ADDITION IMPORTANTE AU LIVRE XJV
Après cette impression achevée, il me tombe entre les mains un livre latin que l'infatigable Jurieu vient de faire éclore, et dont il faut que je rende compte au public. Le titre est : Consultation amiable sur la paix entre les protestants. Il y traite celle matière avec le docteur Danicl-Séverin Scultet, qui, de son côté, se propose d'aplanir les difficultés de relte paix si souvent et si vainement tenlée. La question dont il s'agit principalement est celle de la prédestination et de la grâce. Le luthérien ne peut souffrir ce qui a été défini dans le synode de Dord redit sur les décrets absolus et la grâce irrésistible; il trouve encore plus insupportable ce qu'enseigne le môme synode sur Yinainissibilité de la justice et sur la certitude du salut, n'y ayant rien selon lui de plus impie que de donner, au milieu des plus grands crimes, à l'homme une fois justifié, une assurance certaine que ses crimes ne lui feront perdre ni son salut dans l'éternité, ni même le Saint-Esprit et la grâce de l'adoption dans le temps. Je n'explique plus ees questions, qu'on doit avoir entendues par l'explication qu'où en a vue dans cette histoire (1875), et je dirai seulement que c'est ce qu'on appelle parmi les luthériens le parlicuhrisme des calvinistes : hérésie si abominable, qu'ils ne l'accusent de rien moins que de faire Dieu auteur du péché, et de renverser toute la morale chrétienne en inspirant une pernicieuse sécurité à ceux qui sont plongés dans les plus abominables excès. M. Jurieu ne nie pas que le synode de Dordrecht n'ait enseigné les dogmes qu'on lui impute; il tâche seulement de les purger des mauvaises conséquences qu'on en tire; et il pousse lui-môme si loin la certitude du
(1875) Liv. îx et xiv.
11870; Part. i. c. 8 ; part, h, (î, p. 191 etc. ; S., liv. n, n. 253, 254.
(1877) Ci-dessus, liv. H, col. 572.
OEUTRKS COMF1.. 1>2 BOSSCET. VIII.
salut, qui est lo dogme où nous avons vu que tout aboutit, qu'il dit que l'ôter aux lidèles-, c'est faire de la vie chrétienne une insupportable torture (1S7G). 11 demeure donc d'accord au fond des sentiments imputés aux calvinistes; mais, alin de faire la paix, malgré une si grande opposition dans des articles si importants, après avoir proposé quelques adoucissements, qui ne sont que dans les paroles, il conclut à la tolérance mutuelle. Les raisons dont il l'appuie se réduisent h deux, dont l'une est la récrimination, et l'autre la compensation des dogmes.
Pour la récrimination, voici le raisonnement de M. Jurieu. Vous nous accusez, ditil au docteur Scultet, de faire Dieu auteur du péché; c'est Luther qu'il en faut accuser, et non pas nous : et là-dessus il lui produit les passages que nous avons rapportés (1877), où Luther décide que la prescience de Dieu rend le libre aibitre impossible : « que Judas, par cette raison, ne pouvait éviter de trahir son Maître; que tout ce qui se fait en l'homme de bien et de mal, se fait par une pure et inévitable nécessité; que c'est Dieu qui opère en l'homme tout ce bien et tout ce mal qui s'y fait, et qu'il fait l'homme damnable par nécessité; que l'adultère de David n'est pas moins l'ouvrage de Dieu que la vocation de saint Paul ; enfin qu'il n'est pas plus indigne de Dieu de damner des innocents, que de pardonner comme il l'ait à des coupables (1878). »
Le calvinisme démontre ensuite que Luther ne parle point ici eu doutant, mais avec la terrible décision que nous avons remarquée ailleurs (1879), et qu'il ne permet surec sujet aucune réplique. «Vous, «dit-il-, «qui m'écoutez, n'oubliez jamais que c'est moi qui l'enseigne ainsi; et sans aucune nouvelle recherche acquiescez à cette parole. »
Le luthérien pensait échapper, en disant que Luther s'était rétracté : mais le calviniste l'accable en lui demandant : Où esteetterétrac talion de Luther (1880)? «Il est vrai, poursuit-il, qu'il a prié qu'on excusât dans ses premiers livres quelques restes du papisme sur les indulgences ; mais, pour ce qui regarde le libre arbitre, il n'a jamais rien changé dans sa doctrine » Et, en effet, il est bien certain que les prodiges d'impiété qu'on vient d'entendre n'avaient garde d être tirés du papisme, où Luther reconnaît luimême dans tous ces endroits qu'ils étaient eu exécration.
