Hosp., ibid
[550) Conf. Bas., 1552, art. -2; syut. I, part. i.wn.
iH
mais dans le ciel, à la droite de Dieu son Père, d'où il viendra juger les vivants et les morts. »
i Voilà ce que Bucer ne voulait point dire . ni expliquer clairement, que Jésus-Christ » n'était qu'au ciel en qualité d'homme, ! quoique autant qu'on en peut juger il fût ' alors de ce sentiment ; mais il se jetait de plus en plus dans des pensées si métaphysiques, que ni Scot, ni les plus fins des scotistes, n'en approchaient pas : et c'est sur ces attractions qu'il faisait rouler ses équivoques.
En ce temps Luther publia ce livre contre la Messe privée, où se trouve le fameux entretien qu'il avait eu autrefois avec l'ange de ténèbres, et où, forcé par ses raisons, il abolit, comme impie, la Messe qu'il ava t dite durant tant d'années avec tant de dévotion, s'il l'en faut croire ( 531 ). C'est une chose merveilleuse de voir combien sérieusement et vivement il décrit son réveil, comme en sursaut, au milieu de la nuit ; l'apparition manifeste du diable pour disputer contre lui; '< la frayeur dont il fut saisi, sa sueur, son tremblement, et son horrible battement de cœur dans cette dispute ; lés pressants arguments du démon, qui ne laisse aucun repos à l'esprit ; le son di puissante voix; ses manières de disputer accablantes, où la question et la réponse se font sentir à la fois. Je sentis alors, >■ dit-il, « comment il arrive si souvent qu'on meure subitement vers le malin : c'est que le diable peut tuer et étrangler les hommes ; et sans tout cela, les mettre si fort à l'étroit par ses disputes, qu'il y a de quoi en mourir, comme je l'ai plusieurs fois expérimenté. » Il nous apprend en passant que le diable l'attaquait souvent de la même sorte; et à juger des autres attaques par celle-ci, on doit croire qu'il avait appris île lui beaucoup d'autres choses que la condamnation de la Messe. C'est ici qu'il attribue au malin esprit la mort subite d'OEcolampade, aussi bien que celle d'Emser autrefois si opposé au luthéranisme naissant. Je ne veux pas m 'étendre sur une matière tant rebattue : il me suffit d'avoir remarqué que Dieu, pour la confusion, ou plutôt pour la conversion des ennemis de l'Eglise, ait permis que Luther tombât dans un assez grand aveuglement pour avouer, non pas qu'il ait été souvent tourmenté par le démon, ce qui pouvait lui être commun avec plusieurs saints, mais, ce qui lui est particulier, qu'il ait été converti par ses soins, et que l'esprit de mensonge ait été son mailre dans un des principaux points de sa Réforme
C'est en vain qu'on prétend ici que le démon ne disputa contre Luther que pour le jeter dans le désespoir, en le convaincant de son crime, car la dispute n'est pas tournée de ce côté-la. Lorsque Luther paraît convaincu, et n'avoir plus rien à répondre,
le démon ne presse, pas davantage, et Luther croit avoir appris une vérité qu'il ne savait pas. Si la chose est véritable, quelle horreur d'avoir un tel maître! Si Luther se l'est imaginée, de quelles illusions et de quelles noires pensées avait-il l'esprit rempli I Et s'il l'a inventée, de quele iriste aventure se fait-il honneur 1
Les Suisses furent scandalisés de la conférence de Luther, non tant à cause que le diable y paraissait comme docteur; ils étaient assez empêchés de se défendre d'une semblable vision , dont nous avons vu que Zwingle s'était vanté (552): mais ils ne purent souffrir la manière dont il y traitait OEcolampade. Il se til sur ce sujet des écrits très-aigres : mais Bucer ne laissait pas de continuer sa négociation, et on tint par son entremise une conférence à Constance, pour la réunion des d ux partis (553). Là, ceux de Zurich déclarèrent qu'ils s'accommoderaient avec Luther, à condition que de son côté il leur accorderait trois points : l'un, que la chair de Jésus Christ ne se mangeait que parla foi; l'autre, que Jésus-Christ, comme homme, était seulement dans un certain endroit du ciel; le troisième , qu'il était présent dans l'Eucharistie par la foi, o'une manière propre aux sacrements. Ce discours élait clair, et sans é juivoque. Les autres Suisses, et en par iculier ceux de Bâle, approuvèrent une déclaration si nette de leur sentiment commun. Aussi était-elle conforme en tout à la Confession de Belle : mais encore que cette confession donnât une idée parfaite de la doctrine du sens ligure, ceux de Bâle, qui l'avaient dressée, ne laissèrent pas d'en dresser une autre, deux ansaprès, à l'occasion que nous allons dire.
En 1536, Bucer et Capiton vinrent de Strasbourg. Ces deux fameux architectes des équivoques les plus raffinées s'étant servis de l'occasion des confessions de foi que les Eglises séparées de Rome se préparaient d'envoyer au concile que le Pape venait d'indiquer, prièrent les Suisses d'en dresser une, qui fût tournée de sorte quelle pût servir à l'accord dont on avait beaucoup d'espérance (55'*) ; c'est-à-dire qu'il était bon de choisir des termes que les luthériens, ardents défenseurs de la préseuee réelle, pussent prendre en bonne part. On dresse dans cette vue une nouvelle confession de foi, qui est la seconde de Bâle : on y retranche de la première, que nous avons rapportée, les expressions qui marquaient trop précisément que Jésus-Christ n'était présent que dans le ciel, et qu'on ne connaissait dans le sacrement qu'une présence sacramentelle, et par Je seul souvenir. A la vérité, les Suisses parurent fort attachés à dire toujours, comme ils avaient fait dans la première confession de Bâle, que le corps de Jésus-Christ n'est pas enfermé dans le
(551) Deabrog. Miss.priv., lom. Vil, p. 216. (55-2) Hosp., ad an. 1555, 151.
(55ÔJ Hosp. I r»»î.
(551) Siint. cetif. Gen. de Hclv. conf., Hosr., part, ii, 111.
