II. HISTOIRE DES VARIATIONS
dant que ces gens troublent uns Eglises et aiiaiiuent notre autorité? S'ils ne veulent pas laisser affaiblir la leur, il ne faut pas non plus affaiblir la nôtre. » Pour conclusion il déclare qu'il n'y a point de milieu, et qu'eux ou lui sont îles ministres de Satan.
Un habile luthérien, et le plus célèbre qui ait écrit de nos jours, fait ici cette réllexion (374-) : « Ceux qui méprisent toutes choses et exposent non-seulement leurs biens, mais encore leur vie, souvent ne peuvent pas s'élever au-dessus de la gloire; tant la douceur en est flatteuse, et tant est grande la faiblesse humaine. Au contraire, plus on a le courage élevé, plus on désire les louanges, et plus on a de peine à voir transporter aux autres celles qu'on a cru avoir méritées. Il ne faut donc pas s'étonner si un homme de la magnanimité de Luther écrivit ces choses à ceux de Strasbourg. »
Au milieu de ces bizarres transports, Luther confirmait la foi de la présence réelle par de puissantes raisons : l'Ecriture et la tradition ancienne le soutenaient dans cette cause. Il montrait que de tourner au sens ligure des paroles de Notre-Seigneur si simples et si précises, sous prétexte qu'il y avait des expressions figurées en d autres endroits de l'Ecriture, c'était ouvrir une porte par laquelle toute l'Ecriture et tous les mystères de notre salut se tourneraient en figures; qu'il fallait donc apporter ici la même soumission avec laquelle nous recevions les autres mystères, sans nous soucier de la raison ni de la nature, niais seulement de Jésus-Christ et de sa parole ; que le Sauveur n'avait parlé dans l'institution, ni de la foi, ni du Saint-Esprit, qu'il avait dit : Ceci est mon corps, et non pas : La foi vous y fera participer ; que le manger dont Jésus-Christ y parlait n'était plus un manger mystique, mais un manger par la bouche; que l'union de la foi se consommait hors du sacrement, et qu'on ne pouvait pas croire que Jésus-Christ ne nous donnât rien de particulier par des paroles si fortes; qu'on voyait bien que son intention était de nous assurer ses dons en nous donnant sa personne; que le souvenir de sa" mort, qu'il nous recommandait, n'excluait point la présence, mais nous obligeait seulement à prendre ce corps et ce sang comme une victime immolée pour nous; que cette victime en effet devenait nôtre par cette manducation; qu'à la vérité la foi y devait intervenir pour la rendre fructueuse; mais, pour montrer que sans la foi même la parole de Jésus-Christ avait son effet, il ne fallait que considérer la communion des indignes (375). Il pressait ici avec force les paroles de saint Paul, lorsqu'après avoir rapporté ces mots: Ceci est mon corps, il condamnait si sévèrement ceux qui ne discernaient pas le corps du
(574) Calixt. , Judic, n. 53.
(575) Serm. de corp. et sung. C.ltr. Défais, verbi Cœnas : quod verba adkuc sienl , t. VII, 277, 381 ; Cutech. maj. de sac. atl. concord., p. 551, etc.
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Seigneur, et qui se rendaient coupables de son corps et de son sang (1 Cor. xi, 24, 28, 29); il ajoutait que partout saint Pau! voulait parler du vrai corps, et non du corps en figure; et qu'on voyait par ces expressions I qu'il condamnait ces impies, comme a.\ant ! outragé Jésus-Christ non pas en ces dons, mais immédiatement en sa personne.