M. Jurieu est sur cela du même avis que nous, et il déclare (1881) « qu'il a en horreur ces dogmes de Luther, comme des dogmes impies, horribles, affreux et dignes de tout anathème, qui introduisent le manichéisme, et renversent toute religion.» 11 est fâché de se voir forcé de parler ainsi du chef de la ré • forme. «Je le dis,» poursuit-il, *avecdouIeur,
(1878) Jur., part. :i, c. 8, p. 210 et seq. (187îb Ci-dessus, liv. il, col. 575.
(1880) Ji'R., ibid., p. 217, 218.
(1881) Ibid., p. 211, 214 cl scr[.
et je favorise autant que je puis la mémoire de ce grand homme. » C'est donc ici de ces confessions que l'évidence de la vérité arrache do la bouche, malgré qu'on en ait; et enlin l'auteur de la réforme, de l'aveu des réformés, est couvaincu d'être un impie qui blasphème contre Dieu : grand homme, après cela, tant que vous vomirez; car ces titres ne coulent rien aux réformés, pourvu qu'on ait son né le tocsin contre Borne, ftlélanehthon est coupable Je cet attentat qui renverse toute religion. M. Jurieu l'a convaincu d'avoir proféré les mêmes blasphèmes que son maître (1882), et, au lieu de les détester comme ils méritaient, de ne les avoirjamais rétractés que trop mollement et comme en doutant. Voilà sur quels fondements la réforme a été bâtie.
Mais, parce que M. Jurieu semble ici vouloir excuser Calvin, il n'a qu'à jeter les .yeux sur les passages de cet auteur que j'ai marqués dans cette histoire (1883). Il y trouvera c qu'Adam ne pouvait éviter sa chute, et qu'il ne laisse pas d'en être coupable, parce qu'it est tombé volontairement : qu'elle a été ordonnée de Dieu, et qu'elle a été comprise dans son secret dessein (188i). » Il y trouvera « qu'un conseil caché de Dieu est la cause de l'endurcissement; qu'on ne doit point nier que Dieu n'ait voulu et décrété la défection d'Adam, puisqu'il fait tout ce qu'il veut; que ce décret à la vérité fait horreur, mais enfin qu'on ne peut nier que Dieu n'ait prévu la chute de l'homme, parce qu'il l'avait ordonnée par son décret; qu'il ne faut point se servir du terme de permission , puisque c'est un ordre exprès; que la volonté de Dieu fait la nécessité des choses, et que tout ce qu'il a voulu arrive nécessairement; que c'est paor cela qu'Adam est tombé par un ordre de la providence de Dieu, et parce que Dieu l'avait ainsi trouvé à propos, quoiqu il soit tombé par sa faute ; que les réprouvés sont inexcusables, quoiqu'ils ne puissent éviter la nécessité de pécher, et que celte nécessité lour vient par l'ordre de Dieu; que Dieu leur parle, mais pour les rendre plus sourds; qu'il leur met la lumière devant les veux, mais pour les aveugler (1885); qu'il leur adresse la saine doctrine, mais pour les rendre plus insensibles ; qu'il leur envoie des remèdes , mais afin qu'ils ne soient point guéris (1886) . » Que fallait-il ajouter afin de rendre Calvin aussi parfait manichéen que Luther?
Que sert donc à M. Jurieu de nous avoir rapporté quelques passages de Calvin, où il semble dire que l'homme a été libre en Adam, et qu'en Adam il est tombé par sa volonté (1887) ; puisque d'ailleurs il est constant par Calvin même, que cette volonté
d'Adam était l'effet nécessaire d'un ordre spécial de Dieu ? Aussi est-il véritable que ce ministre n'a pas prétendu excuser absolument son Calvin, se contentant de dire seulement qu'à comparaison de Luther il éiait sobre (1888) ; mais on vient de voir ses panik's, qui ne sont pas moins emportées ni moins impies que celles de Luther.