UN
PART. X. THEOL. POLEMIQt I ■:. II. HISTOIRE DES VARIATIONS.
pain. Si on eûl usé de ces termes sans quelqut" adoucissement, les lulhéri 'ns auraient bien tu qu'on en voulait nettement à la présence réelle : mais Bucer avait des ex] édients pour toutes choses. Par ces insinualions ceux de Bftie se résolurent à d re, « ijuu le cor| s ii le sang ne sont pas naturellement unis au pain et au vin, mais que le pain et le vin sont des symboles parlésquels Jésus-Christ lui-même nous donne une véritable communication de son corps ci de son sang, non ; our servir au ventre d'une nourriture périssable, mais pour être un aliment de vie éternelle (555). » Le reste n'est autre chose qu'une assez longue explication des fruits de l'Euch: ristie, dont tout le monde con> ient.
Il n'v avait là au. un terme dont 1rs luthériens ne pussent demeurer (l'accord, car ils il" prétendent pas que le corps de Jésus- Chrisl soit un aliment pour notre esto i ac, et ils enseignent que Jésus-Christ est uni nu pain et au vin d'une manière incompréhensible, céleste et naturelle : de sorte qu'on peut dire sans les offenser qu'il n'y est pas naturellement uni. Les Suisses ne pénètrent I as plus avant. Tellement qu'à la faveur de rette expression l'article [ assa en des termes dont un luthérien peut s'accommoder, et où l'on ne pouvait en tout cas désirer que des expressions plus précises et moins générales.
De la présence substantielle dont ii s'agissait en ce temps-là, ils n'en voulurent dire m bien ni mal ; et ce fut tout ce que Bucer en put obtenir. Ils ne se tinrent dans la suite ni à la première ni à la seconde eonfession de foi qu'ils avaient publiée d'un commun accord ; et nous en verrons dans son temps paraître une troisième, avec des expressions toutes nouvelles.
Ceux de Zurich nourris par Zwingle-, et pleins de son esprit, n'entrèrent avec Bucer dans aucune composition ; et au lieu de donner, comme ceux de Bâle, une nouvelle confession de foi, pour montrer qu'ils persistaient dans la doctrine de leur maître, ils publièrent celle qu'il avait adressée à François 1", et qui a déjà été rapportée, où ii ne veut d'autre présence dans l'Eucharistie que cel e qui s'y fait par la contemplation de la foi, en excluant nettement la présence substantielle.
C'est ainsi qu'ils continuaient à parler naturellement. Ils étaient les seuls qui le fissent parmi les défenseurs du sens figuré; et on peut voir en ce temps que dans la nouvelle Réforme chaque Eglise agissait selon l'impression qu'elle avait reçue de son maître. Luther et Zwingle, ardents et extrêmes, mirent les luthériens et ceux de Zurich dans de semblables dispositions , et éloignèrent les tempéraments. Si OEcolampade lut plus doux, on voit aussi ceux de Bâle plus accommodants, et ceux de Strasbourg entrèrent dans tous les adoucissements, ou,
(555) Conf. Ha*. 1536, art. i~l ; J>y«( , part.
pour mieux parler, dans toutes les équivoques el dans toutes les illusions de Bucer.
Il poussa la chose si avant, qu'après avoir accordé tout ce qu'on pouvait souhaiter sur la présence réelle, essentielle, substantielle, naturelle même, c'est-à-dire sur la présence de Jésus-Christ selon sa nature, il trouva encre des expédients pour le faire réellement recevoir aus fidèles qui communiaient indignement. Il demandait seulement qu'on ne parlât point des impies et des infidèles, pour lesquels ce saint mystère n'a point été institue; el disait néanmoins que sur ce sujet il ne voulait avoir île démêlé avec personne (55C).
Avec toutes ces explications, il ne faut pas-s'étonner s'il sut adoucir Luther jusqu'alors implacable. Luther crut qu'on effet les sacramentaires revenaient à la doctrine i e la Confession d'Augsboùrg et de l'.i/>ologie Mélanchthon, avec lequel Bucer négociai!, lui manda qu'il trouvait Luther plus tràitahle, et qu'il commençait à parler plus amiablemeat de lui el de ses collègues (557). Enfin on tint rassemblée de Wittenherg eu Saxe, où se trouvèrent les députés des Eglises d'Allemagne des deux parties. Luther le prit d'abord d'un Ion bien haut. I! voulait que Bucer déclarât que lui et les siens se rétractaient, et rejeta bien loin ce qu'ils lui disaient : que la dispute n'était pas tant dans la chose que dans la manière. Mais enfin, après beaucoup de discours où Bucer montra toute sa souplesse, Luther prit pour rétractation ces articles, que lui accordèrent ce ministre et ses compagnons.
« 1. Que suivant les paroles de saint Irénée, l'Eucharistie consiste en deux choses, l'une terrestre, et l'autre céleste ; cl par conséquent que le corps et le sang de Jésus- Christ sont vraiment et substantiellement présents, donnés et reçus avec le pain el le vin.
« IL Qu'encore qu'ils rejetassent la transsubstantiation, et ne crussent pas que le corps de Jésus-Christ fût enfermé localement dans le pain, ou qu'il eût avec le pain aucune union de longue durée hors l'usage du sacrement, il ne fallait pas laisser d'avouer que le pain était le corps de Jésus-Christ par une union sacramentelle : c'est-à-dire que le pain étant présenté, le corps de Jésus- Christ était tout ensemble présent et vraiment donné. »
Ils ajoutaient néanmoins : « III. Que hors de l'usage du sacrement, pendant qu'il est gardé dans le ciboire, ou montré dans les processions, ils croient que ce n'est pas le corps de Jésus-Christ. »
Us concluaient en disant : « IV. Que cette institution du sacrement a sa force dans l'Eglise, et ne dépend pas de la dignité ou indignité du ministre, ni de celui qui reçoit.
« V. Que pour les indignes, qui, selon saint Paul, mangent vraiment le sacrement,
(556) Hosp., p. ii, fol. 15S.
(557) It'ïtl., an. 1555, !5ô0.
ŒUVRES COMPI.E
le corps et le sang de Jésus-Christ leur sont vraiment présentés, et qu'ils les reçoivent véritablement, quand les paroles de l'institution de Jésus-Christ sont gardées.
