec Luther, que la prescience de Dieu rendait le libre arbitre absolument impossible, •<■ et que Dieu n'était pas moins'cause de la trahison de Judas, que -de la conversion de saint Paul. » Mais, outre qu'il était plutôt entraîné dans ces sentiments par l'autorité de Luther, qu'il n'y entrait de lui-même, il n'y avait rien de plus éloigné de son esprit que de les établir d'une manière si insolente, et il ne savait plus où il en était, quand il voyait les emportements de son maître.

11 les vit redoubler dans le même temps contre le roi d'Angleterre. Luther, qui avait conçu quelque bonne opinion île ce prince, sur ce que sa maîtresse Anne de Boulen était assez favorable au luthéranisme, s'était radouci jusqu'à lui faire des excuses de ses premiers emportements (350) La réponse du roi ne fut pas telle qu'il espérait. Henri VIII lui reprocha la légèreté de son esprit, les erreurs île sa doctrine et la honte de son mariage scandaleux. Alors Luther, qui ne s'abaissait qu'afin qu'on se jetât à ses pieds,

(342) Sleid., lib. vu, 129.

(Ô45) Luth., Epist. ad Erasm.

Epist., lib. vi, 5.

(544) Mll., Epi*t„ lib. iv, epi&l.

(345) Lik xviu. epist. Il, 28.

iiiler Erasm.

(34G) De. serv. arb., loin. Il , 426, 129, 431, 455. (547) Ibid., fol. 444.

(348) lbid., fol. 465.

(349) hoc. corn, i, etlit. Comm. in Ep. ad llom.

(350) Epist. ad reg. .!»</., loin. 11,92.

37; PART. X. TUEOL. POLEMIQUE. — 11. HISTOIRE DES VARIATIONS

cl no manquait pas de fondre sur ceux <] n i ne le faisaient pas assez vite, répondit au roi « qu'il se repnntait de l'avoir traité si doucement; qu'il l'avait fait à la prière de ses amis, dans l'espérance que cette douceur serait Utile a ce prince; i|u'un mémo dessein l'avait porté autrefois à écrire civilement au légat Cajetan ; à George, duc de Saxe, et à Erasme; mais qu'il .s'en était mal trouvé : ainsi qu'il ne tomberait plus dans la môme faute (351). «

Au milieu de tous ces excès, il vantait encore sa douceur extrême. A la véi ité, « s'assaraot sur l'inébranlable secours de sa doctrine) il ne cédait, en orgueiJ, ni à empereur, ni à roi, ni a prince, ni à Satan, ni à l'univers entier ; niais si le roi voulait se dépouiller de sa majesté pour traiter plus librement avec lui, il trouverait qu'il se montrait humble et doux aux moindres personnes; un vrai mouton en simplicité, qui ne pouvait croire du mal de qui que ce fût (352). »

Que pouvait penser Mélanchton, le plus paisible de lous les hommes par son naturel» voyant la plume outrageuse île Luther lui susciter tant d'ennemis, pendant que la dispute sacramentaire lui en donnait au dedans de si redoutables?

En effet, dans ce même temps, les meilleures plumes du parti s'élevèrent contre lui. Carlostad avait trouvé des défenseurs qui ne permettaient plus de le mépriser. Poussé par Luther, et chassé de Saxe, il s'était retiré en Suisse, où Zuingle et Ol->olampade prirent sa défense. Zuingle, pasteur de Zurich, avait commencé à troubler l'Eglise à l'occasion des indulgences, aussi bien que Luther, mais quelques années après. C'était un homme hardi, et qui avait plus de feu que de savoir. Il y avait beaucoup de netteté dans son discours, et aucun des prétendus réformateurs n'a expliqué ses pensées d'une manière plus précise, plus uniforme et plus suivie : mais aussi, aucun ne les a poussées plus loin, ni avec autant de hardiesse. Comme on connaîtra mieux le caractère de son esprit par ses sentiments que par mes paroles, je rapporterai un endroit du {dus accompli de tous ses ouvrages; c'est la confession de foi qu'il adressa un peu devant sa mort à François I" . Là, expliquant l'article de la vie éternelle, il dit à ce prince, « qu'il doit espérer de voir l'assemblée de tout ce qu'il y a eu d'hommes saints, courageux, fidèles et vertueux dès le commencement du monde (333). Là vous verrez, poursuit-il, les deux Adam, le racheté et le rédempteur. Vous y verrez un Abel, un Enoc, un Noé, un Abraham, un Isaac, un Jacob, un Juda, un Moïse, un Josué, un (iédéon, un Samuel, un Phinées. un Eliè, un Elisée, un Isaïe, avec la Vierge, mère de Dieu, qu'il a annoncée, un David, un Ezé-

chias, un Josias, un Jean-Baptiste, un saint Pierre, un saint Paul. Vous y verrez Hercule, Thésée, Socrate, Aristide, Ai tigonu , Nuni.i, Camille, les Calons, les Sci pions.