J'ai aussi produit celles de Bèze, qui rapporte manifestement tous les péchés à la volonté de Dieu comme à leur cause première (1889). Ainsi sans contestation ., les chefs des deux partis de la réforme, Luther et Mélanchtond'un côté, Calvin et Bèze de l'autre, les maîtres et les disciples sont également convaincus de manichéisme et a'impiélé; et M. Jurieu a eu raison d'avouer de bonne foi des réformateurs en général, qu'ils ont enseigné que Dieu poussait les méchants aux crimes énormes (1890) .
Le calviniste revient à la charge, et voici une autre récrimination qui n'est pas moins remarquable. Vous nous reprochez, dit-il aux luthériens, notre grâce irrésistible ; mais pour faire qu'on y résiste, vous allez à l'extrémité opposée"; et dissemblable à votre maître Luther, au lieu qu'il ouïrait la grâce jusqu'à se rendre suspect de manichéisme (1891), vous cuirez le libre arbitre jusqu'à devenir demi-pélagiens, puisque vous lui attribuez le commencement du salut. C'est ce qu'il démontre par les mêmes preuves dont nous nous sommes servis dans cette histoire (1892) , en faisant voir aux luthériens que, selon eux, la gi âce de laconversion dépend du soin qu'on prend par soi-même d'entenJre la prédication. J'ai démontré clairement ce demi-pélagianisme des luthériens par le livre Jte ta concorde, et ]>ar d'autres témoignages; mais ie ministre fortifie mes preuves par celles i.e son adversaire ^cultet, qui a dit en autant de mots que « Dieu convertit les hommes lorsque les hommes eux-mêmes traitent la prédication de la parole avec, respect et attention (1893) . » fin effet, c'est en cette sorte que les luthériens expliquent la volonté universelle de sauver les. hommes ; et ils disent avec Scultet, que « Dieu veut répandre dans le cœur de tous les adultes la contrition et la foi vire, à condition toutefois qu'ils fassent auparavant le devoir nécessaire pour convertir l'homme. » Ainsi ce qu'ils attribuent à la puissance divine, c'est la grâce qui accompagne la prédication ; et ce qu'ils attribuent au libre arbitre, c'est de se rendre auparavant, [iar ses propres forces, attentif à la parole annoncée : c'est d\vf, aussi clairement que les demipélagiens aient jamais fait, que le commencement du salut vient purement du libre arbitie; et afin qu'on ne doute pas que ce
(1882; Jir., ibid., p. 24.
S 1885) Ci-dessus, liv. xiv, col. 827 seqq. 1884) Opusc. de prœd., p. "04, 703.
1885) lnstit., m, xxili, I, 7, 8, 9 (1880) Ibid., xmv, n. 13.
(18871 Jeu., ibid., i. ili.
(1888) Ibid.
(1889) Ci-dessus, liv. xiv.col. 827 seqq. 0890) Ibid.
(1891) Jim., ibid., n. 117.
(1892) Ci-dessus, liv. vin, col. 602 seqq.; Ut. xiv, col. 867.
',1895; JuR., p. H".
IWUT. X. TI1E0L. riH.I.MIol t.. II. MSToif'.t. MIS VARIATIONS.
ne soft l'erreur des luthériens, M. Jurieu produit encore un passage de Calixte, où il transi tu ilo mot à mot les propositions cou damnées dans tes demi-pélagiens, | m isqu'î 1
dit en termes formols, <• qu'il reste dans tous 1 <• v hommes i|in»l. | nos forces de l'entendement 0t de te votoiRé, et dos oownaio-
sances n.ic.ii'cl te* ; et que, s'ils en font un Itou usage, eu travai liant autant qu'ils |ietivent
à leur salut, Dieu leur il lera tous tes
moyens nécessaires pour arrivera la perfection où la révélation nous conduit (1891) : » ce qui, encore un coup, l'ait dépendre la grâce de ce que l'homme l'ait précédemment par ses propres forces.