« VI. Que néanmoins ils le prennent pour leur jugement, comme dit le même saint Paul, parce qu'ils abusent du sacrement en le rece\ant sans pénitence et sans foi (558). »
Luther n'avait rien, ce semble, à désirer davantage. Quand on lui accorde que l'Eucharistie consiste en deux choses, l'une céleste, et l'autre terrestre , et que de là on conclut que le corps de Jésus-Christ est substantiellement présent avec le pain (559), on montre assez qu'il n'est pas seulement présent à l'esprit et par la foi : mai» Luther, qui n'ignorait pas les subtilités des sacramentaires, les pousse encore [dus avant, et leur fait dire que ceux-là même qui n'ont pas lu foi ne laissent pas de recevoir véritablement le corps de Noire-Seigneur (5G0).
On n'avait garde de les soupçonner de croire que le corps de Jésus -Christ ne nous fût présent que par la foi, puisqu'ils avouaient qu'il était présent, et véritablement reçu par ceux qui étaient sans foi et sans pénitence.
Après cet aveu des sacramentaires, Luther se persuada aisément qu'il n'avait plus rien à en exi.er, et il jugea qu'ils avaient dit tout ce qu'il fallait pour confesser la réalilé : mais il n'avflit pas encore assez compris que ces docteurs ont des secrets particuliers pour tout expliquer, Quelque claires que lui parussent les paro.es de l'accord, liueer savait par où en sortir. Il a fait plusieurs écrits, où il explique aux siens en quel sens il a entendu chaque parole de l'accord : là, il déclare que « ceux qui, selon saint Paul, sont coupables du corps et du sang, ne reçoivent pas seulement le sacrement, mais en effet la chose même, et qu'ils ne sont pas sans foi; encore, dit-il, qu'il n'aient pas celte foi vive qui nous sauve, ni une véritable dévotion de cœur (501). »
Qui aurait jamais cru que les défenseurs du sens figuré pussent avouer dans la Cèno une véritable réception du corps et du sang de Notre-Seigneur, sans avoir la foi qui nous sauve? Quoi donc! une foi qui ne suffit pas pour nous justifier, suilît-elle, selon leurs principes, pour nous communiquer vraiment Jésus-Christ ? Toute leur doctrine résiste à ce sentiment de Bucer; et ce ministre luimême, fût-il cent fois plus subtil, ne peut jamais accorder ce qu'il dit ici avec ses autres maximes. Mais il ne s'agit pas en ce lieu d'examiner les subtilités par lesquelles Bucer se démêle de l'accord qu'il avait signé à Witieuberg : il me suffit de remarquer ce fait constant, que toutes les Eglises d'Allemagne qui défendaient le sens figuré, assemblées
TES DE BOSSU ET. 4*8
en corps par leurs députés, ont accordé par un acte authentique, « que le corps et le sang de Jésus-Christ sont vraiment et substantiellement présents, donnés et reçus dans la Cène avec le pain et le vin ; et que les indignes qui sont sans f>i ne laissent pas de recevoir ce corps et ce sang, pourvu qu'ils gardent les paroles de l'institution. »
Sites expressions peuvent s'accorder avec le sens figuré, on ne sait plus désormais ce que les mots signifient, et nous trouverons tout en toutes choses. Des hommes qui ont accoutumé leur esprit à tourneren celte sorte ie langage humain, feront dire ce qu'il leur plaira et à l'Ecriture et aux Pères; et il ne faut pas s'étonner de tant de violentes interprétations qu'ils donnent aux passages les plus clairs.
Savoir maintenant si Bucer avait un dessein formel d'amuser le monde par des équivoques affectées, ou si quelque idée confuse de réalité lui lit croire qu'il pouvait de bonne foi souscrire à des expressions si évidemment contraires au sens figuré; j'en laisse le jugement aux protestants. Ce qui est certain, c'est que Calv n son ami, et en quelque façon son disciple, quand il voulait exprimer une obscurité blâmable dans une profession de foi, disait qu'il n'y avait rien de si embarrassé, de si obscur, de si ambigu, de si tortueux dans Bucer même (5G2).
Ces artificieuses ambiguïtés étaient tellement de l'esprit de la nouvelle Réforme, que Mélancbthon même, c'est-à-dire le plus sincère de tous les hommes par son naturel , et celui qui avait le plus condamné les équivoques dans les matières de foi, s'y laissa entraîner contre son inclination. Nous trouvons une lettre de lui en 1541, où il écrit que rien n'était plus indigne de l'Eglise, « que d'user d'équivoques uans ies confessions de foi, et de dresser des articles qui eussent besoin d'sulres articles pour les expliquer; que c'était en apparence faire la paix, et en effet exciter la guerre (563); » que c'était enfin, « à l'exemple du faux concile de Sirmic et des ariens, mêler la vérité avec l'erreur (564). » 11 avait raison : et néanmoins dans le même temps, lorsqu'on tenait la première assemblée de Ratisbonne pour concilier la religion catholique avec la protestant'1, Mélanchlhon cl Bucer (ce ne sont pas les Catholiques qui récrivent, c'est Calvin qui était présent, et intime confident de l'un et de l'autre), « Méianchlhon, dis-je, et Bucer composaient sur la transsubstantiation des formules de foi équivoques et trompeuses, pour voir s'ils pourraienteontenter leurs adversaires en ne leur donnant rien (565). «
Calvin était le premier à condamner ces obscurité- affectées, et ces honteuses dissimulations. «Vous blâmez, » dit-il (566), « et avec
(558) Hosp., p. n, an. 1535, fol. 145. In lib. ('.une, 729.
(559) An. ;.
(500) Ai t. 5 el 6.
(501) liuc, Dcctar. Une Vit.; kl. ap. Hosp. an. 1550, 148 et scq.
(502) Epis t. Calv., pag 50.
(505) Lib. i, episl. '25, toit.
(504) lbid., episl. 70.
(505) Epist. Calv., p. 58.