Vous \ venez vos prédécesseurs et tous vos ancêtres, qui sont sortis de ce monde dans la loi. Enfin, il n'y aura aucun homme de bien, aucun esprit saint, aucune aine fidèle, que vous ne voyiez la avec Dieu. Une peuton penser de plus beau, de plus agréable, de plus glorieui que ce spéciale?» Oui jamais s'était avisé de mettre ainsi Jésus-Christ pôle-môlo avec les saints; et à la suite des patriarches, des prophètes, des apôtres et du Sauveur même, jusqu'à Nu ma, le père de l'idolâtrie romaine; jusqu'à Caton, qui se tua lui-même comme un furieux, et nonseulement tant d'orateurs îles fausses divinités, mais encore jusqu'aux dieux et jusqu'aux héros, un Hercule, un Thésée qu'ils ont adorés? Je ne sais pourquoi il n'y a pas mis Apollon ou lîacchus, et Jupiter même : et s'il en a été détourné par les infamies que les poètes leur attribuent, celles d'Hercule étaient-elles moindres? Voilà de quoi le ciel est composé, selon ce chef du second parti de la réformation : voilà ce qu'il a écrit dans une confession de foi, qu'il dédie au plus grand roi de la chrétienté; et voilà ce que Bullinger, son successeur, nous en adonné (354) comme le chef-d'œuvre et comme le dernier citant de ce cyone mélodieux. Et mi ne s'étonnera pas que de telles gens aient pu passer pour des hommes extraordinairenient envoyés de Dieu, afin de réformer son Eglise?

Luther ne l'épargna pas sur cet article, et déclara nettement « qu'il désespérait de son salut; parce que, non content de continuer à combattre le sacrement, il était devenu païen en mettant (\a païens impies et jusqu'à un Scipion épicurien, jusqu'à un Numa, l'organe du démon pour instituer l'idolâtrie chez les Homains, au rang des âmes bienheureuses. Car à quoi nous servent le baptême, les autres sacrements, l'Ecriture et Jésus Christ même, si les impies, les idolâtres et les épicuriens sont saints et bienheureux? Et cela, qu'est-ce autre chose que d'enseigner que chacun peut se sauver dans sa religion et dans sa croyance (355)? »

Il était assez malaisé" de lui répondre. Aussi, ne lui répondit-on, à Zurich, que par une mauvaise récrimination (356), et en l'accusant lui-même d'avoir mis parmi les fidèles Nabuchodonosor, Naaman Syrien, Abimélec, et beaucoup d'autres qui, étant nés hors de l'alliance et de la race d'Abraham, n'ont pas laissé d'être sauvés, comme dit Luther, par une fortuite miséricorde de Dieu (357). Mais sans défendre cette fertuite miséricorde de Dieu, qui, à la vérité, est un peu bizarre, c'est autre chose d'avoir dit, avec Luther, qu'il peut y avoir eu des hommes qui aient

(351) Ad maled. reg. Angliœ, Resp., loin. 11,493.

Si.ehi., lib. vi, pag. 80.

(35-2) Sleiik, lib. vi, pag. 4!I4. 495. (3N3i C/ir. futfi dura exp., t j3-, pag. 27.

(554) Billinc, Prœf., ibid.

[7,:,:,) Parv. couf. Luth. Hosp., pag. -2, 187. (556) Hospin , Apol. Tiijur. pag. 2, fol. 198. 3. 7 Litii , //oui. inGen., cap. 4 cl 20.

