‹ Œuvres compl`etes de BossuetChapitre 129 sur 325 · HISTOIRE DES VARIATIONS · texte numérisé non relu

HISTOIRE DES VARIATIONS

lions , les guerres civiles ravageaient in

chrétienté. Pour comble de douleur, ta querelle saer/Hiientaire partagea la Réforme

naissante en deux partis presque égaux; cependant Luther poussait tout à bout, et

ses discours ni; faisaient qu'aigrir les es pi its au lieu de les calmer. Il parut tant de faiblesse dans sa conduite, et ses excès furent si étranges, que Méianchthon ne les pouvait plus ni. excuser, ni supporter. Depuis ce temps ses agitations furent immenses. A chaque moment on lui voyait souhaiter la mort. Ses larmes ne tarirent point durant trente ans (603), el YElbe, disait-il lui même (60V), avec tous ses flots, ne lui aurait pu fournirassezd'eaux\Hjur pleurer les malheurs de la Réforme divisée.

Les succès inespérés de Luther, dont il avait été ébloui d'abord, et qu'il prenait avec tous les autres pour une marque du doigt de Dieu, n'eurent plus (tour lui qu'un faible agrément , lorsque le temps lui eut découvert les véritables causes de ces grands progrès, et leurs effets déplorables. Il ne fut pas longtemps sans s'apercevoir que la licence et l'indépendance faisaient la plus grande partie de la réformalion. Si l'on voyait les villes do l'empire accourir en foule à ce nouvel évangile., ce n'était pas qu'elles se souciassent de la doctrine. Nos réformés soutrriront avec peine ce discours; mois c'est Mélam hibou qui l'écrit, i-t qui l'écr.t à Luther (605) : « Nos gens me blâment de ce que je rends la juridiction aux évoques. Le peuple, accoutumé à la liberté, après avoir une fois secoué ce joug, ne le veut plus recevoir, et les villes de l'empire sont celles qui haïssent le plus cette domination. Elles no se mettent point en peine de la doctrine et de la religion, mais seulement de l'empire et de la liberté. » 11 répète encore celte plainte au même Luther. « Nos associés, dit-il (606) , disputent non pour l'Evangile, mais pour leur domination. » Ce n'était donc pas la doctrine, c'était l'indépendance que cherchaient les villes, et si elles haïssaient leurs évoques, ce n'était pas tant parce qu'ils étaient leurs p;.stours, que parce qu'ils étaient leurs souverains.

11 faut tout dire : Mélanchlhon n'était pas beaucoup en peine de rétablir la puissance temporelle des évèques ; ce qu'il voulait rétablir, c'était la police ecclésiastique, la juridiction spirituelle, el en un mot l'administralion épiscopale ; parce 'qu'il voyait que loi t sans elle allait tomber en confusion. * Plût à Dieu, plût à Dieu que je pusse, non point continuer la domination uc-s évoque», mais en rétablir l'administration ! car je vois quelle Eglise nousallons avoir, si nous renversons la police ecclésiastique. Je vois que la tyrannie sera plus insupportable que jamais (607). » C'est ce qui arrive toujours quand

(GOi) Lib. m, episl. 2C2.

(005) Lib. i, episl. 17.

(006) Ibid., epist. 20.

(007) Lib. iv, epUt. 1C4.

ses

on secoue le joug de l'autorité légitime. Ceux qui soulèvent les peuples sous prétexte de liberté, se font eux-mêmes tyrans ; et si on n'a pas encore assez vu que Luther était de ce nombre, la suite le fera paraître d'une manière à ne laisser aucun doute. Mélanchthon continue; et après avoir blâmé ceux qui n'aimaient Luther qu'à cause que par son moyen ils se sonC défaits des évêques, il conclut « qu'ils se sont donné une liberté qui ne ferait aucun bien à la postérité. Car quel sera, » poursuit-il, « l'état de l'Eglise, si nous changeons toutes les coutumes anciennes, et qu'il n'y ait plus de prélats ou de conducteurs certains? »

Il prévoit que dans ce désordre chacun se rendra le maître. Si les puissances ecclésiastiques, à qui l'autorité des apôtres est venue par succession , ne sont point reconnues, les nouveaux ministres qui ont pris leur place, comment subsisteront-ils? Jl ne faut qu'entendre parler Capiton, collègue de fîucer, dans le ministère de l'Eglise de Strasbourg : « L'autorité des ministres est, s dit-il (G08), « entièrement abolie ; tout se perd, tout va en ruine. Il n'y a parmi nous aucune Eglise, pas môme une seule, où il y ait de la discipline... Le peuple nous dit hardiment : Vous voulez vous faire les tyrans de l'Eglise, qui est libre: vous voulez établir une nouvelle papauté. » Et un peu après: « Dieu me fait connaître ce que c'est qu'être pasteur, et le toit que nous avons fait à l'Eglise, par le jugement précipité et la véhémence inconsidérée qui nous a fait rejeter le Pape. Car le peuple, accoutumé et comme nourri à la licence, a rejeté tout à fait le fr in; comme si, en détruisant la puissance des papistes, nous avions détruit m même temps toute la force des sacrements et du ministère, lis nous crient . Je sais assez l'Evangile ; qu'ai-je besoin de votre secours pour trouver Jésus-Christ? Allez prêcher ceux qui veulent vous entendre. » Ouelle Iîabylone est plus confuse que cette Église, qui se vantait d'être sortie de l'Eglise romaine comme d'une Babylone? Voilà quelle était l'Eglise de Strasbourg, elle que les nouveaux réformés proposaient sans cesse à Erasme, lorsqu'il se plaignait de leurs désordres, com'me la plus réglée et la [>lus modeste de toutes leurs Eglises; voilà quelle elle était, environ l'an 1533, c'est-àdire dans sa force et dans sa Heur.

Bucer, le collègue de Capiton, n'en avait pas meilleure opinion en 1549, et il avoue qu'on n'y avait rien tant recherché que le plaisir de vivre à sa fantaisie (609).

Un autre ministre se plaint à Calvin qu'il n'y a nul ordre dans leurs Eglises, et il en rend cette raison « qu'une grande partie des leurs croit s'être tirée de la puissance de l'Antéchrist, en se jouant à sa fantaisie des biens de l'Eglise, et en ne reconnaissant

aucune discipline (610). » Ce ne sont \ as là des discours où l'on reprenne les désordres avec exagération. C'est ce que les nouveaux pasteurs s'écrivent confidemment les uns aux autres, et on y voit les Irisles effets de la Réforme.

Un des fruits qu'elle produisit fut la servitude où tomba l'Eglisw. Il ne faut pas s'étonner si la nouvelle Réforme plaisait aux princes et aux magistrats, qui s'y rendaient maîtres de tout, et même de la doctrine. Le premier effet du nouvel évangile dans une ville voisine de Genève (c'est Monlbéliard), fut une assemblée qu'on y tint des principaux habitants, (tour apprendre ce que le. prince ordonnerait de la cène (611). Calvin s'élève inutilement contre cet abus : il y espère peu de remède; et tout ce qu'il peut faire est de s'en plaindre comme du plus grand désordre qu'on pût introduire dans l'Eglise. Mycon, successeur d'OEeolampade dans le ministère de Bâle, fait la même plainte aussi vainement. Les Iniques, dit-il (612), s'att>'ibucnt tout, et le magistrat s'est fait Pape.

C'était un malheur inévitable dans la nouvelle Réforme; elle s'était établie en se soulevant contre les évêques, sur les ordres du magistrat. Le magistrat suspendit la Messe à Strasbourg, l'abolit en d'autres endroits, et donna la forme au service divin. Les nouveaux pasteurs étaient institués par sou autorité; il était juste après cela qu'il eût toute la puissance dans l'Eglise. Ainsi ce qu'on gagna dans la réforme, en rejetant m Tape ecclésiastique , successeur de saint Pierre, fut de se donner un Pape laïque , et de mettre enlre les mains des magistrats l'autorité des apôtres.

Luther, tout fier qu'il était de son nouvel apostolat, ne se put défendre d'un tel abus. Seize ans s'étaient écoulés depuis l'établissement de sa réforme dans la Saxe, sans qu'on eût seulement songé à visiter les Eglises, ni à voir si les pasteurs qu'on y avait établis faisaient leur devoir, et si les peuples savaient du moins leur catéchisme.

On leur avait fort bien appris, dit Luther (613), « à manger de la chair les vendredis et les samedis, à ne se confesser plus, à croire qu'on était justifié par la seule foi, et que les bonnes œuvres ne méritaient rien : » mais , pour prêcher sérieusement la pénitence , Luther fait bien connaître que c'était à quoi on pensait le moins. Les réformateurs avaient bien d'autres affaires. Pour enfin s'opposer à ce désordre en 1538, on s'avisa du remède de la visite, si connu dans les canons. « Mais personne , » dit Luther (614), « n'était encore parmi nous appelé à ce ministère; et saint Pierre défend de rien taire dans l'Lglise, sans être assuré par une dépulation certaine que ce qu'on l'ait est l'œuvre de Dieu : » c'est-à-dire en un

(008) Epht. nd Farel. im. Ep. Calv., p. (tiO'J) lut. Ephi. Ça/»., pag. 509, 510 .(010) Ibid., p. 43.

(tjll) C-vlv., Ep'ut., pag. 50, 51, 52.

(<it2) lui. Epist. Calv., pay. 52.

(ol5) Visii. Sax. cap. Uc doct. , cap. De libcrt. Clnist., etc.