(ô(ilî) Epist., p. 50,
4P PART. X. I lll.ol.. POLEMIQUE.
raison, les obscurités de Bucer. il Paul parler arec liberté, »- <ii -.m - i l en un autre en droit : « il n'est pas permis d'embarrasser par des paroles obscures ou équivoques ce qui
demande la lumière Ceux qui veulent ici
lenir le milieu abandonnent la défense de la vérité. » Ei à l'égard de ses pièges dont nous venons de parler, que Bucei et Mélanchthon tendaient dans leurs discours ambigus aux Catholiques nommés pour conférer avec eux à Hatisbonne, voici ce qu'en du le même Calvin ttPouf moi, je n'approuve pas leur dessein, encore qu'ils aient leurs raisons : dm ils espèrent que le» matières s'éclairciront dV liés-mômes C'est pourquoi ils passent par-dessus beaucoup de choses, et n'appréhendent point ces ambiguïtés: et ils lefbnt I lionne intention; tuais ils s'accommodent trop au temps (567;. » C'est ainsi que, par de mauvaises raisons, les auteurs de la nouvelle Réforme ou pratiquaient, ou excusaient la plus criminelle de toutes les dissimulations, c'est-à-dire les équivoques affectées dans les matières de foi. La suite nous fera paraître si Calvin, qui paraît ici autant éloigné de les pratiquer lui-même qu'il témoigne de facilité à les excuser dans les autres, sera toujours de même bumeur; et il nous faut revenir aux artifices de Bucer.
Au milieu des avantages qu'il donna aux luthériens dans l'accord de Vittenberg, il gagna du moins une chose : c'est que Luther lui laissa passer que le corps et le sang de Jésus-Christ n'avaient pas d'union durable hors l'usage du sacrement avec le pain et le vin : et que le corps n'était pas présent quand on le montrait, ou qu'on le portait en procession (568).
Ce n'était pas le sentiment de Luther : jusqu'alors il avait toujours enseigné que le corps de Jésus-Christ était présent, dès qu'on avait dit les paroles, et qu'il demeurait présent, jusqu'à ce que les espèces fussent altérées (569) : de sorte que, selon lui, il était présent, même quand On le portail en procession ; encore qu'il ne voulût pas approuver celte coutume.
En effet, si le corps était présent en vertu des paroles de l'institution, et qu'il fallût l'es entendre à la lettre, comme Luther le soutenait, il est clair que le corps de Notre- Seigneur devait être présenta l'instant qu'il dit ; Ceci est mon corps , puisqu'il ne dit pas, Ceci sera, mais, Ceci est. Il était digne de la puissance et de la majesté de Jésus-Christ, que ces paroles eussent un effet présent, et que l'effet en subsistât aussi longtemps que les choses demeuraient en même état. Aussi n'avait -on jamais douté, dès les premiers temps du christianisme, que la partie de l'Eucharistie qu'on réservait pour la communion des malades, et pour celle que les fidèles pra-
— IL. lllSTomt. DES VARIATIONS.
tiquaient tous les jours dans leurs maison-, ne lût autant le vrai corps de Noire-Seigneur, que eelle qu'on distribuait dans l'assemblée rie L'Eglise. Luther l'avait toujours entendu de celte sorte; el néanmoins on le porta, je ne sais comment, à tolérer l'opinion contraire, que Bucer proposa au temps de l'accord.
Il ne lui souffrit pourtant pas de dire que le C0rp6 ne se trouvât dans l'Eucharistie, précisément que dans l'usage, c'est-à-diie •Jans la réception; mais seulement « que hors l'usage il u 'y avait point d'union durable entre le pain et le corps. » Elle était donc» cette union, même hors de l'usage, c'est-àdire hors de la communion ; et Luther, qui faisait lever et adorer le Saint-Sacrement, même pendant que se fit l'accord (570), n'eût pas souffert qu'on lui eût nié que Jésus Christ y fût présent durant, ces cérémonies : mais pour ôter la présence du corps de >otre-Seigneur dans les tabernacles et dans les processions des Catholiques, qui était ce que Bucer prétendait, il suffisait de lui laisser dire que la présence du corps el du sang dans le pain et le vin n'était pas de longue durée.
Au reste , si on eût demandé à ces docteurs combien donc devait durer cette présence, et à quel temps ils déterminaient l'effet des paroles de Noire-Seigneur, on les eût vus dans un étrange embarras. La suite le fera paraître, et on verra qu'en abandonnant le sens naturel des paroles du îsotre- Seigneur, comme on n'a plus de règle, on n'a plus aussi de lerme précis, ni de ci oyanco certaine.
Tel fut l'événement de l'accord de Vitemberg. Les articles en sont rapportés de la même sorte par les deux partis de la nouvelle Réforme, et furent signés sur la fin de mai en 1536 (571). On convint que l'accord n'aurait de lieu qu'étant approuvé par les Eglises. Bucer et les siens doutèrent si peu de l'appiobatation de leur parti, qu'aussitôt après i'aécord signé ils firent la cène avec Luther, en signe de paix perpétuelle. Les luthériens ont toujours loué cet accord. Les sacramenlaires y ont recours comme à un traité authentique, qui avait réuni tous les protestants. Hospiuieu prétend que les Suisses, du moins une partie de ce corps, et Calvin même, l'ont approuvé (572). On en trouve en effet l'approbation expresse parmi les lettres de Calvin (573) : de sorte que cet accord doit avoir rang parmi les actes publics de la nouvelle Réforme, puisqu'il contient les sentiments de toute l'Allemagne protestante, et presque de la Réforme tout entière.
Bucer eût bien voulu le faire agréera ceuy de Zurich. Il leur alla tenir, dans leur assemblée, de grands el vagues discours, et leur présenta ensuite un long écrit (57i).
(567) Epis!., p. 38.
(oBSl An. 1, 5.
loti») LiTii , Sera», cont. Snerm. Item. Luist. ad qB«md.;Hosp., n, fol. 15, U, 15-2, etc.
(570) Form. Miss., loin. Il ; Hosp. , an 1550,
(571) Conc. , pag. 7-29; Hosp., p. u, fol. Chït., Bill, Conf. Aug.
(57-2; An. 1556, 1557, 58.
(573) Calv., Episl., p. 5-24.
( r>7-i) Hosp., p. u, fol. 150 et seq.
AM
ŒUVRES COMPLETES DE BOSSl'ET.
