II. HISTOIRE I>KS VARIATIONS
quementdans le ciel : ce qu'il adoui il néanmoins dans la Suite. De Cette sorte, sans i ien admettre de nouveau, il changea tout son
langage, et, à force de parlercotnme Luther,
il se mil à dire qu'on ne s'était .jamais entendu, et que ceiie Ion ;ue dispute, dans laquelle on s'était si fort échauffé, n'était qu'une dispute de mots.
Il eûl parlé plus juste en disant qu'on ne -accordait que dans les mots, puisqu'enfill
cette substance qu'on disait présente était aussi éloignée de l'Eucharistie que le ciel
Pelait de la terre, et n'était non plus reçue par les fidèles (pie la substance du soleil est reçue dans l'œil. C'est ce que disaient Lu- Lheret Mélanchthon. Le premier appelait les sacramentaires une faction à deux langues (543), à cause de leurs équivoques, et disait qu'ils faisaient un jeu diabolique des paroles de Noire-Seigneur. La présence que Bucer admet, disait le dernier (544J, n'est « qu'une présence en parole et une présence de vertu. Or c'est la présence du corps et du sang, et non i elle de leur vertu que nous demandons. Si ce corps de Jésus-Christ n'est que dans le ciel, et n'est point avec, le pain ni dans ie pain; si enfin elle ne se trouve dans l'Eucharistie que par la contemplation de la foi, ce n'est qu'une présence imaginaire, »
Bucer et les siens se fâchaient ici de ce qu'on appelait imaginaire ce qui se faisait par la foi, comme si la foi n'eût été qu'une pure imagination. ■< N'est-ce pas assez, » disait Bucer (545), « que Jésus-Christ soit présent au pur esprit et à l'âme élevée en haut? »
il y avait dans ce discours bien de l'équivoque. Les luthériens convenaient que la présent e du corps et du sang dans l'Euclia.ristie était au-dessus des sens cl de nature à n'être aperçue que par l'esprit et par la foi. Mais ils n'en voulaient pas moins que Jésus-Christ lût présent en sa propre substance dans le sacrement : au lieu que Bucer voulait qu'il ne fût présent en elfit que dans le ciel où l'esprit l'a liait chercher par la foi; ce qui n'avait rien de réel, rien qui répondit à l'idée que donnaient ces mots sacrés : Ceci est mon corps, ceci est mon sain/. [Malth. xxvi, 26, 28.)
Mais quoi donc, ce qui est spirituel u'eslil pas réel? el n'y a-t-il rien de réel dans le baptême, à cause qu'il n'y a rien de corporel ? Autre équivoque. Les choses spirituelles, comme la grâce et le Saint-Esprit, sont autant présentes qu'elles peuvent l'être quand elles le sont spirituellement.
Mais qu'est-ce qu'un corps présent en esprit seulement, si ce n'est un corps absent en effet, et présent seulement par la pensée? Présence qui ne peut, sans illusion, être appelée réelle et substantielle.
Mais voulez-vous donc, disait Bucer, que Jésus-Christ soit présent corporellement; et vous-même n'avouez-vous pas que la pré-
i-Mll llosi'.. ad ami. loôl .
(542) Tr. Deabrog. /f/iss., loin. VII, "200.
(545) Li m., epist. ad Seii. Franco»'.; llosr.
H . , . ;. Met., aj'. llosl'., 1530, lit). ad ■• >> lbhi.,\>. 111.
sence de son corps dans l'Eucharistie est spirituelle?
Luther et les siens ne niaient non plus que les Catholiques que la présence de Jésus-Christ dans l'Eucharistie ne fût spirituelle quant a la manière, pourvu qu'on leui avouât qu'elle était corporelle quant à la substance; c'est-à-dire, en termes plus simples, que le corps de Jésus-Christ était présent, mais d'une manière divine, surnaturelle, incompréhensible, où les sens ne pouvaient; atteindre ; spirituelle en cela que le seul esprit soumis à la foi la pouvait connaître, et qu'elle avait une fin toute céleste. Saint Paul avait bien appelé le corps humain ressuscité un corps spirituel (/ Cor. xv, 44, 46), à cause des qualités divines, surnaturelles et supérieures aux sens dont il était revêtu : à plus forte raison, le corps du Sauveur, mis dans l'Eucharistie d'une manière si fort incompréhensible, pouvait-il être appelé de ce nom.
Au reste, tout ce qu'on disait, que l'esprit s'élevait en haut [tour aller chercher Jésus-Christ à la droite <ie son Père, n'était encore qu'une métaphore peu capable de représenter une réception substantielle du corps et du sang, puisque ce corps et ce sang demeuraient uniquement dans le ciel, comme l'esprit demeurait uniquement uni à son corps dans la terre, et qu'il n'y avait non plus d'union véritable et substantielle entre le fidèle et le corps de Notre-Seigneur, que s'il n'y eut jamais eu d'Eucharistie et que Jésus-Christ n'eût jamais dit : Ceci esc mon corps.