(014) Ibid., Prœf.

a." l'AUT. X. THEOL. POLEMIQUE.

nuit, qu'il fiMit pour cela une mission, une vocation, une autorité légitime, Remarquez

i|iie les nouveaux évangélistOS avaient bien reçu d'en haut une inissioii extraordinaire pour soulever les peuples contre leurs évéques, prêcher malgré eux , et s'attribuer

1 administration des sacrements contre leur défense : niais, pour l'aire la véritable l'onction épiscopale, qui est de visiter et de corriger, personne n'en avait reçu la vocation ni l'ordre de Dieu; tant cette céleste mission était imparfaite ; tant ceux qui la vantaient s'en déliaient dans le fond I l.c remède cpi'on trouva à ce défaut, fut d'avoir recours au prince, comme à la puissance indubitablement ordonnée de Dieu dans ce pays (015). C'est ainsi que parle Luther. Mais cotte puissance établie de Dieu, l'a-t-elle été pour cette fonction? Non, Luther l'avoue; et il pose pour fondement que la visite est une fonction apostolique. PDurquoi donc ce reoours au prince? C'est, dit Luther, qu'encore (/ne par sa puissance séculière il ne soit point thargé de cet office, il nr laissera pas par tharité de nommer des visiteurs; et Luther exhorte les autres princes à suivre ci t exemple ; c'est-à-dire qu'il fait exercer la fonction des évoques par l'autorité des princes; et on appelle cette entreprise une charité dans le langage de la Réforme.

Ga récit l'ait voir que les sacc&menlaires n'étaient pas les seuls qui, destitués de l'autorité légitime, avaient rempli leurs Églises de confusion. Il est vrai que Capiton, après s'être plaint, dans la lettre qu'on vient de voir, que la discipline était inconnue dans les Eglises de la secte, ajoute qu'il n'y avait de discipline que. dans les Eglises luthériennes ,01(i|. Mais Viélanchthon, qui les connaissait, raconte en parlant de ces Eglises eu 153:2, et à peu près dans le même temps que Capiton écrivit sa lettre : « Que la discipline y était ruinée; qu'on y doutait des plus grandes choses : cependant qu'on n'y voulait point entendre, non plus que parmi les autres, à expliquer nettement les dogmes ; et que ces maux étaient incurables (017) : » si bien qu'il ne reste aucun avantage aux luthériens, si ce n'est que leur discipline, telle quelle, était encore si fort au-dessus de celle des sacramentaires, qu'elle leur faisait envie.

!l est bon d'apprendre encore de Mélanchtlion comment les grands du parti traitaient la théologie et la discipline ecclésiastique. Ou parlait assez faiblement de la confession des péchés parmi les luthériens ; et néanmoins le peu qu'on y en disait et ce petit reste de la discipline chrétienne qu'on y avait voulu retenir, frappa tellement un homme d'importance, qu'au rapport de Mélanch'.hoa il avança dans un grand festin (« car c'est là, dit-il (618), seulement qu'ils traitent la théologie) qu'il s'y fallait opposer; que tous ensemble ils devaient prendre garde

- 11. IllSTOmL DES VARIATIONS. Mi

à ne se laisser pas ravir la uiunii: qu'ils avaient becouvbee; autrement qu'on hs replongerait dans une nouvelle servitude , et que déjà on renouvelait peu à peu les anciennes traditions, v Voilà ce (pie c'est d'exciter l'esprit de révolte parmi les peuples, et de leur inspirer sans discernement la haine des traditions. On voit dans un seul festin l'image de ce qu'on taisait dans les autres. Cet esprit régnait dans tout le peuple, et Mélanchthon dit lui-môme à son ami Camérarius , en parlant de ces nouvelles Eglises : Vous voyez les emportements de la multitude, et ses aveugles désirs (819); on n'y pouvait établir la règle.

Ainsi la réformation véritable, c'est-à-dire celle des mœurs, reculait au lieu d'avancer, pour deux raisons : l'une que l'autorité était détruite; l'autre (pie la nouvelle doctrine portait au relâchement.

Je n'entreprends pas de prouver que la nouvelle justification avait ce mauvais effet, c'est une matière rebattue, et qui n'est point de mon sujet. Mais je dirai seulement ces faits constants, qu'après l'établissement de la justice imputée, la doctrine des bonnes œuvres baissa tellement, que des principaux disciples de Luther dirent que c'était un blasphème d'enseigner qu'elles fussent nécessaires. D'autres passèrent jusqu'à dire qu'elles étaient contraires au salut; tous décidèrent d'un commun accord qu'elles n'y étaient pas nécessaires. On peut bien dire dans la nouvelle réforme que les bonnes œuvres sont nécessaires comme des choses que Dieu exige de l'homme : mais on no peut pas dire qu'elles sont nécessaires au salut. Et pourquoi donc Dieu les exige-t-il? N'est-ce pas afin qu'on soit sauvé? Jésus- Christ n'a-t-il pas dit lui-même : Si vous voulez entrer dans la vie, gardez tes commandements? [Maith. xix, 17.) C'est donc précisément pour avoir la vie et le salut éternel que les bonnes œuvres sont nécessaires selon l'Evangile ; et c'est ce que prêche toute l'Ecriture : maie la nouvelle Réforme a trouvé cette subtile distinction, qu'on peut sans difficulté les avouer nécessaires, pourvu que ce ne soit pas pour le salut.

Il s'agissait des adultes : car pour les petits enfants, tout le monde en était d'accord. Qui eût cru que la réformation dût enfanter un tel prodige, et que cette proposition, les bonnes œuvres sont nécessaires au salut, pût jamais être condamnée? Elle le fut par Mélanchthon et par tous les luthériens (020), en plusieurs de leurs assemblées, et en particu lierdans celle de Worms en 1557, dont nous verrons les actes en son temps.

Je ne prétends pas ici reprocher à nos réformés leurs mauvaises mœurs; les nôtres, à les regarder dans la plupart des hommes, ne paraissaient pas meilleures : mais c'est qu'il ne faut pas leur laisser croire que leur Réforme ait eu les fruits véritables qu'un si

(615) Yisil. Stu

[616) Int. Kmst

iax., Préf.

(«H») lui. Episi. Calv., p.ig.

',017) Lib. iv, epist. 155.

(018) Ibid., epist. 71.

lèl9) Ibid., episl. 709.

(020) Mll., epist. lib. i, 70, col. 84,

iGS

beau nom faisait attendre, ni que leur nouvelle justification ait produit aucun bon effet.

Erasme disait souvent crue de tant de gens qu'il voyait entrer dans la nouvelle Réforme (et il avait une étroite familiarité avec la plupart et les principaux), il n*en avait vu aucun qu'elle n'eût rendu plus mauvais, loin de le rendre meilleur. Quelle race évangélique est ceci? disait-il (621) : jamais on ne vit rien de plus licencieux, ni de plus séditieux tout ensemble, rien enfin de moins évangélique que ces évangéliques prétendus : ils retranchent les veilles et les offices de la nuit et du jour. C'étaient, disent-ils, des superstitions pharisaïques : mais il fallait donc les remplacer de quelque chose de meilleur, et ne pas devenir épicuriens à force de s'éloigner du judaïsme. Tout est outré dans cette Réforme : on arrache ce qu'il faudrait seulement épurer; on met le feu à la maison, pour en consumer les ordures. Les mœurs sont négligées ; le luxe, les débauches, les adultères se multiplient plus que jamais ; il n'y a ni règle ni discipline. Le peuple indocile, après avoir secoué le joug des supérieurs, n'en veut plus croire personne, et dans une licence si désordonnée, Luther aura bientôt à regretter cette tyrannie , comme il l'appelle, des évêques. Quand il écrivait de cette sorte à ses amis protestants «les fruits malheureux de leur réforme (6*22), ils en convenaient avec lui de bonne loi. « J'aime mieux, » leur disait-il (623), « avoir affaire aux papistes que vous décriez tant. » 11 leur reproche la malice d'un Capiton, les médisances malignes d'un Farel, qu'OEcolampade, à la table duquel il vivait, ne pouvait ni souffrir ni réprimer; l'arrogance et les violences de Zwingle; et enfin celles de Luthe», qui tantôt semblait parler comme les apôtres, et tantôt s'abandonnait à de si étranges excès et à de si plat s bouffonneries, qu'on voyait bien que cet air apostolique, qu'il affectait quelquefois, ne pouvait venir de son fond. Les autres qu'il avait connus ne valaient pas mieux. Je trouve, disait-il (624), plus de piété dans un seul bon évoque catholique, que dans tous ces nouveaux évangélistes. Ce qu'il en disait n'était pas pour flatter les catholiques, dont il accusait les dérèglements par des discours assez libres; mais outre qu'il trouvait mauvais qu'on fit sonner de si haut la réformation sans valoir mieux que les autres, il fallait mettre grande différence entre ceux qui négligeaient les bonnes oeuvres par faiblesse, et ceux qui en diminuaient la nécessité et "la dignilé par maxime.

Mais voici un témoignage pour les protestants qui les serrera de plus près ; ce sera celui de Bucer. En 1542, et plus de vingt ans

(621) Epist. p.ig. 818. 8-2-2; lil). xix, epist. 5; xxxi, 47, pag. 20j3, etc. ; hb. vi, 4 ; xvm, 6, 24, 49; xix, 5, 4, 115; xxi, ô : x\xi, 47, 50, etc.

(622) Lib. xix, 2; xxx, 02.