C'est dans de telles longueurs que se cachent les équivoques, et à expliquer simplement la foi, on n'a besoin que de peu de paroles. Mais il eut beau déployer toutes ses subtilités, il ne put faire digérer aux Suisses sa présence substantielle, ni sa communion des indignes : ils voulurent toujours expliquer leur pensé' telle qu'elle était, en termes simples, et dire, comme Zwingle, qu'il n'y avait point de présence physique ou naturelle, ni substantielle; mais une présence par la foi, une présence par le Saint-Esprit : se réservant la liberté de parler de ce mystère comme ils trouveraient le plus convenable, et toujours le plus simplement et le plus intelligiblement qu'il se pourrait. C'est ce qu'ils écrivirent à Luther; et Luther qui , à peine revenu d'une dangereuse maladie, et fatigué peut-être de tant de disputes, ne voulait alors que du repos, renvoya de son côté l'affaire à Bucer (575/, avec lequel il croyait être d'accord.
Mais comme il avait mis dans sa lettre , qu'en convenant de la présence , il fallait abandonner la manière à la toute-puissance divine , ceux de Zurich , étonnés qu'on leur parlât de toute-puissance dans une action où ils n'avaient rien conçu de miraculeux, non plus que leur maître Zwingle, s'en plaignirent à Bucer, qui se tourmenta beaucoup pour les satisfaire: mais, plus il leur disait qu'il y avait quelque chose d'incompréhensible dans la manière dont Jésus-Christ se donnait a nous dans la Cène, plus les Suisses lui répétaient au contraire que rien n'était plus aisé. Une ligure dans cette parole, Ceci est mon corps , la méditation de la mort de Notre-Seigneur, et l'opération du Saint-Esprit dans les cœurs , n'avaient aucune difficulté, et ils n'y voulaient point d'autres miracles. C'est en elfet comme parleraient les sacramentaires, s'ils voulaient parler naturellement. Les Pères , à la vérité , ne parlaient pas de celte sorte, eux qui ne trouvaient point d'exemple trop haut pour amener les esprits à la croyance de ce mystère ; et y employaient la création, l'incarnation de Notre-Seigneur, sa naissance miraculeuse, tous les miracles de l'Ancien et du Nouveau Testament, le changement merveilleux d'eau en sang, et d'eau en vin; persuadés qu'ils étaient que le miracle qu'ils reconnaissaient dans l'Eucharistie n'était pas moins un ouvrage de loute-puissance, et ne cédait rien aux merveilles les plus incompréhensibles de la main de Dieu. C'est ainsi qu'il fallait parler dans la doctrine delà présence réelle; et Luther avait retenu avec cette foi les mômes expressions. Par une raison contraire, les Suisses trouvaient tout facile, et aimaienl mieux tourner en figures les paroles de Notre-Seigneur , que d'appeler sa toute-puissance pour les rendre véritables: comme si la manière la plus simple d'entendre l'Ecriture sainte était toujours celle
où la raison a le moins de peine, ou que les miracles coûtassent quelque chose au Fils de Dieu , quand il nous veut donner un témoignage de son amour.
Quoinue Bucer ne pût rien gagner sur ceux de Zurich , durant deux ans qu'il traita continuellement avec eux après l'accord de Wittenberg, et qu'il prévit bien que Luther ne serait pas longtemps aussi paisible qu'il l'était alors ;. il n'oubliait rien pour l'entretenir dans cette douce disposition. Pour lui , il persista tellement dans l'accord, que toujours depuis il fut regardé par ceux de la Confession d'Augsbourg comme membre de leurs Eglises , et agit en tout conjointement avec eux.
Pendant qu'il traitait avec les Suisses, et qu'il tâchait de leur faire entendre dans la Cène quelque chose de plus haut et de plus impénétrable qu'ils ne pensaient, il leur disait entre autres choses , qu'encore qu'on ne pût douter que Jésus-Christ ne fût au ciel, on n'entendait pas bien où était ce ciel , ni ce que c'était , et que le ciel était même dans la Cène (576); ce qui emportait une idée si nette de la présence réelle , que les Suisses ne purent l'écouler.
Les comparaisons dont il se servait tendaient plutôt à inculquer la réalité qu'à l'affaiblir. 11 alléguait souvent cette action ordinaire de loucher dans la main les uns des autres (577): exemple très-propre à faire voir que la même main , dont on se sert pour exécuter les traités , peut être un gage de la volonté qu'on a de les accomplir ; et qu'un contrat passager, mais réel et substantiel, peut devenir par l'institution et par l'usage des hommes le signe le plus efficace qu'ils puissent donner d'une perpétuelle union.
Depuis qu'il eut commencé à traiter l'accord , il n'aimait point à dire , avec Zwingle, que l'Eucharistie était le corps, comme la pierre était le Christ , et comme l'agneau était laPâque: il disait plutôt qu'elle l'était comme la colombe est appelée le Saint-Esprit : ce qui montre une présence réelle; puisque personne ne doute que le Saint- Esprit ne fût présent, et encore d'une façon particulière, sous la forme de la colombe.
II apportait aussi l'exemple de Jésus-Christ souillant sur les apôtres, et leur donnant en même temps le Saint-Esprit (578): ce qui démontrait encore que le corps de Jésus- Christ n'est pas moins communiqué ni moins présent que le Saint-Esprit le fut aux apôlres.
Avec toul cela, il ne laissa pas d'approuver la doctrine de Calvin (579), toute pleine des
idées
des sacramentaires, et ne craignit
point de souscrire à une Confession de loi, où le même Calvin disait que la manière dont on recevait le corps et le sang de Jésus-Christ dans la Cène consistait en ce que le Saint-Esprit y unissait ce qui était séparé du lieu. C'était, ce semble, clairement mar-
(575) Hosp., p. h, fui. 1,7.
(576) lu., ibi.i., tC-2.
(57î) Ep/si. ud Uni , iiu. Cah
KpiilJ, pag. 44.
(578) Epist ml liai., inl. Calv. Epiât., pas. 44
(579) Inl. Epiit. Calv., pag. 598.
PART. X. THEOL. POLEMIQUE. — II. HISTOIRE DES VARIATIONS
guer que Jésus-Chrisi était absent. Mais Bucer expliquai! tout, et il avait sur toute sorte de difficultés des dénoûments merveilleux. <> qu'il 3 a ici de plus remarquable, c'est que les disciples de Bucer, et, comice nous l'avons dit , les villes snl ères i|iii s'étaient tant éli lignées sous sa conduite de la présence réelle . rentraient insensiblement dans cette croyance. Les paroles de Ji sus-Christ furent tant considérées et tant répétées', qu'enfin elles liront leur eflel ; et on revenait naturellement au .sens littéral.