J'ai <iofic eu raison d'assurer que les luthériens sont devenus véritablement domil>élagiens, c'est-à-dire pélagiens dans la partie la plus dangereuse de cette hérésie, puisque c'est celle où l'orgueil humain est te plus Halte. Car ce qu'il y a de plus malin dans le pélagianisme est de mettre enlin le joint de l'homme entre ses mains indépendamment de la grâce. Or c'est ce que l'ont ceux qui, comme les luthériens, font dépendre la conversion et la justification du péi heur d'un commencement qui entraîne tout le reste, et que néanmoins le pécheur se donne à lui-môme purement par son libre arbitre sans la grâce, comme je l'ai démontré, et comme M. Jurieu vient encore de le faire voir par l'aveu des luthériens.
Il ire faut donc point qu'ils se nattent d'avoir échappéàl'anathème qu'ont mérité les pélagiens, sous prétexte qu'ils ne le sont qu'a demi; puisqu'on voit que celte partie qu'ils ont avalée d'un poison aussi mortel que le pélagianisme en contient toute la malignité : par où on peut voir l'état déplorable de tout le parti protestant; puisque d'un coté les calvinistes ne savent ; oint de moyen de soutenir la grâce chrétienne (outre les pélagiens, qu'en la rendant inumis^ible avec tous les inconvénients que nous ayons vus : et que, d'autre part, les luthériens croient ne pouvoir éviter ce détestable particularisme de Dordrechl et des calvinistes, qu'en devenant pélagiens, et en abandonnant le salut de l'homme à son libre arbitre.
Le calviniste poursuit sa pointe; et, ditil aux luthériens, il 7i'est pas possible de dissimuler votre doctrine contre la nécessité des bonnes œuvres. « Je ne veux pas, -> poursuit-il (1895), «allerrechercherlesdures propositions de vos docteurs anciens et modernes sur ce sujet-là. » Je crois qu'il avait en vue le décret de Woruis, où nous avons remarqué qu'il fut décidé que les bonnes œuvresnesont pasnécessairesausalutv189G).
Âlais, sans s'arrêter à cette assemblée et aux autres semblables décrets des luthériens, j'observerai seulement, dit-il à Scultet(t8971,
ce «pie vous a>o/. enseigné VOU -même : ii qu'il ne nous est permis de donner ans pauvres aucune aumône, pas même une obole, dans le dessein d'obtenir le pardon de nos péchés; » et encore : « que l'habitude et l'exercire de la vertu n'Osl pas absolument nécessaire aux justifiés pour être sauvés; que l'exercice de l'amour de Dieu, ni dans le cours de la vie, ni môme à l'heure de te mort, n'est la condition nécessaire, sans laquelle on ne puisse pas être sauvé : » enlin, que « ni l'habitude ni l'exercice de la vertu n'est nécessaire au mourant pour obtenir la rémission de ses péchés; >, c'est-à-dire « qu'un homme est sauvé, comme conclut le ministre, sans avoir fait aucune bonne œuvre, ni à la vie ni à la mort. »
Voilà de justes et terribles récriminations, et le docteur Scultet ne s'en tirera jamais : mais en voici encore une qu'il ne faut pas oublier Yousnous objectez comme un crime, lui dit M. Jurieu , la certitude du salut établie dans le synode de Dordrechl : mais vous, qui nous l'objectez, vous la tenez vousmêmes. Là-dessus il produit les thèses où le docteur Jean Gérard , te troisième homme de la Réforme après Luther et Chemnice , si l'on en croit ses approbateurs, avance cette proposition : « Nous défendons con're les papistes la certitude du salut comme étant une certitude de foi (1S98;. » Et encore : « Le prédestiné a le témoignage de Dieu