(023) Lit», xxi, 5.

iU2i) Lib. xxxi, episl. 59, col. 2.18.

après la réformation, ce ministre écrivit à Calvin, que parmi eux les plus évangéliques ne savaient pas seulement ce que c'était que la véritable pénitence (625) : tant or. y avait abusé du nom de la réforme et de l'Evangile 1 Nous venons d'apprendre la môme chose de la bouche de Luther (626). Cinq ans après cette lettre de Bucer, et parmi les victoires de Charles V, Bucer écrivit encore au même Calvin (627) : « Dieu a puni l'injure que nous avons faite à son nom par notre si longue et si pernicieuse hypocrisie. » C'était assez bien nommer la licence couverte du titre de réformation. En 1549, il marque en termes plus forts le peu d'effet de la réformation prétendue, lorsqu'il écrit encore à Calvin (628) : « Nos gens ont passé de l'hypocrisie si avant enracinée dans la papauté, à une profession telle quelle de Jésus-Christ; et il n y a qu'un très-petit nombre qui soient tout à' lait sortis de celle hypocrisie. » A cette fois il cherche querelle, el veut rendre l'Eglise romaine coupable de l'hypocrisie qu'il reconnaissait dans son parti ; car si par l'hypocrisie romaine il entend, selon le style de la Réforme, les vigiles, le» abstinences, les pèlerinages, les dévotions qu'on faisait à l'égard des saints, et les autres pratiques semblables, on ne pouvait pas en être plus revenu qu'étaient les nouveaux réformés ; puisque tous ils avaient passé aux extrémités opposées : mais comme le fond de la piété ne consistait pas dans ces choses extérieures, il consistait encore moins à les abolir. Que si c'était l'opinion des mérites que Bucer appelait ici noire hypocrisie, la Réforme n'était encore que trop corrigée de ce mal, elle qui ôtail ordinairement jusqu'au mérite, qui était un don de la grâce, bien que la force de la vérité le lui lit quelquelois reconnaître. Quoi qu'il en soit, la réformation avait si peu prévalu sur l'hypocrisie, que très-peu, selon Bucer, étaient sortis d'un si grand mal. « C'est pourquoi, poursuit-il, nos gens ont été plus soigneux de paraître disciples de Jésus-Cbrist, que de l'être en effet; et quand il a nui à leurs intérêts de le paraître, ils se sont encore défaits de cette apparence. Ce qui leur plaisait, c'était de sortir de la tyrannie et de la superstition du

Pape, ET DE VIVRE A LEUR FANTAISIE. » Un

peu après ; « Nos gens, dit-il, n'ont jamais voulu sincèrement recevoir les lois de Jésus- Christ; aussi n'ont-ils pas eu le courage de Jes opposer aux autres avec une constance chrétienne... Tant qu'ils ont cru avoir quelque appui dans les bras de la chair, ils ont fait ordinairement des réponses assez vigoureuses : mais ils s'en sont très-peu souvenus, lorsque ce bras de la chair a élé rompu, et qu'ils n'ont plus eu de secours humain. »

(625) Int. Epist. Cah\, pag. 54.

(620) Visit. cap. Ile doeï., cap. Oc lib. Chr., etc. Ci dessus, pag. 82

(027) lui. epist. Colv., pag. tOU.

(028) Ibid., 509, 510.

ici PART. X. T1IK0L. POLEMIQUE

Snn> ttoute jusqu'alors la réformation véritable, e'ert-à-dire celle des mœurs, avait do

faibles fondemenls dans la réforme prétendae; el I'owvm de Dieu tant vantée et tant désirée ne s'v taisait pas.

Ce que Mélanchthon avait le [dus espéré dans la réforme do Luther, c'était la liberté ebrétieone et l'affranchissement de tout le joug liuinain : mais il se trouva bien déçu dans ses espérances. 11 a vu près de cinquante ans durant l'Eglise luthériens© toujours sous la tyrannie, ou dans la contusion. Kl le porta longtemps la peine d'avoir méprisé l'autorité légitima. Il n'y eut jamais de maître plus rigoureux que Luther, ni de tyrannie plus insupportable que celle qu'il i venait dans les matières de doctrine. Son arrogance était si connue qu'elle taisait duc à Muncer, qu'il y avait deux Papes : l'un celui de Home, el l'autre Luther, et ce dernier le plus dur. S'il n'y eût eu que .Muncer, un fanatique et un chef de fanatiques, Mêla nchihi'ii eût pu s'en consol er : mais Zuingle, mais Calvin, mais tous les Suisses et tous les sacramentaires, gens que Mélam litlion ne méprisait pas, disaient hautement, sans qu'il les pût contredire, que Luther était un nouveau Pape. Personne n'ignore ce qu'écrivit Calvin à son conlident liullingcr (629) : « Qu'on ne pouvait plus souffrir les emportements de Luther, à qui son amour-propre ne permelta;t pas de connaître ses défauts, ni d'endurer qu'on le contredît. » Il s'agiss ut de doctrine, et c'était principalement sur la doctrine que Luther se voulait donner cette autorité absolue. La chose alla si avant, que Calvin s'en plaignit à Mélanchton même : dite quel emportement, dit-il (630), foudroie votre Periclès? C'était ainsi qu'on nommait Luther, quand on voulait donner un beau nom à sou éloquence trop violente. >< Nous lui devons beaucoup, je l'avoue, et je souffrirai aisément qu'il ait une très-grande autorité, pourvu qu'il sache se commandera lui-même ; quoique enfin il serait temps d'aviser combien nous voulons déiérer aux hommes dans l'Eglise. Tout est perdu lorsque quelqu'un peut seul plus que tous les autres, surtout quand il ne craint pas d'user de tout son pouvoir..... Et certainement nous laissons un étrange exemple à la postérité, pendant que nous aimons mieux abandonner notre liberté, que d'irriter un seul homme par la moindre offense. Son esprit est violent, dit-on, et ses mouvements sont impétueux ; comme si cette violence ne s'emportait pas davantage, pendant que tout le monde ne songe qu'à lui complaire en tout. Osons une fois pousser du moins un gémissement libre. »

Combien est-on captif quant on ne peut pas même gémir en liberté ! On est quelquefois de mauvaise humeur, je l'avoue; quoi-

- 11. IllhlOll'.F'. DES VARIATIONS.

qg'un des premiers et des moindres eilcis de la vertu soit de se vaincre soi-même sur celle inégalité : mais que peut-on espérer quand un nomme, et encore un homme qui n'a pas plus d'autorité ni peut-être plus de savoir que les autres, no veut rien entendre, et qu'il faut que tout passe a son mot?

Mélanchthon n'eut rien à répondre à ers justes plaintes, et lui-même n'en pensait pas moins que les autres, Ceux qui vivaient avec Luther ne savaient jamais comment ce rigoureux maître prendrait leurs sentiments sur la doctrine. Il les menaçait de nouveaux formulaires de foi, principalement au sujet des sacramentaires, don ton accusait Mélanchthon do nourrir l'orgueil par sa douceur. On se servait de ce prétexte pour aigrir Luther contre lui, ainsi que son ami Caniérarius l'écrit dans sa Vie (631). Mélanchthon ne savait point d'autre remède à ces maux que celui de la fuite; et son gendre Peucer nous apprend qu'il y était résolu (632). 11 écrivit lui-même que Luther s'emporta si violemment contre lui, sur une lettre reçue de Bucer, qu'il no songeait qu'à se retirer éternellement de sa présence (633). Il vivait dans une telle contrainte avec Luther, et avec les chefs du parti, et on l'accablait tellement de travail et d'inquiétude, qu'il écrivit, n'en pouvant plus, a sou ami Caniérarius : « Je suis,»dit-il (G3V),» en servitude comme dans l'autre du Cyclope, car je ne puis vous déguiser mes sentiments, et je pense souvent à m'enfuir. » Luther n'était pas le seul qui le violentai. Chacun est maître à certains moments, parmi ceux qui se sont soustraits à l'autorité légitime, et le plus modéré est toujours le plus captif.

Quand un homme s'est engagé dans un parti pour dire son sentiment avec liberté, et que cet appât trompeur l'a fait renoncer au gouvernement établi; s'il trouve après que le joug s'appesantisse, et que non-seulement le maître qu'il aura choisi, mais encore ses compagnons, le tiennent plus sujet qu'auparavant, que n'a-t-il point à soulfrir? et faut-il nous étonner des lamentations conlinuellesde Mélanchthon? Non, Mélanchthon n'a jamais dit tout ce qu'il pensait sur la doctrine, pas même quand il écrivait à Augsbourg sa confession de foi et celle do tout le parti. Nous avons vu qu'il accommodait ses dogmes à l'occasion (635) : il était prêt à dire beaucoup de choses plus douces, c'està-dire plus approchantes des dogmes reçus par les catholiques, si ses compagnons l'avaient permis. Contraint de tous côtés, et plus encore de celui de Luther que de tout autre, il n'ose jamais parler, et se réserve à de meilleurs temps, s'il en vient, dit-il (036), qui soient propres aux desseins que fai dans l'esprit. C'est ce qu'il écrit en 1537, dans l'assemblée de Smalkalde, où on dressa les articles dont nous venons de parler. On le

(f-2!l) Epis*., pag. 526.

(('30) Calv., Eptst. al Mil., pag. 72.

(651) Cam., Vil. Phit. Mel.

(652) Peuc, Epitt. ad Vil. Theod.; Hosp., pag. 2, fol. !'J3 et seip

(655) Mll., lib. iv, episl. 515.

(654j Lib. îv, 255.

(655) Ci-dessus, tib. m.

(656) Lib. îv, episl. 2Ui.

voit cinq ans après, et en 1542, soupirer Picore après une assemblée libre du parti (037), où l'on explique la doctrine d'une »ianière ferme et précise. Encore après, et vers les dernières années de sa vie, il écrit à Calvin et à Bullinger, qu'on devait écrire contre lui sur le sujet de l'Eucharistie et de l'adoration du pain : c'étaient des luthériens qui devaient faire ce livre : S'ils le publient, disait-il (638), je parlerai franchement. Mais ce meilleur temps, ce temps de parler franchement, et de déclarer sans crainte ce qu'il appelait la vérité, n'est jamais venu pour lui; et il ne se trompait pas quand il disait que, de quelque sorte que tournassent les affaires, jamais on n'aurait la liberté de parler franchement sur les dogmes (639). Lorsque Calvin et les autres l'excitent à dire ce qu'il pense, il répond comme un homme qui a de grands ménagements, et qui se réserve toujours à expliquer de certaines choses ^640), que néanmoins on na jamais vues : de sorte qu'un des maîtres principaux de la nouvelle Réforme, et celui qu'on peut dire avoir donné la forme au luthéranisme, est mort sans s'être expliqué pleinement sur les controverses les plus importantes de son temps.