Peudant que Bucer et ses disciples, ennemis si déclarés île la doctrine de Luther sur la présence réelle, s'en rapprochaient, Mélancnthon, lécher disciple du même Luther, l'auteur de la Confession d'Âugsbourg et île l'Apologie , où il avait soutenu la réalité, jusqu'à paraître incliné vers la transsubstantiation, commençait à se laisser ébranler.
Ce fut en 1535 ou environ que ce doute lui vint dans l'esprit (580); car auparavant ona pu voirjusqu'à quel point il était ferme. Il avait même composé un livre du sentiment des saints Pères sur la Cène, où il avait recueilli beaucoup de passages trèsexprès pour la présence réelle. Comme la critique en ce temps n'était pas encore fort fine . il s'aperçut dans la suite qu'il en avait quelques-uns de supposés (581) , et que les copistes, ignorants ou peu soigneux, avaient fttribué aux anciens des ouvrages dont ils n'étaient pas les auteurs. Cela le troubla, encore qu'il eût produit un assez bon nombre de passages incontestables. Mais ce qui l'embarrassa davantage , c'est de trouver dans les anciens beaucoup d'endroits où ils appelaient l'Eucharistie une ligure (582). Il ramassait les passages; et il était étonné, disait-il, </';/ voir une grande diversité: faible théologien , qui ne songeait pas que l'état delà foi ni de cette vie ne permettait pas que nous jouissions de Jésus-Christ à découvert ; de sorte qu'il se donnait sous une forme étrangère , joignant nécessairement la vérité avec la figure, et la présence réelle avec un signe extérieur qui nous la couvrait. C'est de là que vient dans les Pères cette diversité apparente qui étonnait Mélanchthon. La même chose lui eût paru, s'ii veut pris garde de près , sur le mystère de l'Incarnation , et sur la divinité du Fils de Dieu, avant que les disputes îles hérétiques eussent obligé les Pères à en parler [dus précisément. Et en général, toutes les fois qu'il faut accorder ensemble deux vérités qui semblent contraires, comme dans le mystère de la Trinité et dans celui de l'Incarnation, être égal et être au-dessous , et dans le sacrement de l'Eucharistie être présent et être en figure ; il se fait naturellement une espèce de langage qui parait confus; à moins qu'on n'ait, pour ainsi parler, la clef de l'Eglisp, et l'entière compréhension de tout le mys-
tère: outre les autres raisons qui obligeaient les saints Pères à envelopper les mystères en certains endroits, donnant en d'autre, des moyens certains de les entendre. Mélancbthon n'en savait pas tant. Ebloui du nom de réforme , et de l'extérieur alors assez spécieux de Luther, il s'était d'abord jeté dans son parti. Jeune encore et grand humaniste, mais seulement humaniste! ; nouvellement appelé par l'électeur Frideric, pour enseigner la langue grecque dans l'Université de Wittenberg , il n'avait guère pu apprendre d'antiquité ecclésiastique avec, son maître Luther , et il était tourmenté d'une étrange suite de contrariétés qu'il croyait voir dans les saints Pères.
Pour achever de l'embarrasser, il fa Mut encore qu'il allât tomber sur le livre de Bertram ou de Ratramne, qui commençait alors à paraître (583): ouvrage ambigu , 'où l'auteur constamment ne s'entendait pas toujours lui-même. Les zyvingliens en font leur fort. Les luthériens le citent pour eux, et trouvent seulement à dire qu'il ait jeté des semences de transsubstantation (58i). Il y a en etfet de quoi contenter, ou plutôt de quoi embarrasserles unset les autres. Jésus-Christ dans l'Eucharistie est si fort un corps humain par sa substance , et il est si dissem blable à un corps humain dans ses qualités, qu'on peut dire que c'en est un , et que ce n'en est pas un à divers égards : qu'en un sens, et en n'y regardant que la substance, c'est le même corps de Jésus né de Marie; mais que dans un autre sens , et en n'y regardant que les manières , c'en est un autre qu'il s'est fait lui-même par sa parole, qu'il cache sous des ombres et sous des figures dont la vérité ne vient pas jusqu'aux sens, mais se découvre seulement à la loi.
C'est ce qui fit au temps de Ratramne une dispute parmi les fidèles. Les uns, ayant égard à la substance, disaient que le corps de Jésus-Christ était le même dans les entrailles de la sainte Vierge et dans l'Eucharistie : les autres, ayant égard aux qualités, ou plutôt à la manière u'ètie, voulaient que c'en fût un autre. Ainsi voit-on que saint Paul, parlant du corps ressuscité, en fait comme un autre corps fort différent de celui que nous avons en cette vie mortelle (/ Cor. xv, 37 seq.), quoiqu'au fond ce soit le même : mais à cause des qualités différentes dont ce corps est revêtu, saint Paul en fait comme deux corps, dont il appelle l'un corps animal, et l'autre corps spirituel. (Ibid., ki, k3 , H, 46.) Dans ce même sens, et à plus forte raison, on pouvait dire que le corps qu on recevait dans l'Eucharistie n'était -pas celui qui était sorti des entrailles bénites de la Vierge. Mais quoiqu'on le pût dire [ainsi en un certain sens, d'aulres craignaient en le disant de détruire la vérité du corps. C'est ainsi que les docteurs catholiques, d'acconi dans le fond, disputaient des manières, les
(580) Hosr., an. 1555, 153 et seq.
(581) Lib. m, episl lli ad Joan. Breut.
(582) lbid.
(585) Hosr. epist., 188 ad Ml. Tlteod.
(584) Ceutur. 9, cap. i Inclin. doct. , lit. bs Cœn.