en soi , et il se dit en lui-même: Celui qui m'a prédestiné de toute éternité m'apjelle, et me justifie dans le temps par sa parole. » Il etî vrai qu'il a écrit ce qu'on vient de voir , et d'autres choses aussi fortes rapportées par M. Jurieu (1899) : elles sont familières aux luthériens. Mais ce ministre leur reproche avec raison qu'elles ne s'accordent pas avec leur dogme de Vatnissibilité de la justice, qu'ils regardent comme capital : c'est aussi ce que j'ai marqué dans cette histoire (1900), et je n'ai \)&i oublié le dénoûment que proposent tes luthériens , et même te docteur Gérard; mais je ne garantis pas les contradictions que le ministre Jurieu leur reproche en ces termes (1901): « C'est une chose incroyable que des gens sages , et qui ont des yeux, soient tombés dans un si prodigieux aveuglement, que de croire qu'on so:t assuré de son salut d'une certitude de foi , et qu'en même temps le vrai fidèle puisse déchoir de la foi et du salut éternel. » Il prend de là occasion de leur reprocher que toute leur doctrine est contradictoire, et que leur uitiversalisme, introduit contre tes principes de Luther, a mis une telle confusion dans leur théologie, « qu'il n'y a personne qui ne sente qu'elle n'a plus aucune suite; qu'elle ne se peut accorder avec elle-même ; et qu'il ne leur reste aucune excuse (1902).*
(1894) Jcr , p. 118, Calixt. Epk.
llt*95) Jir.. part, n, c. 2, p. 245.
(1896/ Ci-dessus, liv. vm, col. 593 seqip
(1897) Jir., ibid., p. 245, 444.
(1898) Jcit., paît, i, c 8. p. 128, 129;<jr.iur.p., De elect. ci réf., cap. 15: Thés., 2t0, 211.
(1899) Jl-r., ibid., p. 129.
(1900) Ci-dessus, liv. m, col. 417; liv. vm, roi. 607, 608.
(1901) Ibid.
(1902) Jib-, ibid., p. 219; et '.29 . 154 , 13S.
rrâ
Voilà connue ces messieurs se traitent quand ils s'accordent; que ne font-ils pas quand ils se déchirent !
Outre ce qui regarde la grâce, le ministre reproche encore, avec force aux luthériens le prodige il'e l'ubiquité, «digne,» dit-il (1903), «de tous les éloges que vous donnez aux décisions de Dordreclit : monstre affreux, énorme et horrible, d'une laideur prodigieuse en lui-même, et encore plus prodigieuse dans ses conséquences ; puisqu'elle ramène au monde la confusion des natures en Jésus-Christ ; et non-seulement celle de l'âme avec le corps , mais encore celle de la divinité avec l'humanité, et en un mot l'eutvchianisme détesté unanimement de toute l'Eglise. »
il leur fait voir qu'ils ont ajouté a la Confession d'Augsbourg ce monstre de l'ubiquité , et à la doctrine de Luther leur excessif universalisme qui les a fait revenir à l'erreur des pélagiens. Tous ces reproches sont très-véritables , comme nous l'avons fait voir (1904); et voila les luthériens, les premiers de ceux qui ont pris la qualité de réformateurs , convaincus par les calvinistes d'être tout ensemble pélagiens en termes formels, et eutychiens, par des conséquences à la vérité , mais que tout le monde voit (1905) , et qui sont aussi claires que le jour.
Après toutes ces vigoureuses récriminalions, on croirait que le ministre Jurieu va conclure à détester dans les luthériens tant d'abominables excès , tant de visibles contradictions , un aveuglement si manifeste ; point du tout. 11 n'accuse les luthériens de tant d'énormes erreurs que pour en venir a la paix , en se tolérant mutuellement, maigre les erreurs grossières dont ils se convainquent les uns les autres.