C'est que durant la vie de Luther il fallait se taire. On ne fut pas plus libre après sa mort. D'autres tyrans prirent sa place. C'était lllyric, et les autres qui menaient le peuple. Le malheureux Mélanchthon se regardé au milieu des luthériens ses collègues, comme au milieu de ses ennemis, ou, pour me servir de ses mots, comme au milieu de guêpes furieuses, et n'espère trouver de sincérité que dans le eicl (641). Je voudrais qu'il nie lut permis d'employer le terme de démagogue, dont il se sert : c'était dans Athènes et uans les états populaires de la Grèce, certains orateurs qui se rendaient tout-puis*ants sur la populace, en la flattant. Les Églises luthériennes étaient menées par de semblables discoureurs: « gens ignorants selon Mélanchthon (64-2), qui ne connaissaient ni piété, ni discipline. Voilà,» dit-il, « ceux qui dominent; et je suis comme Daniel parmi les lions. » C'est la peinture qu'il nous fait des Eglises luthériennes. On tomba tle là dans une anarchie, c'est-à-dire comme il dit lui-même (ti'»3), dans un état qui enferme tous les maux ensemble : il veut mourir, et ne voit plus d'espérance qu'en celui qui avait promis de soutenir son Eglise, même dans sa vieillesse, et jusqu'à la fin des siècles. Heureux, s'il avait pu voir: qu'il ne cesse donc jamais de la soutenir 1

C'est à quoi on se devait arrêter : et puisqu'il en fallait enfin revenir aux promesses laites à l'Eglise, Mélanchthon n'avait qu'à

.considérer qu'elles devaient avoir toujour* été autant inébranlables dans les siècles passés, qu'il voulait croirequ'elles le seraient dans les siècles qui ont suivi la réformation. L'Eglise luthérienne n'avait point d'assurance particulière de son éternelle durée, et la réformation faite par Luther ne devait pas demeurer pi us ferme que la première institution faite par Jésus- Christ et par ses apôtres. Comment Mélanchthon ne voit-il pas que la réforme, dont il voulait qu'on changeât tous les jours la foi, n'étaitqu'unouvragenumain? Nous avons vu qu'il a changé et rechangé beaucoup d'articles importants de la Confession d'Augsbourg, après même qu'elle a été présentée à l'empereur (644). 11 a aussi ôlé en divers temps beaucoup de choses importantes de V Apologie, encore qu'elle fût souscrite de tout le parti avec autant de soumission que la Confession d'Augsbourg. En 1532, après la Confession d'Augsbourg et YApologie, il écrit encore « que des points très-importants restent indécis, et qu'il fallait chercher sans bruit les moyens d'expliquer les dogmes (645). Que je souhaite, dit-il, que cela se fasse et se fasse bien! » comme un homme qui sentait en sa conscience que rien jusqu'alors ne s'était fait comme il faut. En 1533 : « Qui est-ce qui songe, » dit-il (646), « à guérir les consciences agitées de doutes, et à découvrir la vérité? » En 1535 : « Combien, dit-il (647), méritons-nous d'être blâmés, nous qui ne prenons aucun soin de guérir les consciences agitées de doutes, ni d'expliquer les dogmes purement et simplement, sans sophisterie? Ces choses me tourmentent terriblement. » Il souhaite dans la même année, « qu'une assemblée pieuse juge le procès de l'Eucharistie sans sophisterie et sans tyrannie (648). » Il juge donc la chose indécise; et cinq ou six manières d'expliquer cet article, que nous trouvons dans la Confession d'Augsbourg et dans l'Apologie, ne l'ont pas contenté. En 1536, accusé de trouver encore beaucoup de doutes dans la doctrine dont il faisait profession, il répond d'abord qu'elle est inébranlable (649); car il fallait bien parler ainsi, ou abandonner la cause. Mais il fait connaître aussitôt après, qu'en elfet il y restait beaucoup de défauts : il ne faut pas oublier qu'il s'agissait de doctrine. Mélanchthon rejette ces défauts sur les vices et sur l'opiniâtreté des ecclésiastiques, « par lesquels il est arrivé, » dit-il, « qu'on laisse parmi nous aller les choses comme elles pouvaient, pour ne rien dire de pis; qu'on y est tombé en beaucoup de fautes, et qu'on y lit au commencement beaucoup de choses sans raison. » Il reconnaît le désordre; et la vaine excuse qu'il cherche, pour

(057) Lib. i. epist. 110, col. 147.

1638) Epist. Mil., inl. Culv. Epist., pag. 218,

(039) Lib. iv, episl. 150.

1040) Episl. Met., int. Culv. Epist., pag. 199; Lutr. ivs;i., 211.

(tftl) Mel., Epis!, ml Culv. inlcr. Culv. episl., p. * •4'f .

(042) Lib. iv, epist. 830, 842, (043 Ibid.,el lib. i, epist. 107 (641) Voy. ci-dessus, lib. ni.

(645) Lib. îv, epist. 155.

(616) Lib. iv, episl. 140.

(OJ?) Ibid., epist. 170.

(648) Lib. m, episl. 114.

(619) Lib. iv, epist. 194.

; iv,' 76, 886, etc.

l'AKT. X. TIIKOL. l'OLF.MlQUi:. - H. HISTOIRE DES VARIATIONS.

rejeter sur l'Eglise enthol i<iii<> les défauts do 5a religion, ne le couvre point. Il n'était paa plus avancé en I5.'t7, et durant que tous les docteurs du parti, assemblés avec Luther à Smalkalde, y expliquaient de nouveau les (•oints de doeirine, ou plutôt qu'ils y souscrivaient aux décisions de Luther. « J'étais d'avis, » dit-il (650), « qu'en rejetant quelques paradoxes, on expliquât plus simplement la doctrine: » et encore qu'il ait souscrit, comme on a vu, a ces décisions, il en lut si peu satisfait, qu'en 1542 nous l'avons vu o souhaiter encore une autre assemblée, où les dogmes tussent expliqués d'une manière ferme et précise (651). » Trois ans après, et en 1545, ;l reconnaît encore que la vérité avait été découverte tort imparfaitement aux prédicateurs du nouvel évangile « Je prie Dieu, » dit-il (652), « qu'il fasse fructifier celte telle quelle petitesse de doctrine qu'il nous a montrée. » Il déclare que pour lui il a l'ait tout ce qu'il a pu. n La volonté, uit-il, ne m'a pas manqué; mais le temps, les conducteurs et les docteurs. » Mais quoi ! son maître Luther, cet homme qu'il avait cru suscité do Dieu pour dissiper les ténèbres du monde, lui manquait-il? Sans doute il se fondait peu sur la doctrine d'un tel maître, quand il se plaint si amèrement d'avoir manqué de docteur. En etfet, après la mor! de Luther, Mélancht bon, qui en tant d'endroits lui donne tant de louanges, écrivant confidemnient à son ami Camérarius, se contente de dire assez froidement, qu'il a du moins bien expliqué quelque partie de la doctrine céleste (053). Un peu après, il confesse que lui et les autres sont tombés dans beaucoup d'erreurs, qu'on ne pouvait éviter en sortant de tant de ténèbres (654) , et se contente de dire que plusieurs choses ont été bien expliquées ;

ce qui s'accorde parfaitement avec le désir qu'il avait qu'on expliquât mieux les autres. On voit, dans tous les passages que nous

avons rapportés, qu'il s'agit de dogmes de foi, puisqu'on y parle partout de décisions, et de décrets nouveaux sur la doctrine. Qu'on s'étonne maintenant de ceux qu'on appelle chercheurs en Angleterre. Voilà Mélanchthon lui-même qui cherche encore beaucoup d'articles de sa religion, quarante ans après la prédication de Luther et l'établissement de sa réforme.

Si l'on demande quels étaient les dogmes que Mélanchlhon prétendait malexpliques.il est certain que c'étaient les plus importants. Celui de l'Eucharistie était du nombre. En 1553, après tous les changements de la Confession d'Augsbourg, après les explications de \' Apologie, après les articles de Smalkalde, qu'il avait signés, il demanda encore une nouvelle formule sur la cène (655). On ne sait pas bien ce qu'il voulait mettre dans cette formule ; et il parait seulement que ni celles

(650) Lib. iv, epist. 98.

(051) Lib. i, epist. 003.

(05-2) Lib. iv, epiïl. 06-2.

(055) Ibid., epist. 699.

<tS4)Lib. ii, epist. 737.

de son parti, ni celles du parti contraire, ne lui plaisaient, puisque, selon lui, les uns et les autres ne faisaient qu'obscurcir la matière (doit).

Un autre article, dont il souhaitait la décision, était celui du libre arbitre, dont les conséquences influent si avant dans les matières de la justification et de la grâce. En 1548, il écrit à Thomas Cran mer, cet archevêque de Cantorbérj qui jeta le roi son maître dans l'abîme par ses complaisances : .e Dès le commencement, » dit-il (657), « les discours qu'on a faits parmi nous sur le libre arbitre, selon les opinions des stoïciens, ont été trop durs, et il faut songer à faire quelque lormule sur ce point. » Celle de la Confession d'Augsbourg, quoiqu'il l'eût lui-même dressée, ne le contentait plus; il commençait a vouloir que le libre arbitre agît, non-seulement dans les devoirs de la vie civile, mais encore dans les opérations de la grâce, et par son secours. Ce n'étaient pas la les idées qu'il avait reçues de Luther, ni ce que Mélanchlhon lui-même avait expliqué à Augsbourg. Cette doctrine lui suscita des contradicteurs parmi les protestants. Il se préparait à une vigoureuse défense, quand il écrivait à un ami : S'ils publient leurs disputes stoïciennes (louchant la nécessité fatale, et contre le franc arbitre), je répondrai très-gravement et très-doctement (658). Ainsi, parmi ses malheurs, il ressent le plaisir de faire un beau livre, et persiste dans sa croyance, que la suite nous découvrira davantage.

On pourrait marquer d'autres points dont Mélanchlhon désirait la décision longtemps après la Confession d'Augsbourg. Mais co qu'il y a de plus étrange, c'est que pendant qu'il sentait en sa conscience, et qu'il avouait à ses amis, lui qui l'avait faite, la nécessité de la réformer en tant de chefs importants, lui-même, dans les assemblées qui se faisaient en public, il ne cessait de déclarer, avec tous les autres, qu'il s'en tenaii précisément à celle confession, telle qu'elle fut présentée dans la diète d'Augsbourg, el à l'Apologie, comme à la pure explication de la parole de Dieu (659J. La politique le voulait ainsi; et c'eût été trop décrier la réformation, que d'avouer qu'elle eût erré dans son fondement.