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connu Dieu hors du nombre des Israélites autre chose de mettre avec Zuingle au nombre des âmns saintes ceux qui adoraient les fausses divinités : et si les zuingliens ont eu raison de condamner les excès et les violences de Luther, on en a encore davantage de condamner ce prodigieux égarement de Zuingle. Car enfin, ce n'était pas ici de ces traits qui échappent aux hommes dans la chaleur du discours : il écrivait une confession de foi, et il voulait taire une explication simple et précise du Symbole des apôtres ; ouvrage d'une nature à demander, plus que tous les autres, une mûre considération, une doctrine exacte et un sens rassis. C'était aussi dans le môme esprit qu'il avait déjà parlé (ie Stnèque, comme d'an homme tressailli, dans le cœur duquel Dieu avait écrit la foi de sa propre main, à cause qu'il avait dit, dans une lettre à Lucile, que rien n'était cache à Dieu (338). Voilà donc tous les philosophes platoniciens, péripatéticiens et stoïciens, au nombre des saints et pleins de foi; puisque saint Paul avoue qu'ils ont connu ce qu'il y a d'invisible en Dieu, par les ouvrages visibles de sa puissance {Rom. i, 19); et ce qui a donné lieu à saint Paul de les condamner da nslEpitreauxRowains, lésa justifiés et sanctifiés dans l'opinion deZuingle. Pour enseigner de pareilles extravagances, il faul n'avoir aucune idée ni de la justice chrétienne, ni de la corruption de la nature. Zuingle aussi ne connaissait pas le péché originel. Dans cette confession de foi adressée à François 1", et dans quatre ou cinq traités qu'il a faits exprès pour prouver contre les anabaptistes le baptême îles petits enfants et expliquer l'effet du baptême dans ce bas âge, il n'y parle seulement pas du péché originel effacé, qui est pourtant, de l'aveu de tous les Chrétiens, le principal fruit de leur baptême. Il en avait usé de même dans tous ses ouvrages; et lorsqu'on lui objectait celte omission d'un effet si considérable, il montre qu'il l'a fait exprès; parce que, dans son sentiment, aucun péché n'est été par le baptême (359). Il pousse encore plus avant sa témérité, puisqu'il ôte nettement le péché originel, en disant que « ce n'est pas un péché, mais un malheur, un vice, une maladie; et qu'il n'y a rien de plus faible ni de plus éloigné de l'Ecriture, que de dire que le péché originel soit nonseulement une maladie, mais encore un crime, » Conformément à ces principes, il décide que les hommes naissent, à la vérité, portés au péché par leur amour-propre, mais non pas pécheurs, si ce n'est improprement, et en prenant la peine du péebé pour le péché même : et cette inclination au péché, qui ne peut pas ètie un péché, fait, selon lui, tout le mal de notre origine, il est vrai que, dans la suite du discours, il reconnaît que tous les hommes périraient sans la grâce ou Médiateur, parce que cette inclination au péché ne manquerait pas de produire le

péché avec le temps, si elle n'était arrêtée; et c'est en ce sens qu'il avoue que tous les hommes sont damnés par la force du péché originel : force qui consiste, comme on vient de voir, non point à faire les hommes vraiment pécheurs, comme toutes les Eglises chrétiennes l'ont décidé contre Pelage, mais à les faire seulement enclins au péché par la faiblesse des sens et de l'amour- propre; ce que les pélagiens et les païens mêmes n'auraient pas nié.

La décision de Zuingle sur le remède de ce mal n'est pas moins étrange; car il veut qu'il soit ôlé indifféremment dans tous les hommes parla mort de Jésus-Christ, indépendamment du baptême; en sorte qu'à présent le péché originel ne damne personne, pas même les enfants des païens; et encore qu'à leur égard il n'ose pas mettre leur salut dans la même certitude que celui des Chrétiens et de leurs enfants, il ne laisse pas de dire que, comme les autres, tant qu'ils sont incapables de la loi, ils sont dans l'état d'innocence, alléguanl ce passage de saint Paul : Où il n'y a point de loi, il n'y a point de prévarication. (Rom. iv, to.) Or est-il, poursuit ce nouveau docteur, « que les enfants sont faibles, sans expérience, et ignorants de la loi, et ne sont pas moins sans loi que saint Paul lorsqu'il disait : Je vivais autrefois sans loi. {Rom. vu, 9.) Comme donc il n'y a point de loi pour eux, il n'y a point aussi de transgression de la loi, ni par conséquent de damnation. Saint Paul dit qu'i/ a vécu autrefois sans loi ; mais il n'y a aucun âge où l'on soit plus dans cet état que dans l'enfance. Par conséquent on doit dire avec le même saint Paul, que sans la loi le péché était mort {Ibid., 8) en eux. » C'est ainsi que

disputaient

es Pélagiens contre

l'Eglise. Et

encore que, comme on a dit, Zuingle parle ici avec plus d'assurance des enfants des Chrétiens que des autres, il ne laisse pas en effet de parler de tous les enfants sans exception. On voit où porte sa preuve; et assurément, depuis Julien, il n'y a point de plus parfait pélagien que Zuingle.