Mais ce qu'il faisait avec le plus de force, c'était de détruire les objections qu'on opposait à ces célestes vérités. 11 demandait à ceux qui lui opposaient : la chair ne sert de rien (Joan. vi, 6»), avec quel front ils osaient dire que la chair de Jésus-Christ ne sert de rien, et transportera cette chair qui donne la vie ce que Jésus-Christ a dit du sens charnel, et en tout cas de la chair prise à la manière que l'entendaient les capbarnaïtes, ou que la reçoivent les mauvais Chrétiens, sans s'y unir par la foi, et recevoir en même temps l'esprit et la vie dont elle est pleine? Quand on osait lui demander à quoi donc servait celte chair prise par la bouche du corps, il demandait à son tour à ces superbes demandeurs, à quoi servait que le Verbe se fût fait chair? La vérité ne pouvait elle être annoncée, ni le genre humain délivré par ce moyeu? Savent-ils tous les secrets de Dieu , pour lui dire qu'il n'avait que cette voie de sauver les hommes? Et qui sont-ils pour faire la loi à leur Créateur, et lui prescrire les moyens par lesquels il leur voulait appliquer sa grâce? Que si enfin on lui opposait les raisons humaines, comment un corps en tant de lieux, comment un corps humain tout entier dans un si petit espace, il mettait en poudre toutes ces machines qu'on élevait contre Dieu, en demandant comment Dieu conservait son unité dans la Trinité des personnes? Comment de rien il avait créé le ciel et la terre? Comment il avait revêtu son Fils d'une chair humaine? Comment il l'avait fait naître d'une vierge? Comment il l'avait livré à la mort, et comment il ressusciterait tous les fidèles au dernier jour? Que prétendait la raison humaine quand elle opposait à Dieu ces vaines difficultés, qu'il détruisait par un souffle? Ilsdisentque tous les miracles de Jésus-Christ sont sensibles. « Mais qui leur a dit que Jésus-Christ a résolu de n'en point faire d'autres? Lorsqu'il^ été conçu du Saint-Esprit dans le sein d'une vierge, ce miracle, le plus grand de tous, à qui a-til été sensible? Marie aurait-elle su ce qu'elle allait porter dans ses entrailles , si l'ange ne lui avait annoncé le secret divin? Mais quand la divinité a habité corporellement en Jésus-Christ, qui l'a vu ou qui l'a compris? Mais qui le voit à la droite de son Tère, d'où il exerce sa toute-puissance sur tout l'univers? Est-ce là ce qui les oblige à tordre, à mettre en pièces, à crucifier les paroles de leur Maître ? Je ne comprends pas, disent-ils, comment i. les peut exécuter è la lettre. Ils me prouvent bien, par cette
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raison, que le sens humain ne s'accorde pas avec la sagesse de Dieu ; j'en conviens, j'en suis d'accord : niais je ne savais pas encore qu'il ne fallût croire que ce qu'on découvre en ouvrant les yeux, ou ce que la raison humaine peut comprendre (376). ><
Enfin quand on lui disait que cette matière n'était pas de conséquence et ne valait pas la peine de rompre la paix : « Qui obligeait donc Carlostad à commencer la querelle? Qui contraignait Zuingle et OEi olampade à écrire? Maudite éternellement la paix qui se fait au préjudice de la vérité (377)! » P.ir de tels raisonnements, il fermait souvent la bouche aux zuingliens. Il faut avouer qu'il avait beaucoup de force dans l'esprit : rien ne lui manquait que la règle, qu'on ne peut jamais avoir que dans l'Eglise, et sous le joug d'une autorité légitime. Si Luther se fût tenu sous ce joug si nécessaire à toutes sortes d'esprits, et surtout aux esprits bouillants et impétueux comme le sien, il eût pu retrancher de ses discours ses emportements, ses plaisanteries, son arrogance brutale, ses excès, ou pour mieux dire, ses extravagances : et la force avec laquelle il manie quelques vérités n'aurait pas servi à la séduction. C'est pourquoi on le voit encore invincible, quand il traite les dogmes anciens qu'il avait pris dans le sein de l'Eglise ; mais l'orgueil suivait de près ses victoires. Cet homme se sut si bon gré d'avoir combattu avec tant de force pour le sens propre et littéral des paroles de Notre-Seigneur, qu'il ne put s'empêcher de s'en glorifier : « Les papistes eux-mêmes, dit-il (378), sont forcés de me donner la louange d'avoir beaucoup mieux défendu qu'eux la doctrine du sens littéral. Et en effet, je suis assuré que, quand on les aurait tous fondus ensemble, ils ne la pourraient jamais soutenir aussi fortement que je fais. »
Il se trompait : car encore qu'il montrât bien qu'il fallait défendre le sens littéral, il n'avait pas su le prendre dans toute sa simplicité ; et les défenseurs du sens figuré lui faisaient voir que, s'il fallait suivre le sens littéral, la transsubstantiation gagnait le dessus.