Quel repos pouvait avoir Mélanchthon durant ces incertitudes? Le pis était qu'elles venaient du fond même et pour ainsi dire de la constitution de son Eglise, en laquelle il n'y avait point d'autorité légitime, ni de puissance réglée. L'autorité usurpée n'a rien d'uniforme; elle pousse ou se relâche sans mesure. Ainsi la tyrannie et l'anarchie s'y font sentir tour à tour, et on ne sait à qui s'adresser pour donner une forme certaine aux affaires.

Un défaut si essentiel et en même temps

(055) Ibid., epist. 447.

(050) Ibid.

(057) Lib. m, epist. 42.

(658) Lib. u, epist. 200.

1059) Lib. I, 50, 70, 76.

si inévitable dans i;i constitution de la nouvelle réforme, causait des troubles extrêmes r.u malheureux Mélanchthon. S'il naissait quelques questions, il n'y avait aucun moyen ue les terminer. Les traditions les plus constantes étaient méprisées. L'Ecriture se laissait tordre et violenter à qui ic voulait. Tous les partis croyaient l'entendre; tous publiaient qu'elle était claire. Personne ne voulait cédera son compagnon. Mélanchthon triât en vain qu'on s'assemblât pour terminer la querelle de l'Eucharistie, qui déchirait la réforme naissante. Les conférences qu'on appelai! amiables, n'en avaient que le nom, et ne faisaient qu'aigrir les esprits, et embarrasser les affaires. 11 fallait une assemblée juridique, un concile qui eût pouvoir île déterminer, et auquel les peuples se soumissent. Mais où le prendre dans la nouvelle réforme? La mémoire des évoques méprisés y était encore trop récente; les particuliers qu'on voyait occuper leurs places n'avaient pas pu se donner un caractère plus inviolable. Aussi voulaient-ils de part et d'autre, luthériens et zwingliens, qu'on jugeât de leur mission par le fond. Celui qui disait la vérité, avait, selon eux, la mission légitime. C'était la difficulté de savoir qui la disait cette vérité, dont tout le monde se l'ait honneur ; et tous ceux qui faisaient dépendre leur mission de cet examen la rendaient douteuse. Les évêques catholiques avaient un titre certain, et il n'y avait qu'eux dont la vocation fût incontestable. On disait qu'ils en abusaient; mais on ne niait point qu'ils ne l'eussent. Ainsi Mélanchthon voulait toujours qu'on les reconnût, toujours il soutenait qu'on avait tort de ne rien accorder à l'ordre sacré (6G0). Si on ne rétablissait leur autorité, il prévoyait avec une vive et inconsolable douleur, que « la discorde serait éternelle, et qu'elle serait suivie de l'ignorance, de la barbarie et de toute sorte de maux. » Il est bien aisé de dire, comme font dos réformés qu'on a une vocation extraordinaire; que l'Eglise n'est pas attachée comme les royaumes à une succession établie, et que les matières de la religion ne se doivent pas juger en la même forme que les affaires sont jugées dans les tribunaux. Le vrai tribunal, dit-on, c'est la conscience, où diacun doit juger les choses par le fond, et entendre la vérité par lui-même; ces choses, encore une fois, sont aisées à dire. Mélanchthon les disait comme les autres (661); mais il sentait bien, dans sa conscience, qu'il fallait quelque autre principe pour former l'Eglise. Car aussi pourquoi serait-elle moins ordonnée que les empires? pourquoi n'aurait-elle pas une succession légitime dans ses magistrats? Fallait-il laisser une porte ouverte à quiconque se voudrait dire envoyé de Dieu, ou obliger les fidèles à en venir toujours à l'examen du fond, malgré l'incapacité de la plupart des hommes? Ces discours sont bons pour la dispute, mais quand il faut finir une

(6601 Lib. iv, epist. 196.

(tîUljLib. i, epist. 09.

affaii

ire, mettre la paix dans l'Eglise, et donner sans prévention un véritable repos à sa

conscience, il faut avoir d'autres voies. Quoi qu'on fasse, il faut revenir ù l'autorité, qui n'est jamais assurée, non plus que légitime, quand elle ne vient pas de plus haut, et qu'elle s'est établie par elle-même. C'est pourquoi Mélanchthon voulait reconnaître les évoques que la succession avait établis, et ne voyait que ce remède aux maux de l'Eglise."

La manière dont il s'en explique dans une de ses lettres est admirable (662;. * Nos gens demeurent d'accord que la police ecclésiastique, où on reconnaît des évêques supérieurs de plusieurs Eglises, et l'évêque de Rome supérieur à tous les évêques, est permise. 11 a été aussi permis aux rois de donner des revenus aux Eglises : ainsi il n'y a point de contestation sur la supériorité du Pape, et sur l'autorité des évêques; et tant le Pape que les évêques peuvent aisément conserver cette autorité : car il faut à l'Eglise des conducteurs pour maintenir l'ordre, pour avoir l'œil sur ceux qui sont appelés au ministère ecclésiastique, et sur la doctrine des prêtres, et pour exercer les jugements ecclésiastiques; de sorte que, s'il n'y avait point rie tels évoques, il e* fa u- DBirr faire. La monarchie du Pape servirait aussi beaucoup à conserver entre plusieurs nations le consentement dans la doctrine : ainsi on s'accorderait facilement sur la supérioté du Pape, si on était d'accord sur tout le reste ; et les rois pourraient eux-mêmes facilement modérer les entreprises des Papes sur le temporel de leurs royaumes. » Voilà ce que pensait Mélanchthon sur l'autorité du Pape et des évêques. Tout le parti en était d'accord, quand il écrivit cette lettie -.Nos gens, dit -il, demeurent d'accord : bien éloigné de regarder l'autorité des évêques, avec la supériorité et la monarchie du Pape, comme une marque de l'empire anti-chrétien, il regardait tout cela comme une chose désirable, et qu'il faudrait établir, si elle ne l'était pas. 11 est vrai qu'il y mettait la condition que les puissances ecclésiastiques n'opprimassent point la saine doctrine; mais s'il est permis de dire qu'ils l'oppriment, et sous ce prétexte, de leur refuser l'obéissance qui leur est due, on retombe dans l'inconvénient qu'on peut éviter, et l'autorité ecclésiastique devient le jouet de tous ceux qui voudront la contredire.

C'est aussi pour celte raison que Mélanchthon cherchait toujours un remède à un si grand mal. Ce n'était certainement pas son dessein, que la désunion fût éternelle. Luther se soumettait au concile , quand Mélanchthon s'était attaché à sa doctrine. Tout le parti en pressait la convocation ; et Mélanchthon y espérait la lin du schisme; sans quoi j'ose présumer que jamais il ne s'y serait engagé. Mais, après le premier pas, on va plus loin qu'on n'avait voulu. A la de-

(002) lie>p. ad Bell.

PAUT. X. TUEOL. POLEMIQUE. — II. HISTOIRE DES VARIATIONS

mm le du concile, les protestants ajoutèrent < I u ' 1 1 s le demandaient lilnc, pieux et thréiien. La demande est juste. Mélanchthon y entra ; mais de si belles paroles cachaient mi grand artifice. Boas le nom de concile Fibre, on expliqua un concile d'où le Pape fût exclu, avec tous ceux qui faisaient pio- 1. ■ s -- i o 1 1 de lui être soumis. C'étaient les intéressés, disait-on : le Pape était le coupable, les évoques étaient ses esclaves : ils ne pouvaient fias être juges. Qui donc tiendrait le concile? les luthériens? de simples particuliers, ou des prêtres soulevés contre leurs évoques? Quel exemple a la postérité 1 et puis n'étaient-ils pas aussi les intéressés? N'élaient-ils pas regardés comme les coupables par les catholiques, qui faisaient sans contestation le [dus grand parti, pour ne pas dire ici le meilleur de la chrétienté 1 Quoi donc! pour avoir des juges indifférents, fallait-il appeler les mahométans et les infidèles, ou que Dieu envoyât des anges? Et n'y avait-il qu'à accuser tous les magistrats do l'Eglise, pour leur ôter leur

Ëouvoir, et rendre le jugement impossible? lélanehthon avait trop de sens pour ne pas voir que c'était une illusion. Que fera-t-il? Apprenons-le de lui-même. En 1537, quand les luthériens furent assemblés à Smalkalde, pour voir ce que l'on ferait sur le concile que Paul III avait convoqué à Mantoue, on (lisait qu'il ne fallait point (tonner au Pape l'autorité de former l'assemblée où on lui devait faire son procès, ni reconnaître le concilequ'il assemblerait. Mais Mélanchthon ne put pas être de cet avis : « Mon avis fut, » dit-il (663), « de ne refuser pas absolument le concile ; parce que, encore que le Pape n'y puisse pas être juge, toutefois il a le droit de le convoquer ; et il faut que le concile ordonne qu'on procède au jugement. «Voilà donc d'abord de son avis le concile reconnu ; et ce qu'il y a ici de plus remarquable, c'est que tout le monde demeurait d'accord qu'il avait raison dans le fond. « De plus lins que moi, » poursuit-il, « disaient que mes raisons étaient subtiles et véritables, mais inutiles ; que la tyrannie du Pape était telle, que si une fois nous consentions à nous trouver au concile, on entendrait que par là nous accorderions au Pape le pouvoir Je juger. J'ai bien vu qu'il y avait quelque inconvénient dans mon opinion : mais enfin elle était la plus honnête. L'autre l'emporta après de grandes disputes; et je crois qu'il y a ici quelque fatalité. »