Mais encore les pélagiens avouaient-ils que le baptême pouvait du moins donner la grâce et remettre les péchés aux adultes. Zuingle, plus téméraire, ne cesse de rejeter ce qu'on a déjà rapporté de lui, « que le baptême n'ôte aucun péché et ne donne pas la grâce. C'est, dit-il, le sang de Jésus- Christ qui remet les péchés; ce n'est donc pas le baptême. »

On peut voir ici un exemple du zèle mal entendu qu'a eu la réforme pour la gloire de Jésus-Christ. li est [dus clair que le jour, qu'attribuer la rémission des péchés au baptême, qui est Se moyen établi par Jé.-us- Christ pour les ôler, ie n'est non plus faiie tort à Jésus-Christ; que c'est iaire tort à un peintre d'attribuer le beau coloris et les beaux traits de son tableau au pinceau, dont il se sert. Mais la réforme porte. ses

'3S8iOper. part, n, Declar. de pecc. orig.

359) Dec!, de pecc. orig

TAltr. X. MU 01, l'oi EMIQCE. II. HISTOIRE DES VARIATIONS.

vains raisonnements jusqu'à oel excès, de croire glorifier Jésus-Christ en étant la force aux instruments qu'il emplois, Et pour continuer jusqu'au bout une illusion 'si grossière, lorsqu'on objecte à Zuingle cent pas»

gages de l'Ecriture, où il est illt que le baptême nous sauve et qu'il nous remet nos péchés, il croit satisfaire à tout en répondant que dans ces passages le baptême est pris pour le sang de Jésus-Christ, dont il est le signe.

Ces explications lirenrieuses font trouver tout ce qu'on veut dans l'Ecriture. Il no faut pas s'étonner si Zuingle y trouve que l'Eucharistie n'est pas le corps, mais le signe du corps, quoique Jésus-Christ ait dit : Ceci <si mm) corps; puisqu'ilya bien trouvé que le baptême ne donne pas en ell'et la rémission des péchés, mais nous la figure déjà donnée ; quoique l'Ecriture ait dit cent fois, non pas qu'il nous la ligure, mais qu'il nous la donne. Il ne faut | as s'étonner si le môme auteur, poui détruire la réalité qui l'incommodait, a éludé la force de ces paroles : Ceci est mon corps; puisque, pour détruire le péché originel, dont il était choqué, il a bien éludé celle-ci : Tous ont péché en un seul, et encore : Par un seul plusieurs sont faits pécheurs. (Rom. v, 12, 19.) Ce qu'il y a de plus étrange, c'est la confiance de cet auteur à soutenir ses nouvelles interprétations contre le péché originel, avec un mépris manifeste de toute l'antiquité. « Nous avons vu les anciens, dit-il, enseigner une autre doctrine sur le péché originel : mais on s'aperçoit aisément en les lisant combien est obscur et embarrassé, pour ne pas dire tout ii l'ait humain plutôt que divin, tout ce qu'ils en disent. Pour moi, il y a déjà longtemps que je n'ai pas le loisir Je les consulter. » C'est en 152G qu'il composa ce traité; et déia il y avait plusieurs années qu'il n'avait pas le loisir de consulter les anciens ni de recourir aux sources. Cependant il réformait l'Eglise. Pourquoi non? diront nos réformés. Et qu'avait-il à iaire des anciens, puisqu'il avait l'Ecriture? Mais, an contraire, c'est ici un exemple du peu de sûreté qu'il y a dans la recherche des licritures, lorsqu'on prétend les entendre sans avoir recours à l'antiquité. Par une telle manière d'entendre les Ecritures, Zuingle a trouvé qu'il n'y avait point de péché originel, c'est-à-dire qu'il n'y avait point de rédemption, et que le scandale de la croix était inutile ; et il a poussé si loin cette pensée qu'il a mis avec les saints ceux qui n'avaient en effet, quoi qu'il ait pu dite, aucune part avec Jésus-Christ. Voilà comme on réforme l'Eglise, lorsqu'on entreprend de la réformer sans se mettre en peine du sentiment des siècles passés; et selon cette nouvel e méthode on en vieillirait aisément à une réformation semblable à relie des sociuiens.