C'est ce que Zuingle, et en général tous les défenseurs du sens figuré, démontraient très-clairement (3791. Ils remarquent que Jésus-Christ n'a pas dit : Mon corps est ici, ou Mon corps est sous ceci et avec ceci, ou Ceci contient mon corps ; mais simplement, Ceci est mon corps. Ainsi ce qu'il veut donner à ses fidèles n'est pas une substance qui contient son corps ou qui l'accompagne , mais son corps sans aucune autre espèce de substance étrangère. 11 n'a pas dit non plus ; Ce pain est mon corps; qui est l'autre explication de Luther; mais il a dit : Ceci est mon corps, par un terme indéfini, pour montrer que la substance qu'il donne n'est plus du pain, mais son corps.
Et quand Luther expliquait : Ceci est mon
1,570') Sermo quoil verba tient, ibid. to-'ii, loi. 13-2.
(577) Ibid. (579) HOSPIN.
i,57S) Epiit. Luth., a p. Hosp., part, il, ail an.
ail an. 15*27, fol. 40, etc.
l'Ait f. X. TI1E0L. POLEMIQUE. - II. HISTOIRE DES VARIATIONS.
corps. c'esl-à-dire , (V lutin est mon rorpt rnlirmrni ci sans figure, il détruisait sans j panser sa propre doctrine Car on peut bien dire >vec l'Eglise que le pais devient le oorpSi au môme sens que sain! Jean a dit que /'<"» fut faite vin aux noces de Cana en ualilée [Joan. u, 9), c'est-à-dire par le changement de l'un en l'autre. On peut dire pareillement que ce qui est pain en apparence i si en effet le corps de Notre-Seigneur; mais que du vrai pain, en demeurant tel, lût en môme temps le vrai corps de Nolre-S'iziieur, comme Luther le prétendait, les dé- .•nrs du 9ens figuré lui soutenaient, aussi lie i que les Catholiques , que c'est un disoours qui n'a point de sens, et concluaient qu'il fallait admettre, ou avec eux un simple changement moral , ou le changement de substanee avec les papistes.
C'est pourquoi Bèze soutient aux luthériens, dans la conférence de Montbéliard,que des deux explications qui s'arrêtent au sens littéral, c'est-à dire, de celle des Catholiques
et do celle des luthériens, c'est celle des catholiques gui s'éloigne le moins des paroles de l'institution de lia cène, si on les veut exposer de mot â mot (380). Il le prouve par cette raison, que « les transsubstantialeurs disent que, par la vertu de ces paroles divines , ce qui auparavant était pain ayant changé de substance, devient incontinent le corps même de Jésus-Christ, afin qu'en celle façon cette proposition puisse être véritable, Ceci est mon corps. Au lieu que l'exposition des coesubstantiateurs, disant que ces mots, Ceci est mon corps, signifient, mon corps est essentiellement dedans , avec ou sous ce pain, ne déclare pas ce que le pain est devenu , et ce que c'est qui est le corps, mais seulement où il est. »
Cette raison est simple et intelligible. Car il est clair que Jésus-Christ, ayant pris du pain pour en faire quelque chose, il a dû nous déclarer quelle chose il en a voulu faire , et il n'est pas moins évident que ce pain est devenu ce que le Tout-Puissant en a voulu faire. Or ces paroles font voir qu'il en a voulu faire son corps, de quelque mauière qu'on le puisse entendre, puisqu'il a dit : Ceci est mon corps. Si donc ce pain n'est pas devenu son corps en figure, il l'est devenu en effet, et on ne peut se défendre d'admettre ou le changement en figure, ou le changement en substance.
Ainsi, à n'écouter simplement que la parole de Jésus-Christ, il faut passer à la doctrine de l'Eglise;etBèze a raison de dire qu'elle a moins d'inconvénient quant â la manière de parler (381), que celle des luthériens, c'està-dire qu'elle sauve mieux le sens littéral,
Calvin confirme souvent la même vérité (382) ; et pour ne nous point arrêter aux sentiments des particuliers, tout un synode de zuinglicns l'a reconnue.
(580) Conf. de Mont. imp. à Gen., 1S87, p. 5i.
(581) Ibid.
(382) lnst., I. iv, c. I", n. 30, etc.