C'est ce qu'on dit lorsqu'on ne sait plus où l'on en est. Mélanchthon cherche une fin au schisme; et faute d'avoir compris la vérité tout entière, ce qu'il dit ne se soutient pas. D'un côté il sentait le bien que fait à l'Eglise une autorité reconnue : il voit inèiue qu'il y fallait, parmi tant de dissensions qu'on y voyait naître, une autorité principale pour y maintenir l'unité, et il ne pouvait reconnaître cette autorité que dans \c Pape. D'autre côté, il ne voulait pas qu'il

lût juge dans le procès que lui taisaient les luthériens. Ainsi il lui accorde l'autorité du

convoquer rassemblée, et après il veut qu'il en suit exclu : bizarre opinion, je le confesse. Mais qu'on ne croie pas pour cela que Mélanchthon bit un homme peu entendu dans ces affaires : il n'avait pas cette réputation dans son parti, dont il faisait tout l'honneur, je le puis dire; et personne n'y avait plus de* sens, ni plus d'érudition. S'il propose des choses contradictoires, c'est que l'état de la nouvelle réforme ne permettait rien de droit ni de suivi. Il avait ra son de dire qu'il appartenait au Pape de convoquer le concile : car quel autre le convoquerait, surtout dans l'état présent de la chrétienté? Y avait-il une autre puissance que celle du Pape, que tout le inonde reconnût? Et la lui vouloir ôter d'abord avant l'assemblée où l'on voulait, disait-on, lui faire son procès, n'était-ce pas un trop inique préjugé , surtout ne s'agissant pas d'un crime personnel du Pape, mais de la doctrine qu'il avait reçue de ses prédécesseurs depuis tant de siècles, et qui lui était commune avec tous les évêques de l'Eglise? Ces raisons étaient si solides, que les autres luthériens , contraires à Mélanchthon, avouaient, nous dit-il lui-même, connue on vient de voir, qu'elles étaient véritables. Mais ceux qui reconnaissaient cette vérité ne laissaient pas en même temps de soutenir avec raison, que si on donnait au Pape le pouvoir de former l'assemblée» on ne pouvait plus l'en exclure. Les évêques, qui de tout temps le reconnaissaient comme chef de h ur ordre, et se verraient assemblés en coins de concile par son autorité, souflriraient-ils que l'on commençât leur assemblée par déposséder un président naturel pour une cause commune7 Et donneraientils un exemple inouï dans tous les siècles fiasses? Ces choses ne s'accordaient pas; et dans ce contlit des luthériens, il paraissait clairement qu'après avoir renversé certains principes, tout ce qu'on fait est insoutenable et contradictoire.

Si on persistait à refuser le concile que le Pape avait convoqué, Mélanchthon n'espérait plus de remède au schisme : et ce fut à cette occasion qu'il dit les paroles que nous avons rapportées, que la discorde était éternelle, faute d'avoir reconnu l'autorité de l'ordre sacré (604). Affligé d'un si grand mal, il suit sa pointe ; et quoique l'opinion qu'il avait ouverte pour le Pape, ou plutôt pour l'unité de l'Eglise, dans l'assemblée de Smalkalde, y eût été rejelée , il fit sa souscription en la forme que nous avons vue, en réservant l'autorité du Pape.

On voit maintenant les cau«es profondes qui l'y obligèrent , et pourquoi il voulait accorder au Pape la supériorité sur les évêques. La paix, que la raison et l'expérience des dissensions de la secte lui faisaient voir impossible sans ce moyen, le porta à rechercher malgré Luther un secours si nécessaire. Sa conscience à co coup l'emporta sur sa

ItitiôJ Lib. iv, epist. 196.

(664) Lib. iv, epiat. 196.

complaisance; et ii ajouta seulement qu'il donnait au Pape une supériorité de droit humain : malheureux de ne pas voir qu'une primauté, que l'expérience lui montrait si nécessaire à l'Eglise, méritait bien d'être instituée par Jésus-Christ, et que d'ailleurs, une chose qu'on trouve établie dans tous les siècles ne pouvait venir que de lui 1

Les sentiments qu'il avait pour l'autorité de l'Eglise étaient surprenants : car, encore qu'à l'exemple des autres protestants, il ne voulût pas avouer l'infaillibilité de l'Eglise dans la dispute , de peur, disait-il , de donner aux hommes une trop grande prérogative, son fond le portait plus loin : il répétait souvent que Jésus-Christ avait promis à son Eglise de la soutenir éternellement; qu'il avait promis que son œuvre, c'est-àdire son Eglise, ne serait jamais dissipe'e ni abolie : et qu'ainsi, se fonder sur la foi de l'Eglise, c'était se fonder non point sur les boinuies, mais sur la promesse de Jésus- Christ même (GG5). C'est ce qui lui faisait dire ; « Que plutôt la terre s'ouvre sous mes pieds , qu'il m'arrive de m'éloigner du sentiment de l'Eglise dans laquelle Jésus- Christ règne. » Et ailleurs une infinité de fois : « Que l'Eglise juge, je me soumets au jugement de l'Eglise (666). » 11 est vrai que la foi qu'il avait à la promesse vacillait souvent; et une fois , après avoir dit, selon le fond de sou cœur : « Je me soumets à l'Eglise catholique, » il y ajoute, « c'est-à-dire aux gens de bien, et aux gens doctes (667). » J'avoue que ce c'est-à-dire détruisait tout; et on voit bien quelle soumission est celle où, sous le nom des yens de bien et des gens djcte* , on ne connaît dans le fond que qui l'on veut : c'est pourquoi il en voulait toujours venir à un caractère marqué et à une autorité reconnue, qui était celle des évêques.

Si on demande maintenant pourquoi un homme si désireux de la paix ne la chercha pa< dans l'Eglise, et demeura éloigné de l'ordre sacré qu'il voulait tant établir, il est aisé de l'entendre : c'est à cause principalement qu'il ne put jamais revenir de sa justice imputée. Dieu lui avait pourtant fait de grandes grâces, puisqu'il avait connu deux vérités capables de le ramener : l'une, qu'il ne fallait fias suivre une doctrine qu'on ne trouvait [ias dans l'antiquité. «Délibérez, » disait-il à Brentius (688), » avec l'ancienne Eglise. » Et encore : « Les opinions inconnues à l'ancienne Eglise nesont pas recevables (669).» L'autre vérité, c'est que sa doctrine de la justice imputée ne se trouvai t point dans les l'ères. Dès qu'il a commencé à la vouloir expliquer, nous lui avons ouï dire qu'il ne trouvait rien de semblable dans leurs écrits (670). On ne Jais- -si pas de trouver beau de dire dans la Confession d'Aufjsbourj et dans V Apologie, qu'on n'y avançait rien qui ne fût conforme à leurdo -

(GUà)Lib. î, epist. 107; iv, 76,753, 815, 87G, etc.

(666) Lib. m, epist. 44; lib. i, epist "6, 105; Jib. ii. epist. 151), eic

(667) Lib. i, ion.

(tiOSj Lib. m, epist. 11 4.

Ui)

trine. On citait surtout saint Augustin ; et il eût été trop honteux à des réformateurs d'avouer qu'un si grand docteur, le défenseur de la grâce chrétienne, n'en eût pas connu le fondement, liais ce que Mélanchthon écrit conûdemment à un ami, nous l'ait bien voir que ce n'était que pour la forme et par manière d'acquit qu'on nommait saint Augustin dans le parti : car il répète trois ou quatre fois, avec une espèce de chagrin, que ce q-ui empêche cet ami de bien entendre cette matière, c'est qu'il est encore attaché à l'imagination de saint Augustin, et qu'il faut entièrement détourner tes yeux de l'imagination de ce Père (671). Mais encore quelle est celte imagination dont il fautdétournerlesyeux?«C'est,» dit-il, » l'imagination d'être tenus pour justes par l'accomplissement de la loi , que le Saint-Esprit l'ait en nous. » Cet accomplissement, selon Mélanchthon, ne sert de rien pour rendre l'homme agréable à Dieu ; et c'est à saint Augustin unefousseimaginationd'avoir pensé le contraire : voilà comme il traite un si grand homme. Et néanmoins il le cite, à cause, dit-il, de l'opinion publique gnon a de lui : niais au fond, continue-t-il, il n'explique pas assez la justice de la foi; comme s'il disait : En cette matière il faut bien citer un Père que tout le monde regarde comme le plus digne interprète de cet article, quoiqu'à vrai dire il ne soit pas pour nous. Il ne trouvait rien de plus favorable dans les autres Pères. « Quelles épaisses ténèbres, » disait-il (672), « trouve-t-on sur cette matière dans la doctrine commune des Pères et de nos adversaires 1 » Que devenaient ces belles paroles, qu'il fallait délibérer avec l'ancienne Eglise ? Que ne pratiquait-il ce qu'il conseillait aux autres? Et puisqu'il ne connaissait de piété, comme en etfet il n'y en a point, que celle qui esi fondée sur la véritable doctrine de la justification, comment crut-il que tant de. saints l'eussent ignorée ? Comment s'imagina-t-il voir si clairement dans l'Ecriture ce qu'on ne voyait point dans les Pères, pas même dans saint Augustin, le docteur et le défenseur de la grâce justifiante contre les pélagiens, dont aussi toute l'Eglise avait toujours en ce point constamment suivi la doctrine ?

Mais ce qu'il y a ici de plus remarquable, c'est que lui-même, tout épris qu'il était de la spécieuse idée de sa justice imputative, il ne pouvait venir à bout de l'expliquer à son gré. Non content d'en avoir établi le dogme très-amplement dans la Confession d'Augsbourg, il s'applique tout entier à l'expliquer dans l'Apologie ; et pendant qu'il la composait, il écrivait à sou ami Camérarius : « Je souffre vraiment un très-grand et un trèspénible travail dans l'Apologie à l'endroit de la justification que je désire expliquer utile-

(669) Mel. De Eccl. Calh. ad Lut., tom. I, pa;;. i i i.

(670) Lib. m, episi. 126, col. 574.

(Ii71) Lib. i, epist. 94.

(672) Lib. IV, epist. 2ï8.