(360) Erasm.. Epist. lib. vu, epist. H, 45. (r.uf i Lib. \hi, epist. 12, là.

(">iiii Lit), mm. cptsl. -27.

503) Lib. \;\ epist. il.

Tels étaient les chefs de la nouvelle réforme, gens d'esprit à la vérité, et qui n'étaient pas sans littérature; mais hardis, téméraires dans leurs décisions, et enflés de leur vain savoir; qui 96 plaisaient dans des opinions extraordinaires cl particulières, et par là croyaient s'élever non-seulement audessus dés hommes de leur siècle, mais encore au-dessus de l'antiquité la plus sainte. OEcolampade , l'autre défenseur du sens figuré parmi les Suisses, était tout ensemble plus modéré et plus savant; et si Zuingle, dans sa véhémence, parut cire en quelque façon un autre Luther, OEcolampade ressemblait plus à Mélanchton, dont aussi il était ami particulier. On voit dans une lettre qu'il écrit à Erasme dans sa jeunesse (300), avec beaucoup d'esprit et de politesse, des marques d'une piété aussi affectueuse qu'éclairée : des pieds d'un crucifix, devant lequel il avait accoutumé de faire sa prière, il écrit à Erasme des choses si tendres sur les douceurs ineffables do Jésus-Christ, que celte pieuse image retraçait si vivement dans son souvenir, qu'on ne peut s'empêcher d'en être touché. La réforme qui venait troubler ses dévotions, et les traiter d'ido- Ifttrie, commençait alors : car c'était en 1517 que ce jeune homme écrivait cette lettre. Dans les première» années de ces brouillcries, et, comme le remarque Erasme [361), dans un âge déjà assez mûr pour n'avoir à se reprocher aucune surprise, il se fit religieux avec beaucoup de courage et de réilexion. Aussi les lettres d'Erasme nous font-elles voir qu'il était très-affectionné au genre de vie qu'il avait choisi (362); qu'il y goûtait Dieu tranquillement, et qu'il y vivait très-éloigné des nouveautés qui couraient. Cependant, 6 faiblesse humaine et dangereuse contagion de la nouveauté! il sortit de son monastère, prêcha la nouvelle réforme à Bâle, où il fut pasteur; et fatigué du célibat, comme les autres réformateurs, il épousa une jeune tille dont la beauté l'avait touché. C'est ainsi, disait Erasme (303), qu'ils se mortifient; et il i;e cessait d'admirer ces nouveaux apôtres, qui ne manquaient point de quitter la profession solennelle du célibat, pour prendre des femmes ; au lieu que les vrais apôtres de Notre-Seigneur, selon la tradition de tous les Pères, afin de n'être occupés que de Dieu et de l'Evangile, quittaient leurs femmes pour embrasser le célibat. « Il semble, disait-il (364), que la réforme aboutisse à défroquer quelques moines et à marier quelques prêtres; et cette grande tragédie se termine enfin parun événement tout à fait comique, puisque tout finit en se mariant, comme dans les comédies. » Le même Erasme se plaint aussi, en d'autres endroits (36o), que depuis que son ami OEcolampade eut quitté avec l'Eglise et ie monastère sa tendre dévotion, pour embrasser cette sèche ci dédaigneuse

(364) Lil>. xi\, epist. 5.

(365) Lib. xviu. epist.

cof. ïWu, etc.