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uns suivant les expressions de Pasehase Radbert, qui voulait que l'Eucharistie contînt le même corps sorti delà Vierge; les autres s'attachant à rellesde Ratranine, qui voulait que ce ne fût pas le même. A cela se joignit un autre embarras : c'est que la forte persuasion de la présence réelle, qui était dans toute l'Eglise, et en Orient comme en Occident, avait porté beaucoup de docteurs à ne pouvoir plus soulfrir dan- l'Eucharistie le terme de figure, qu'ils croyaient contraire à la vérité du corps; et les autres, qui considéraient que Jésus-Christ ne se donne pas dans l'Eucharistie en sa propre l'orme, niais sous une forme étrangère, et d'une manière si pleine de mystérieuses significations , voulaient bien que le corps du Sauveur se trouvât réellement dans l'Eucharistie, mais sous des figures, sous des voiles, et dans des mystères : ce qui leur paraissait d'autant plus nécessaire, qu'il était constant d'ailleurs que c'était un privilège réservé au siècle futur, de posséder Jésus-Christ en sa vérité manifeste, sans qu'il fût couvert d'aucune figure. Tout cela était vrai dans le fond : mais avant qu'on l'eût bien expliqué, il y avait de quoi disputer longtemps. Ratramne, qui suivait le dernier parti, n'avait pas a>sez pénétré toute cette matière; et, sans différer au fond avec les autres Catholiques , il se jetait quelquefois dans des expressions obsi ures, et qu'il était malaisé de bien concilier ensemble : c'est ce qui. fait que tous ses lecteurs, et les protestants aussi bien que les Catholiques, l'ont pris entant de divers sens.
Mélanchlhon trouvait que cet auteur donnait plutôt à deviner, qu'il n'expliquait clairement sa pensée (583) : el il se perdait avec lui dans une matière que ni lui ni son maître Luther n'avaient jamais bien entendue.
Par ces lectures et ces réflexions il tomba dans une déplorable incertitude ; mais quelle qu'ait été son opinion, dont nous parlerons dans la suite, il commençait à s'éloigner de son maître, et il souhaitait avec une ardeur extrême qu'on fit une assemblée où la matière se traitât de nouveau, sans passion, sans sophisterie, et sans tyrannie (586).
Ce dernier mot regardait visiblement Luther : car, uans tomes les assemblées qui s'étaient tenues jusqu'alors dans le parti, dès que Luther y était et qu'il avait parlé, Mélanchthon nous apprend lui-même que les autres n'avaient qu'à se taire, et toui était fait. Mais pendant que, dégoûté d'un tel procédé, il demandait de nouvelles délibérations, et qu'il s'éloignait de Luther, il ne laissait pas de se réjouir de ce que Bucer s'en rapprochait avec les siens. Nous venons de le voir lui-même approuver l'accord où Ja présence réelle est plus que jamais attachée aux symboles extérieurs (587), puis
qu'on y convient qu'elle se trouve dans la communion des indignes, quoiqu'il n'y ait ni foi ni pénitence. Qu'on jette ici- un moment les yeux sur les termes de l'accord de Witicnberg, non-seulement souscrit, mais encore procuré par Mélanchthon, pour bien voir combien positivement il y convient d'une chose sur laquelle il était entré dans un doute si violent.
C'est que Luther avançait toujours, et qu'il était si ferme sur cette matière, qu'il n'y avait pas moyen de le contredire. L'année d'après l'accord, c'est-à-dire en 1537, pendant que Bucer continuait à négocier avec les Suisses, les luthériens se trouvèrent à Smalcalde, lieu ordinaire de leurs assemblées, et où se sont traitées toutes leurs ligues. Cette assemblée fut tena-s à l'occasion du concile convoqué par Paul 111. Il fallait bien que Luther ne fût pas tout à fait content de la Confession d'Augsbourg et de l'j4pologie, ni de la manière dont sa doctrine y avait été expliquée, puisqu'il dresse luimême de nouveaux articles, afin , dit-il (588), qu'on sache quels sont les points dont il ne se veut jamais départir ; et c'est pour cela qu'il procura cette assemblée. Là Bucer s'expliqua si formellement sur la présence réelle, qu'il satisfit, dit Mélanchthon, et le dit avec grande joie , même ceux des noires qui avaient été les plus difficiles (589). Il satisfit par conséquent Luther : et voilà encore Méianchlhon ravi qu'on s'attachât aux sentiments de Luther, lorsque lui-même il s'en détachait, c'est-à-dire qu'il était ravi de voir l'Allemagne protestante toute réunie. Bucer avait donné les mains :1a ville de Strasbourg s'était déclarée avec son docteur pour la Confession d'Augsbourg : la politique était contente, c'est ce qui pressait; et pour la doctrine, on verrait après.
11 faut pourtant avouer que Luther y ailait de meilleure foi. Il voulait parler nettement surlamatière de l'Eucharistie : et voici comme il coucha l'article 6 Du sacrement de l'autel : « Sur le sacrement de l'autel, » dit-il (590), « nous croyons que le pain et le vin sont le vrai corps et Je vrai sang de INotre- Seigneur; et qu'ils ne sont pas seulement donnés et reçus par les Chrétiens qui sont jiieux, mais encore par ceux qui sont impies. » Ces derniers mots sont les mêmes que nous avons vus dans l'accord de \ViUenberg; sinon, qu'au lieu du terme d'indignes, il se sert de celui d'impies, qui est plus fort, et qui éloigne encore davantage l'idée de la foi.
Il faut aussi remarquer que Luther ne dit rien dans cet article contre la présence hors de l'usage, ni contre l'union durable ; mais seulement que le pain était le vrai corps, sans déterminer quand il l'était, ni combien de temps.
Au reste, cette expression, que le pain
(585) Mel., lib. m, episi. 188.
(586) Lil). n, epist. 40; lib. m, epist. 188, A89. (b&ï) Lib. lu, epist. Il-i, ad Htwnl.
(588) Art. Smafc, Prœf. in lib. Conc.
(589) Ap. Hosp., an. 137, 155; Mel. , iv, epist. lflii.
(590) Conc, pag. 530.
PART. X. TIIEOL. POLEMIQUE. — 11. HISTOIRE DES VARIATIONS
était le vrai corps, jusque-là n'avait été insérée car Luther dans aucun acte public. Les termes ordinaires dont il se servait, c'est qne le corps et lo sang étaient donnés sous le pain et sous le vin (391) : c'est ainsi qu'il t'explique dans son petit catéchisme. Dans le grau 1 il ajoute un mot, et dit : Que le corps nous est donne dans le pain et sous le pain (592). Je n'ai pas pu démêler encore dans quel temps ont été l'a i t s ces deux catéchismes; mais il est certain que les luthériens les reconnaissent comme des actes authentiques de leur religion. Aux deux particules en tt sous la Confession d'Augsbourg ajoute avec ; et c'est la phrase ordinaire des vrais Luthériens, fus le corps et le sang sont reçus dans, sous et avec le pain et le vin : mais on n'avait dit encore, dans aucun acte public de tout le parti, que le pain et le vin ttusent le vrai corps et le vrai sang de Notre- Seigoeur. Luther tranche ici le mot ; et il fallut que Mélancluhon, avec toute la répugnance qu'il avait à unir le pain avec le corps, passât môme jusqu'à souscrire que le pain était le vrai corps.