PART. X. THEOL, POLEMIQUE. — II. HISTOIRE DES VARIATIONS

inciii (673). » Mais du moins après ce grand travail, aura t-il tout dit? Ecoutons ce qu'il en écrit à nn autre ami : c'est celui que nous avons vu qu'il reprenait comme encore trop attaché au i imaginations du saint Augu tin: « J'ai, » dit-il (67Î), « tâché d'expliquer cette doctrine dans V Apologie : mais, dans ces sortes de discours, les calomnies des adversaires ne permettent pas «le s'expliquer comme je tais maintenant avec vous ; quoiqu'au fond je dise la même chose. » Et un peu après : « J'espère que vous recevrez quelque sorte de secours par mon Apologie, quoique j'y parle de si grandes choses avec précaution. » A peine toute cette lettre a-t-elle une page : VApologie sur celte matière en a plus de cent ; et néanmoins cette lettre, selon lui, s'explique mieux que \' Apologie. C'est qu'il n'osait dire aussi clairement dans l' Apologie qu'il faisait dans cette lettre, « qu'il fautes-

TIEREMENT ÉLOIGNER SES ÏEUX de l'aCCOIll-

plissemenl de la loi, même de celui que le Saint-Esprit fait en nous. » Voilà ce qu'il appelai! rejeter l'imagination de saint Augustin. Il se voyait toujours pressé de cette demande des catholiques : si nous sommes agréables à Dieu indépendamment de toute bonne œuvre et de tout accomplissement de là loi, même de celui que le Saint-Esprit l'ait en nous, comment et à quoi les bonnes œuvres sont-elles nécessaires? Mélanchthon se tourmentait en vain à parer ce coup, et à éluder cette terrible conséquence : Les bonnes œuvres selon vous ne sont donc pas nécessaires ? Voilà ce qu'il appelait les calomnies des adversaires, qui l'empêchaient dans l'Apologie de dire nettement tout ce qu'il voulait. C'est la cause de ce grand travail qu'il avait à soutenir, et desprécautions avec lesquelles il parlait. A un ami on disait tout le fond de la doctrine ; mais en public il y fallait prendre garde : encore ajoutait-on à cet ami, (ju'au fond cette doctrine ne s'entendait bien que dans les combats delà conscience. C'étaità-dire lorsqu'on n'en pouvait plus, et qu'on ne savait comment s'assurer d avoir une volonté suffisante d'accomplir la loi, le remède pour conserver malgré tout cela l'assurance indubitable de plaire à Dieu, qu'on prêchait dans le nouvel évangile, était d'éloigner ses yeux de la loi et de son accomplissement, pour croire qu'indépendamment de tout cela Dieu nous réputait pour justes. Voilà le repos dont Mélanchthon était liait é, et dont il ne voulait pas se défaire.

Il y avait à la vérité cet inconvénient, de se tenir assuré de la rémission de ses péchés sans l'être de sa conversion ; comme si ces deux choses étaient séparables, et indépendantes l'une de l'autre. C'est ce qui causait à Mélanchthon ce grand travail; et il ne pouvait venir à boutdese satisfaire : desorte qu'après la Confession d'Augsbourg cl tant de recherches laborieuses de l'Apologie, il en vient encore, dans la Confession qu'on ap-

pelle saxonique,h une autre explication do la grâce justifiante, où il dit des choses nouvelles que nous verrons dans la suite. (Test ainsi qu'on est agité quand on est épris d'uno idée qui n'a qu'une trompeuse apparence. On voudrait bien s'expliquer; on ne peut : on voudrait bien trouver dans les Pères ce qu'on cherche ; on ne l'y trouve nulle part. On ne peut néanmoins se défaire d'une idéo (laiteuse, dont on s'est laissé agréablement prévenir. Tremblons, humilions - nous ; avouons qu'il y a dans l'homme une source profonde d'orgueil et d'égarement, et que les faiblesses de l'esprit humain, aussi bien (pie les jugements de Dieu, sont impénétrables.

Mélanchthon crut voir la vérité d'un côté, et l'autorité légitime de l'autre. Son cœur était déchiré, et il ne cessait de se tourmenter à réunir ces deux choses. Il ne pouvai; ni renoncer aux charmes de sa justice imputative, ni faire recevoir par le collège épiscopal une doctrine inconnue à ceux qui jusqu'alors avaient gouverné l'Eglise. Ainsi l'autorité qu'il aimait comme légitime lui devenait odieuse, parce qu'elle s'opposait à ce qu'il prenait pour l'a vérité. En même temps qu'on lui entend dlrequ'il n'ajamais contesté l'autorité aux évêques. jl accuse leur tyrannie à cause principalement qu'ils s'opposaient à sa doctrine et croit a/faiblir sa cause en travaillant à les rétablir (67S). Incertain de sa conduite,!! se tourmente lui-même, et ne prévoit que malheurs. «Que sera-ce, » dit-il (076), » que le concile s'il se tient, si cen'e.sl une tyrannie ou des papistes, ou des autres, et des combats de théologiens plus cruels, plus opiniâtres que ceux des Centaures?). Il connaissait Luther, et ne craignait pas moins la tyrannie de son parti, que celle qu'il attribuait au parti contraire. Les fureurs des théologiens le font trembler. Il voit que l'autorité étant une fois ébranlée, tous les dogmes, et même les plus importants, viendraient en question l'un après l'autre, sans qu'on sût comment finir. Les disputes et les discordes de la cène lui faisaient voir ce qui devait arriver des autres articles : « Bon Dieu, » dit-il (677), « quelles tragédies verra la postérité, si on vient un jonc à remuer ces questions, si le Verbe, si le Saint-Esprit est une personne 1 » On commença de son temps à remuer ces matières : mais il jugea bien que ce n'était encore qu'un faible commencement ; car il voyait les esprits s'enhardir insensiblement contre les doctrines établies, et contre l'autorité des décisions ecclésiastiques. Que serait-ce s'il avait vu les autres suites pernicieuses des doutes que la Réforme avait excités ? tout l'ordre de la discipline renversé publiquement par les uns, et l'indépendance étaLl.e, c'est-à-dire, sous un nom spécieux et qui llatie la liberté, l'anarchie avec tous ses maux : la puissance spirituelle mise par ies

(673) lbid., epist. 110 : Omnhw vaille mullum lubut m tusliiieo, de.

(67 41 Lîb. i, epist. 9J.

(GTS) Lib. iv, epist. 9-2S.

(670) lbid., episl. 140. (077j lbui.

ŒUVRES COMPLETES DE BOSSl'ET.

autres entre les mains des princes; la doeirinoehiétiemiccomhattueen lous ses points ; des Chrétiens nier l'onvragede la création et celui de la rédemption du genre humain, anéantir l'enfer, abolir l'immortalité de l'âme, dépouiller le christianisme de tous ses mystères, et le changer en une secte de philosophie tout accommodée aux sens : de là naître l'indifférence des ivligions, et ce qui suit naturellement, le fond même de la religion attaquée; l'Ecriture directement combattue ; la voie ouverte au déisme, c'est-à-dire à un athéisme déguisé; et les livres où seraient écrites ces doctrines prodigieuses sortir du sein de la réforme, et des lieux où elle domine. Qu'aurait dit Mélanehlhon, s'il avait prévu tous ces maux, et quelles auraient été ses lamentations ? Il on avait assez vu pour en être troublé toute sa vie. Les disputes de son temps et de son parti suffisaient pour lui faire dire qu'à moins d'un miracle visible, toute la religion allait êtredissipée.

Quelle ressource trouvait-il alors dans ces divines promesses, où, comme il l'assure lui-même, Jésus-Christ s'était engagé à soutenir son Eglise jusque dans son extrême vieillesse, et à ne la laisser jamais périr (678)? S'il avait bien pénétré cette bienheureuse promesse, il ne se serait cas contenté de reconnaître, comme il a fait, que la doctrine de l'Evangile subsisterait éternellement, malgré les erreurs et les disputes ; mais il aurait encore reconnu qu'elle devait subsister par les moyens établis dans l'Evangile, c'est-à-dire par la succession toujours inviolable du ministère ecclésiastique. Il aurait vu que c'est aux apôtres et aux successeurs des apôtres que s'adresse celte promesse : Allez, enseignez, baptisez; et voilà, je suis avec vous jusqu'à la fin du monde. (Matlh. xxvni, 20.) S'il avait bien compris cette parole, jamais il n'aurait imaginé que la vérité pût être séparée du corps où se trouvait la succession et l'autorité légitime ; et Dieu même lui aurait appris que comme la profession de la vérité ne peut jamais être empêchée par l'erreur, la force du ministère apostolique ne peut recevoir d'interruption par aucun relâchement de la discipline. C'est la foi des Chrétiens : c'est ainsi qu'il faut croire à la promesse avec Abraham, en espérance contre l'espérance (Rom. iv, 18) ; et croire enfin que l'Eglise conservera sa succession et produira des enfants, même lorsqu'elle paraîtra le plus stérile, et lorsque sa hure semblera le plus épuisée par un long 3ge. La foi de Mélaiicluhon ne fut pas à celte épreuve. Il crut bien en général à la promesse par laquelle la profession de la vérité devait subsister; mais il ne crut pas assez aux moyens établis de Dieu pour la maintenir. Que lui servit d'avoir conservé tant de bons sentiments ? L'ennemi île notre >alut, dit le Pape saint Grégoire (679), ne éteint pas toujours entièrement ; et

le

comme Dieu laisse dans ses enfants des restes de cupidité qui les humilient, Satan son imitateur à contre-sens laisse aussi [qui le croirait?) dans ses esclaves des restes de piété, fausse sans doute et trompeuse, mais néanmoins apparente, par où il achève de les séduire. Pour comble de malheur ils se croient saints, et ne songent pas que la piété qui n'a pas toutes ses suites, n'est qu'hypocrisie. Je ne sais quoi disait au cœur de Méianchlhon que la paix et l'unité, sans laquelle il n'y a point de foi ni d'Eglise, n'avait pas d'autre soutien sur la terre que l'autorité des anciens pasteurs. 11 ne suivit pas jusqu'au bout celte divine lumière : tout son fond fut changé ; tout lui réussit contre ses espérances. Il aspirait à l'unité ; il la perdit pour jamais, sans pouvoir même en trouver l'ombre dans le parti où il l'avait été chercher. La réformation procurée et soutenue par les armes lui faisait horreur.; il se vit contraint de trouver des excuses à un emportement qu'il détestait. Souvenonsnous de ce qu'il écrivit au landgrave de Hesse, qu'il voyait prêt à prendre les armes: * Que V. A. pense, » dit-il (680), « qu'il vaut mieux souffrir toutes sortes d'extrémités, que de prendre les armes pour les affaires de l'Evangile. » Mais il fallut bien se dédire de cette belle maxime, quand le parti se fut ligué pour laire la guerre, et que Luther lui-même se fut décl ..ré. Le malheureux Mélanchthon ne put même conserver sa sincérité naturelle; il fallut avec Bucer tendre des pièges aux catholiques dans des équivoques affectées (6S1) ; les charger de calomnies dans la Confession d'Augsbourg ; approuver en public cette confession, qu'il souhaitait au tond de son cœur de voir réformer en tant de chefs : parler toujours au gré d'autrui ; passer sa vie dans une éternelle dissimulation ; et cela dans la religion, dont le premier acte est de croire, comme le second est de confesser. Quelle contrainte 1 quelle corruption ! Mais le zèle du parti remporte; on s'étourdit les uns les autres; il faut nonseulement se soutenir, mais encore s'accroître ; le beau nom de i éformalion rend tout permis, et le premier engagement rend tout nécessaire.