xix, 113 ; xxxi, 47,

réforme, il ne le reconnaissait plus; el qu'au lieu île la candeur dont ce ministre faisait profession, tant qu'il agissait par lui*- • même, il n'y trouva plus que dissimulaj tion et artifice lorsqu' il fut entré dans les , intérêts et dans les mouvements d'un parti. Après que la querelle saeramentaire eut été émue de la manière qu'on vient de voir, Carlostad répandit de petits écrits contre la présence réelle ; et encore que, de l'aveu de tout le monde, ils fussent fort pleins d'ignorance (366), le peuple déjà épris de la nouveauté ne laissa pas de les goûter. Zuingle et OEcolampade écrivirent pour défendre ce dogme nouveau : le premier avec beaucoup d'esprit et de véhémence ; l'autre avec beaucoup de doctrine, et une éloquence si douce, « qu'il y avait, dit Erasme (367), de quoi séduire, s'il se pouvait, et que Dieu le permit, les élus mêmes. » Dieu les mettait à cette épreuve : mais ses promesses et sa vérité soutenaient la simplicité de la foi de l'Eglise contre les raisonnements humains. Un peu après Carlostad se réconcilia avec Luther et l'apaisa en lui écrivant que ce qu'il avait enseigné sur l'Eucharistie était plutôt par manière de proposition et d'examen que de décision (368). Il ne cessa de brouiller toute sa vie ; et les Suisses, qui le reçurent encore une fois, ne purent venir à bout de calmer cet esprit turbulent.

Sa doctrine se répandait de plus en plus, maissurdes interprétationsplus vraisemblables des paroles de Notre-Seigneur, que celles qu'il avait données. Zuingle disait que le bon homme avait bien senli qu'il y avait quelque sens caché dans ces divines paroles, mais qu'il n'avait pu démêler ce que c'était. Lui et OEcolampade, avec des expressions un peu différentes, convenaient au fond que ces paroles : Ceci est mon corps étaient figurées : est veut dire signifier, disait Zuingle; corps c'est le signe du corps, disait OEcolampade. Ceux de Strasbourg entraient dans les mêmes interprétations. Bucer et Capiton, qui les conduisaient, devinrent zélés défenseurs du sens figuré. La réforme se divisa, et ceux qui embrassèrent ce nouveau parti furent appelés saeramentaires. On les nomma aussi zuingliens, parce que Zuingle avait le premier appuyé Carlostad , ou que son autorité prévalut dans l'esprit des peuples entraînés par sa véhémence.

il ne faut pas s'étonner qu'une opinion qui flattait autant le sens humain eût tant Je vogue. Zuingle disait positivement qu'il n'y avait point de miracle dans l'Eucharistie, ni rien d'incompréhensible; que le pain rompu nous représentait le corps immolé, et le vin le sang répandu; que Jésus- Christ, en instituant ces signes sacrés, leur avait donné le nom de la chose; que ce n'était pourtant pas un simple spectacle, ni

(366) Eiusm., lil». xix, epist. 113; xxu, î>9, pas.

(367) Lil). xviii, (pisi. 9.

(368) IlosriN. pari, n, ad an. lolo, fui. 40.

des signes tout à fait nus; que la mémoire et la foi du corps immolé et du sang répandu soutenait notre âme; que cependant le Saint-Esprit scellait dans les cœurs la rémission des péchés, et que c'était là tout le mystère (369). La raison et le sens humain n'avaient rien à souffrir dans cette explication. L'Ecriture faisait de la peine : mais, quand les uns opposaient : Ceci est mon corps, les autres répondaient : Je suis la vigne (Joan. xv, 1), Je suis la porte (Joan. x, 7) : La pierre était Christ. (I Cor. x, 4.) Il est vrai que ces exemples n'étaient fias semblables. Ce n'était ni en proposant une parabole, ni en expliquant une allégorie , que Jésus- Christ avait dit : Ceci est mon corps, ceci est mon sang. Ces paroles , détachées de tout autre discours, portaient tout leur sens en elles-mêmes. Il s'agis.-ait d'une nouvelle institution qui devait être faite en termes simples; et on n'avait encore trouvé aucun lieu de l'Ecriture, où un signe d'institution reçût le nom de la chose au moment qu'on l'instituait, et sans aucune préparation précédente.