Les luthériens nous assurent, dans leur livre De la concorde (593), que Luther fut porté à cette expression par les subtilités des sacramen (aires , qui trouvaient moyen d'accommoder à leur présence morale ce (jue Luther disait de plus fort et de plus précis pour la présence réelle et substantielle, par où, en passant, on voit encore une fois qu'il ne faut pas s'étonner si les défenseurs du sens figuré trouvent moyen de tirer à eux les saints Pères, puisque Luther même, vivant et parlant, lui qui connaissait leurs subtilités, et qui entreprenait Je les combattre , avait peine a trouver des termes qu'ils ne fissent venir à leur sens avec leurs interprétations. Fatigué de leurs subtilités, il voulut chercher quelques expressions qu'ils ne pussent plus détourner, et il dressa l'article de Smalkalde en la forme que nous avons vue.
En effet, comme nous l'avons déjà remarqué (594), si le vrai corps de Jésus-Christ, selon l'opinion des sacramentaires , n'est reçu que par le moyen de la foi vive, on ne peut pas dire avec Luther, que les impies le reçoivent, et tant qu'on soutiendra que le pain n'est le corps de Jésus-Christ qu'en ligure, assurément on ne dira pas, avec l'article de Smalkalde, que le pain est le vrai corps de Jésus-Christ : ainsi Luther par cette expression excluait le sens figuré, et toutes les interprétations des sacramentaires. Mais il ne s'aperçut pas qu'il n'excluait pas moins sa propre doctrine; puisque nous avons fait voir que le pain ne peut être le vrai corps , qu'il ne le devienne par ce changement véritable et substantiel que Luther ne veut point admettre.
Ainsi quand Luther et les luthériens, après
avoir tourné en tant de diverses façons l'article de la présence réelle, lâchent enfin de l'expliquer si précisément, (pie les équivoques îles sacramentaires demeurent tout à fait bannies; on les voit insensiblement tomber dans des expressions qui n'ontaucun sens selon leurs principes, et ne peuvent se soutenir que dans la doctrine catholique.
Luther s'explique à Smalkalde très-durement contre le Pape, dont, comme nous avons vu, on n'avait fait nulle mention dans les articles do foi de la Confession d'Augsbourg, ni dans l'Apologie, et il met parmi les articles dont il ne se veut jamais relâcher (595) : « Que le Pape n'est pas de droit divin ; que la puissance qu'il a usurpée e.^t pleine d'arrogance et de b'asphème; que tout ce qu'il afai et fait encore en vertu de cette puissance est diabolique ; que l'Eglise peut et doit subsister sans avoir un chef; que quand le Pape aurait avoué qu'il n'est nas de droit divin, mais qu'on l'a établi seulement pour entretenir plus commodément l'unité des Chrétiens contre les sectaires, il n'arriverait jamais rien de bon d'une telle autorité; et que le meilleur moyen de gouverner et de conserver l'Eglise, c'est que tous les évoques, quoique inégaux dans les dons, demeurent pareils dans leur ministère sous un seul chef, qui est Jésus-Christ; qu'enfin le Pape est le vrai Antéchrist. »
Je rapporte exprès tout au long ces décisions de Luther, parce que Mélanchlhon y apporta une restriction qui ne peut être assez considérée.
A la fin des articles on voit deux listes de souscriptions, où paraissent les noms de tous les ministres et docteurs de la confession d'Augsbourg (596). Mélanchlhon signa avec tous les autres; mais parce qu'il ne voulait pas convenir de ce que Luther avait dit du Pape, il fit sa souscription en ces termes (597J : « Moi Philippe Mélanchlhon, j'approuve les articles précédents comme pieux et chrétiens. Pour le Pape, mon sentiment est que, s'il voulait recevoir l'Evangile, pour la paix et la commune tranquillité de ceux qui sont déjà sous lui, ou qui y seront h l'avenir, nous lui pouvons accorder la supériorité sur les évoques, qu'il a déjà de droit humain. »
C'était l'aversion de Luther que cette supériorité du Pape en quelque manière qu'on l'établit. Depuis que le Pape l'avait condamné, il était devenu irréconciliable avec cette puissance, et il avait fait signer à Mélanchthon même un acte par lequel toute la nouvelle Réforme disait en corps : Jamais nous n'approuverons que le Pape ail le pouvoir sur les autres evéques (59Sj. Mélanchlhon s'en dédit à Smalkalde. Ce fut la première et la seule fois qu'il dédit son maître par acte public : et parce que sa complaisance, ou sa soumission, ou quelque autre semblable
(591) Conc, pag. 380.
(592) lbid., p. 555.
(595) lbid., p. 750.
(591) Ci-dessus, liv. il.
OEUVRES COMP. 1«B BOiSlET.
Vil'.
(595) Art. i, pag. 31-2
(596) Cône., pag. 556.
(597) lbid., p. 558.
(598) Mil., liv. \, cpisl. 76.
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motif, quel qu'il soit, lui tirent passer, mal- blés dont il ne cessa d'être agité jusqu'à la gré tous ses doutes, le point bien plus difliclle de l'Eucharistie, il faut croire que de puissantes raisons l'engagèrent à résister sur celui-ci. Ces raisons sont d'autant plus dignes d'Être examinées, que nous verrons dans cet examen l'état véritable de la nouvelle Réforme, les dispositions particulières de Mélanehthon , la cause de tous les trou-
fin de sa vie; comment on s'engage dans un mauvais parti avec de bonnes intentions générales, et comment on y demeure au milieu des plus violentes agitations que puisse jamais sentir un homme vivant. La chose mérite bien d'être entendue , et ce sera Mélanchthon lui-même qui nous la découvrira dans ses éciits.