Cependant on sent dans le cœur de secrets reproches, et l'état où l'on se trouve déplaît. Mélanchthon témoigne souvent qu'il se passe en lui des choses étranges, et ne peut bien expliquer ses peines secrètes. Dans le récit qu'il fait à son intime ami Camérarius des décrets de l'assemblée de Spire, et des résolutions que prirent les protestants, lous les termes dont il se sert | our exprimer ses douleurs sont extrêmes. « Ce sont des agitations incroyables, et les douleurs de l'enfer, il en est presque à la mort. Ce qu'il ressent est horrible; sa consternation est étonnante. Durant ses accablements il reconnaît sensiblement combien certaines

(678) Lib. i, epist. 107 ; lit), iv, 70, etc. ((J79j l'asiorut., pari, m, cap. 50, lom. II, col.

(6.80) Lil>. 111, epist. 16; I. iv, eplsl. 110, 111. (081 1 Voy. ci di ssus. liv. iv.

PART X. TIIF.OL. POLEMIQUE. — 11. IllSTOir.E IÏÏ".S VARIATIONS.

gens ont uni (683). » Quand i! n'ose nommer, c'est quoique chef du parti qu'il Faut entendre, et principalement Luther ; ce n'était ras assurément i ar crainte de Rome qu'il écrivait avec tant de précautions, et qu'il gardait tant de mesures; et d'ailleurs il est bien constant que rien ne le troublait tant »|oe re qui se passait dans le parti môme, <u'i tout se faisait par des intérêts politiques, par de sourdes machinations, et par dos conseils violents; en un mot, on n'y traitait que des li</ues que tous les gens de bien, disait-il (683), devaient empêcher. Toutes les affaires de la Réforme roulaient sur ces ligues des princes avec les villes, que l'empereur voulait rompre, et que les princes protestants voulaient maintenir; et voici ce que Mélanolitlion en écrivait àCaii>érarius:«\ous voyez, mon 'cher ami, que dans tous ces accommodements on ne pense à rien moins qu'à la religion. La crainte fait proposer pour un temps et avec dissimulation des accords tels quels, et il ne faut pas s'étonner si des traités de celte nature réussissent mal; car se peut-il faire que Dieu bénisse de tels conseils (684) ï » Loin qu'il use d'exagération en parlant ainsi, on reconnaît même dans .-es lettres qu'il voyait dans le parti quelque chose de pis que ce qu'il en écrivait. « Je vois, »ilit-il (685), « qu'il se machine quelque chose secrètement, et je voudrais pouvoir étouffer toutes nies pensées. » li avait un tel dégoût des princes de son parti et de leurs assemblées, où on le menait toujours, pour trouver dans son éloquence et dans sa facilité des excuses aux conseils qu'il n'approuvait pas. qu'à la fin il s'écriait : « Heureux ceux qui ne se mêlent point des affaires publiques (686)1 » et il ne trouva un peu de repos qu'après que, trop convaincu des mauvaises intentions des princes, il avait cessé de se mettre en peine de leurs desseins (687); mais on le replongeait, malgré qu'il en eût, dans leurs intrigues, et nous verrons bientôt connue il fut contraint d'autoriser par écrit leurs actions les plus scandaleuses. On a vu l'opinion qu'il avait des docteurs du parti, et combien il en était mal satisfait; mais voici quelque chose de plus fort. « Leurs mœurs sont tel les,» dit-il (688), « que, pour en parler très-modérément, beaucoup de gens, émus de la confusion qu'on voit parmi eux, trouvent tout autre état un âge d'or, en comparaison de celui où ils nous mettent. » Il trouvait ces plaies incurables (689; ; et dès son commencement la Réforme avait besoin d'uneautre réforme.

Outre ces agitations, il ne cessait de s'entretenir avec Camérarius, avec Oriandre et les autres chefs du parti, avec Luther même,

Mo

des prodiges qui arrivaient, et des funestes

menaces du ciel irrité. On ne sait souvent CO que c'est ; mais c'est quelque chose de

terrible. Je ne sais toujours quoi qu'il promet à son ami Camérarius de lui dire en particulier, inspire de la frayeur en le lisant (690). D'autres prodiges arrivés vers le temps île In diète d'Ailgsbourg lui paraissaient favorables au nouvel évangile. A Rome le débordement extraordinaire du 'libre, et l'enfuntement d'une mule dont le petit avait un pied de grue; dans le territoire d'Augsbourg la naissance d'un veau à deux têtes, lui furent un signe d'un changement indubitable dans l'état de l'univers, et en particulier de la ruine prochaine de Rome par le schisme (691); c'est ce qu'il écrit très-sérieusement a Luther même, en lui donnant avis que co jour-là on présenterait à l'empereur la confession d'Augsbourg. Voilà de quoi se repaissaient, dans une action si célèbre, les auteurs de cette Confession, et les chefs de la Réforme ; tout est plein de songes et de visions dans les lettres de Mélauciithon, el on croit lire Tite-Live, lorsqu'on voit tous les prodiges qu'il y raconte. Quoi plus ! ô faiblesse extrême d'un esprit d'ailleurs admirable, et hors de ses préventions si pénétrant! les menaces des astrologues lui font peur. On le voit sans cesse elfrayé par les tristes conjonctions des astres; un horrible aspect de Mars le fait trembler pour sa lille, dont lui-même il avait fait l'horoscope. Il n'est pas moins effrayé de la flamme horrible d'une comète extrêmement septentrionale (692). Durant les conférences qu'on faisait à Augsbourg sur la religion, il se console de ce que l'on va si lentement, parce que les astrologues prédisent que les astres seront plus propices aux disputes ecclésiastiques vers l'automne (693). Dieu était au dessus de tous ces présages, il est vrai ; et Mélanchthon le répèle souvent, aussi bien que les faiseurs d'almanachs; mais enfin les astres régissaient jusqu'aux affaires de l'Eglise. On voit que ses amis, c'est-à-dire les chefs du parti, entrent avec lui dans ces réflexions; pour lui, sa malheureuse nativité ne lui promettait que des combats infinis sur la doctrine, de grands travaux et peu de fruits (69'r). Il s'étonne, né sur les coteaux approchant du Rhin, qu'on lui ait prédit un naufrage sur la mer Baltique (695), et appelé en Angleterre et en Danemark, il se garde bien d'aller sur cette mer. A tant de prodiges et tant de menaces des constellations ennemies, pour comble d'illusion, il se joignait encore des prophéties. C'était une des faiblesses du parti, de croire que tout le succès en avait été prédit, et voici une des prédictions des

(682) lib. iv, episl. 80.

(685) Slkid., lib. vui.

(684i Lib. iv, episl. 157

(685) lh,d., 70.

(686) lbid., 85.

(687) lbid., ïï28.

(C.88) Sleid., lib. iv, 712.

(689) lbid., 759.

(608) Lib. h, episl. 89, 269.

(691) Lib. i, episl. 121); m, 69.

(692) Lib. n, episl. 57, U!i; lib. iv, epht. 119, 155, 157, 195, 198, 759, 84*, cic. lbid. 119; ibid, m.

(69i) Lib. il, episl. 118.

(695) lbid., 93.

W7 (JEUVKES COMPLETES DE DOSSUET

plus mémorables qu'on y vante. En l'an 1516, à ce qu'on dit, et un an devant les mouvements de Luther, je ne sais quel corde lier s'était avisé, en commentant Daniel, de dire que la puissance du Pape allait baisser, et ne se relèverait jamais (696). Cette prédiction était aussi vraie que ce qu'ajoutait ce nouveau prophète qu'en 1600 le Turc serait maître de l'Italie et de V Allemagne. Néanmoins Mélanehthon rapporte sérieusement la vision de ce fanatique, et se vante de l'a voir en original entre ses mains, comme le frère cordelier l'avait écrite. Qui n'eût tremble à ce récit? Le Pape est déjà ébranlé par Luther, et on croit le voir à bas. Mélanehthon prend tout cela pour des prophéties ; tant on est faible quand on est prévenu! Après le Pape renversé, il croit voir suivre de près le Turc victorieux, et les tremblements de terre qui arrivaient le confirment dans cette pensée (697). Qui le croirait capable de toutes

ces impressions, si toutes ses lettres n'en étaient remplies? Il lui faut faire cet honneur, ce n'étaient pas ses périls qui lui causaient tant de troubles et tant de tourments ; au milieu de ses plus violentes agitations on lui entend direavec confiance : Nos périls me troublent moins que nos fautes (698). Il donne un bel objet à ses douleurs; les maux publics, et particulièrement les maux de l'Eglise ; mais c'est aussi qu'il ressent en sa conscience, comme il l'explique souvent, la partqu'avaient à ces maux ceux qui s'étaient vantés d'en être les réformateurs. Mais c'est assez parler en particulier des troubles dont Mélanehthon était agité; on a vu assez clairement les raisons de la conduite qu'il tint dans l'assemblée de Smalkakie, et les motifs de la restriction qu'il y mit à l'article plein de fureur que Luther y proposa contre le Pape.

(69G) Mel., l.l). î, epist. 65.

(Ut)?) Ibïd.

(698) LU», iv, epist. 70.

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