Cet argument tourmentait Zuingle ; nuit et jour il y cherchait une solution. On ne laissa pas en attendant d'abolir la messe, malgré les oppositions du secrétaire de la ville, qui disputait puissamment pour la doctrine catholique et pour la présence réelle. Douze jours après, Zuingle eut ce songe tant reproché à lui et à ses disciples, où il dit que, s'iniaginant disputer encore avec le secrétaire de la ville, qui le pressait vivement (370), il vit paraître tout d'un coup un fanlôme blanc ou noir qui lui dit ces mots: Lâche, que ne réponds-tu ce qui est écrit dans l'Exode, l'Agneau est la Pâque (Exod. xn, 11); pour dire qu'il en est le signe? Voilà donc ce fameux passage tant répété dans les écrits des sacramentaires, où ils crurent avoir trouvé le nom de la chose donné au signe dans l'institution du signe même ; et voilà comme ce passage vint dans l'esprit à Zuingle qui s'en servit le. premier. Au reste, ses disciples veulent qu'en disant qu'il ne sait pas si celui qui l'avertit était blanc ou noir; il voulait dire seulement que c'était un inconnu ; et il est vrai que les termes latins peuvent recevoir cette explication. Mais outre que se cacher sans rien faire qui découvre ce qu'on est, est un caractère naturel d'un mauvais esprit, celui-ci visiblement se trompait. Ces paroles, L'Agneau est lu Pdque et le passage, ne signifient nullement qu'il soit la ligure du passade. C'est un hébraïsme commun, où le mot de sacrifice est sous-entendu. Ainsi péché seulement est le sacrifice pour le péché; et passage simplement ou pdque, c'est le sacrifice du passage ou de la pâque : ce que l'Ecriture explique elle-même un peu au-dessous , où elle dit tout du long,

(369) Zcing., Gonf. fid. ad Franc; Id., Episl. ad Car. V, etc.

(370) Hospin., part, m, col. 25, 26.

581 PAIIT. X. THEOL. POLEMIQUE.

non que l'Agneau est II- passage , mais que c'i-.ii la victime du paasàge. [Ibia., 27.) Voilà bien assurément le sens de \Exoae. On produisit depuis d'autres exemples que nous verrons en leur temps : mais enfin voici le premier. Il n'y avait rien, comme on voit, qui dût beaucoup soulager l'esprit de Zuingle, ni qui lui montrât que le signe reçût dus l'institution lo nom de la chose. Cependant, à celte nouvelle explication de son inconnu, il s'éveilla, il lut le lieu de VExode, il alla prêcher ce qu'il avait vu en songe. On était trop bien préparé pour ne pas l'en croire : les nuages qui restaient encore dans les esprits lurent dissipés.

Il l'ut sensible à Luther de voir non plus des particuliers, niais des Eglises entières de la nouvelle réforme, se soulever contre lui. Mais il n'en rabattit rien de sa fierté. On en peut juger par ces paroles : « J'ai le Pape en tête; j'ai à dos les sacramentaires et les anabaptistes ; mais je marcherai moi seul contre eux tous; je les délierai au coinbal, je les foulerai aux pieds. » Et un peu après : « Je dirai sans vanité que depuis mille ans l'Ecriture n'a jamais été ni si repurgée, ni si bien expliquée, ni mieux entendue qu'elle l'est maintenant par moi (371). » Il écrivait ces paroles en 1525, un peu après la querelle émue. En la même année, il tit son livre Contre les prophètes célestes, se moquant par là de Carlostad, qu'il accusait d'approuver les visions des anabaptistes. Ce livre avait deux parties. Dans la première, il soutenait qu'on avait eu tort d'abattre les images; qu'il n'y avait que les images de Dieu qu'il fût défendu d'adorer dans la loi de Moïse; que les images de la croix et des saints n'étaient pas comprises dans cette défense ; que personne n'était tenu sous l'évangile d'abolir par force les images , parce que cela était contraire à la liberté évangélique, et que ceux qui détruisaient ainsi Jes images étaient des docteurs de la loi, et non pas de l'Evangile. Parla il nous justifiait de toutes les accusations d'idolâtrie dont on nous charge sans raison sur ce sujet. Dans la seconde partie, il attaquait les sacramentaires. Au reste, il traita d'abord OEcolampadeavec assez de douceur; mais il s'emporta terriblement contre Zuingle.

Ce docteur avait écrit que, dès l'an 1516, avant que le nom de Luther eût été connu, il avait prêché l'Evangile, c'est-à-dire la réformation dans la Suisse (372), et les Suisses lui donnaient la gloire du commencement, que Luther voulait avoir tout entière. Piqué de ce discours, il écrivit à ceux de Strasbourg « qu'il osait se glorifier d'avoir le premier prêché Jésus-Christ, mais que Zuingle lui voulait ôter cette gloire (373). Le moyen, poursuivait-il, de se taire, pen-

(371) Lcrn , Ad maled., reg. Ang., t. Il, 498.

(372) Zuing., in Explan. unie. 18 ; Gem. Bibl., clc. V. Cai.i.ixt., Judic. n. 55.

(373) T. Il Jeu., Epist., p. 202.

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