Feignons en effet que ces paroles ne soient jamais sorties de sa bouche, la présence par "l'esprit et par la foi subsistait toujours également; et jamais on ne se serait avisé de l'appeler substantielle. Que si les paroles de Jésus-Christ obligent à des expressions plus fortes, c'est à cause qu'elles nous donnent ce qui ne nous serait point donné sans elles ; c'est-à-dire le propre corps et le propre sang, dont l'immolation et l'effusion nous ont sauvés sur la croix.
11 restait encore à Bueer deu\ fécondes sources de chicane et d'équivoque : l'une dans le mot de local, et l'autre dans le mot de sacrement ou de mystère.
Luther et les défenseurs de la présence réelle n'avaient jamais prétendu que le corps de Notre-Seigneur fût enfermé dans l'Eucharistie, comme dans un lieu par lequel il fût mesuré et compris à la manière ordinaire des corps : au contraire, ils ne croyaient dans la chair de Notre-Seigneur, qui leur était di&triliuée à la sainte table, que la simple et pure substance avec la grâce et la vie dont elle était pleine; mais au surplus dépouillée de toutes les qualités sensibles, et des [panières d'être que nous connaissons. Ainsi Luther accordait facilement à Bucer que la présence dont il s'agissait n'était pas locale, pourvu qu'il lui accordât qu'elle était substantielle : et Bucer appuyait beaucoup sur l'exclusion de la présence locale, croyant affaiblir autant ce qu'il
était forcé d'avouer de la présence substantielle. Il se servait même de cet artifice pour exclure la manducation du corps de Notre-Seigneur, qui se faisait par là bouche. Il la trouvait non-seulement inutile, mais encore grossière, charnelle et peu digne de l'esprit du christianisme : comme si ce gage sacré de la chair et du sang offert sur la croix, que le Sauveur nous donnait encore dans l'Eucharistie pour nous certifier que la victime et son immolation était toute nôtre, eût été une chose indigne d'un Chrétien; ou que cette présence cessât d'être véritable, sous prétexte que dans un mystère de foi Dieu n'avait pas voulu la rendre sensible; ou enfin que le Chrétien ne fût pas touché de ce gage inestimable de l'amour divin, parce qu'il ne lui était connu que par la seule parole de Jésus-Christ : choses tellement éloignées de l'esprit du christianisme, qu'on ne peut assez s'étonner de la grossièreté de ceux qui ne pouvant pas les goûter traitent encore de grossiers ceux qui les goûtent.
L'autre source des équivoques était dans ie mot de sacrement et dans celui de mystère. Sacrement, dans notre usage ordinaire, veut dire un signe sacré; mais dans la langue latine, d'où ce mot nous est venu, sacrement veut dire souventehose haute, chose secrète et impénétrable. C'est aussi ce que signifie le mot de mystère. Les Grecs n'ont point d'autre mot pour signifier sacrement que celui de mystère; elles Pères latins appellent souvenue mystère de l'Incarnation, sacrement de l'Incarnation, et ainsi des autres.
Bucer et ses compagnons croyaient tout gagner quand ils disaient que l'Eucharistie était un mystère, ou qu'elle était un sacrement du corps et du sang; ou que la présence qu'on y reconnaissai', et l'union qu'on y avait avec Jésus-Christ, était une présence et une union sacramentelle : au contraire, les défenseurs de la présence réelle, Catholiques et luthériens, entendaient une présence et une union réelle, substantielle, et proprement dite; mais (athée, secrète, mystérieuse, surnaturelle dans sa manière, et spirituelle dans sa tin, propre enfin à ce sacrement : et c'était pour toutes ces raisons qu'ils l'appelaient sacramentelle.
Ils n'avaient donc garde de nier que l'Eucharistie ne fût un mystère au même sens que la Trinité et l'Incarnation, c'est-à-dire une chose haute autant que secrète, et tout à fait incompréhensible à l'esprit humain.
Ils ne niaient pas même qu'elle ne fût un signe sacré du corps et du sang de Notre- Seigneur; car ils savaient quelesigne n'exclut pas toujours la présence : au contraire, il y a des signes de telle nature qu'ils marquent la chose présente. Quand on dit qu'uu malade a donné des signes de vie, on veut dire qu'on voit par ces signes que l'âme est encore présente en sa propre et véritable substanœ : les a:tes extérieurs de religion s'mt fails pour marquer qu'on a en effet la
PART. X. THEOL. POLEMIQUE. II. HISTOIRE DES VARIATIONS
religion bu fond du cœur : el lorsque les anges onl paru <-n forme humaine, ils étaient présents An personnesous cette apparence qui nous les représentait. Ainsi l^s défenseurs du sens littéral ne disaient rien d'incroyable quand ils enseignaient que les symboles sacrés de l'Eucharistie, accompagnés deces paroles ( Malth. xxvi, 20, 28): (\ ci est mon corps, ceci esC mon sang, nous marquent Jésus-C.hrisi présent, et que le signe é an trè. -étroitement el inséparablement uni ii la chose.
Bien plus, il faut reconnaître que tout ce qui est le plus vérité, pour ainsi parler, dans la religion chrétienne, est tout ensemble mystère el signesacré. L'incarnation de lésus-ChrisI nous figure l'union parfaite que non-, ilcvons avoir avec la Divinité dans la grâce et dans la gloire. Sa naissance et sa mort sont la ligure de notre naissance el de notre mort spirituelle. Si dans le mystère de l'Eucharistie il daigne s'approcher de nos corps en sa propre chair et en son propre sang, par la il nous invite à l'union des esprits, et nous la iigure. Enfin, jusqu'à ce que nous soyons venus à la pleine et manifeste vérité qui i ous rendra éternellement heureux, toute vérité nous sera la ligure d'une vérité plu;, intime : nous ne goûterons Jésus-Christ tout pur en sa propre forme, et dégagé d<' toute figure, que lorsque nous le verrons dans la plénitude de sa gloire à la droite de son Père : c'est pourquoi, s'il nous est donné dans l'Eucharistie en substance et en vérité, c'est sous une espèce étrangère. C'est ici un grand sacrement et un grand mystère, où sous la forme du pain on nous cache la majesté et la puissance d'un Dieu : où on exécute de si grandes choses d'une manière impénétrable au sens humain.
Quel jeu aux équivoques de Bucer dans ces diverses signitications des mots de sacrement et de mystère? Et combien d'échappatoires se pouvait-il préparer dans des termes que chacun tirait à son avantage? S'il mettait une présence et une union réelle et substantielle, encore qu'il n'exprimât pas toujours qu'il l'entendait par la loi, il eroyait avoir tout sauvé en cousant à ses expressions le mot de sacramentel : après quoi il s'écriait de toute sa force, qu'on ne disputait que des mots, et qu'il était étrange de troubler l'Eglise, et d'empêcher le cours de la réformation pour une dispute si vaine.
Personne ne l'en voulait croire. Ce n'était pas seulement Luther et les luthériens qui se moquaient quand il voulait faire une dispute de mots de toute la dispute de l'Eucharistie : ceux de son parti lui disaient euxmêmes qu'il trompait le monde par sa présence substantielle, qui n'était au fond qu'une présence par la foi. OEcolami ade avait remarqué combien il embrouillait la
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matière par sa présence substantielle du corps et du sang, et lui avait écrit, un peu avant que de mourir, qu'il j avait seulement dans l'Eucharistie, pour ceux « qui croyaient, une promesse efficace de la rémission des péchés par le corps livré et par le sang répandu : que nos âmes en étaient nourries, el nos corps associés à la résurrection parle Saint-Esprit; qu'ainsi nous recevions le vrai corps, et non pas seulement du pain, ni un simple signe. » (Il ,«o gardait bien de dire qu'on le reçût substantiellement. ) « Qu'à la vérité les impie* ne recevaient qu'une Ggure ; mais que Jésus- Christ était présent aux siens comme Dieu, qui nous foi nue et qui nousgouverno (5'iC .» C'était toute la présence que voulait OEcolampade; et il finissait par ces mots : « \oilà, mon cher limer, tout ce que nous pouvons donner aux luthériens. L'obscurité est dangereuse à nos Eglises. Agissez de sorte, mon frère, que vous ne trompiez pas nos espé rances. »
Ceux de Zurich lui témoignaient encore plus franchement que c'était une illusion de dire, comme il faisait, que cette dispute n'était que de mots, et l'avertissaient que ces expressions !e menaient à la doctrine de Luther, où il arriva en efTet, mais |>as sitôt (547). Cependant ils se plaignaient hautement de Luther, qui ne voulait pas le.s traiter de frères; ils ne laissaient pas de W. reconnaître pour un excellent serviteur de Dieu (548); mais on remarqua dans le parti, que cette douceur ne fit que le renure plus inhumain et plus insolent (549).
Ceux de Bâle se montraient fort éloignés et des sentiments de Luther et des équivoques de Bucer. Dans la confession île foi qui est mise dans le Recueil de Genève en l'an 1532, et dans V Histoire d'Bospinien en l'an 153i, peut-être parce qu'elle l'ut publiée la première fois en l'une de ces année.*, et renouvelée en l'autre, ils disent que, « comme l'eau demeure dans le baptême, où la rémission des péchés nous est offerte , ainsi le pain et le vin demeurent dans la Cène , où, avec le pain et le vin, le vrai corps et le vrai sang de Jésus-Christ nous e<i figuré et offert par le ministre ( 550). » Pour s'expliquer plus nettement, ils ajoutent « que nos âmes sont nourries du corps et du sang de Jésus-Christ par une foi véritable, » et mettent en marge, par forme d'éclaircissement que, « Jésus-Christ est présent dans la Cène, mais sacramentellement, et par le souvenir de la foi qui élève l'homme au ciel, et n'en ôte point Jésus- Christ.» Enfin ils concluent en disant «qu'ils n'enferment point le corps naturel, véritable et substantiel de Jésus-Christ dans le pain et dans le breuvage, et n'adorent point Jésus-Christ dans les signes du pain et du vin, qu'on appelle ordinairement le sacrement du corps et du sang de Jésus-Christ ;
(846) Epist. Œeol., ftp, ilosp., an. 1331),
io47) llosr., 1-27. an. 1552.
(o48; Epia, ml Marc. Brand., ibiit.