C'est donc ici qu'il propose cette merveilleuse compensation, et cet échange de dogmes où tout aboutit à conclure: « Si notre particularisme est une erreur, nous vous offrons la tolérance pour des erreurs beaucoup plus étranges (1906). » Faisons la paix sur ce fondement, et déclarons-nous mutuellement de lidèles serviteurs de Dieu, sans nous obliger de part ni d'autre à rien corriger dans nos dogmes. Nous vous passons tous les prodiges de votre doctrine ; nous vous passons celte monstrueuse ubiquité; nous vous passons votre demi-pélagianisuie qui met le commencement du salut de l'homme purement entre ses mains (1907); nous vous passons ce dogme affreux qui nie que les bonnes œuvres et l'habitude de la charité, non plus que son exercice , soient nécessaires au salut, ni à la vie , ni à la mort (1908) ; nous vous tolérons, nous vous recevons à la sainte lable, nous vous reconnaissons pour enfants de Dieu malgré ces erreurs; passez-nous donc aussi , et passez au synode de Dor-
(1903) lm.,ibid., p. 24!.
(190i) Ci-dessus, liv. vin, col. 001.
(19(15) Jlr ,Md.
(190!) Jim., part, n, c. Set seq. 10, 11, p. 240.
(1997) II)., paît i, c. 3, p. 123.
(1908"' lu., part, il, c. 2, p. 243.
drechl, et ses décrets absolus avec sa grâce irrésistible , et sa certitude du salut avec son inamissibilité de la justice , et tous nos autres dogmes particuliers, quelque horreur que vous en ayez.
Voilà le marché qu'on propose , voilà ce qu'on négocie à la face de tout le monde chrétien : une paix entre ('es Eglises qui se disent non-seulement chrétiennes, mais encore réformées, non pas en convenant de la doctrine qu'elles croient expressément révélée de Dieu , mais en se pardonnant mutuellement les plus grossières erreurs.
Quel sera l'événement de ce traité? Je veux bien ne le pas prévoir: mais je dirai hardiment que les calvinistes n'y gagneront rien , que d'ajouter à leurs erreurs celles des luthériens, dont ils se rendront complices en recevant à la sainte table, comme de véritables enfants de Dieu , ceux qui font profession de les soutenir. Pour ce qui est des luthériens , s'il est vrai, comme l'insinue M. Jurieu (1909) , qu'ils commencent pour la plupart à devenir plus traitables sur le point de la présence réelle, et qu'ils offrent la paix aux calvinistes , pourvu seulement qu'ils reçoivent leur universalisme demi-pélagien ; tout l'univers sera témoin qu'ils auront l'ait la paix en sacrifiant aux sacramentaires ce que Luther a le plus défendu contre euxjusqu'à la mort, c'est-à-dire la réalité ; et en leur faisant avouer ce que le même Luther déleste le plus, c'est-à-dire le pélagianisme , auquel il a préféré l'extrémité opposée, et l'horreur de faire Dieu auteur du péché.
Mais voyons encore le moyen que propose M. Jurieu pour parvenir à ce merveilleux accord. « Premièrement, » dit-il (1910), « ce [deux ouvrage ne se peut faire sans le secours des princes de l'un et de l'autre parti; parce que, poursuit-il, toute la réforme s'est faite par leur autorité. » Ainsi on doit assembler , pour le promouvoir, « non des ecclésiastiques toujours trop attachés à leurs sentiments, mais des politiques (1911), » qui apparemment feront meilleur marché de leur religion. Ceux-ci donc « examineront l'importance de chaque dogme, et pèseront avec équité si telle et telle proposition , supposé que ce soil une erreur, n'est pas capable d'accord, ou ne peut pas être tolérée (1912): » c'est-à-dire qu'il s'agira dans celte assemblée de ce qu'il y a de plus essentiel dans la religion, puisqu'il y faudra décider ce qui est fondamental ou non ; ce qui peut être ou ne peut pas être toléré. C'est la grande difficulté : mais dans cette difficulté si essentielle à la religion, « les théologiens parleront comme des avocats, les politiques écouteront et seront les juges sous l'autorité des princes (1913). » Voilà donc manifestement les princes devenus souverains arbitres
(1909) Pari, il, c 12, p. 281.
(1910) Jifi., pari, n, p. 2G0, n. 1.
(1911) le, ibid., p. 200, n. 4.
(1912) Ibid., p. '209, il. 8.
(1913) Ibid.
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PART. V 1111.01.. POLEMIQI l
m. iimouw. i»ts varia noxs.
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do la religion , et l'essentiel de la foi remis absolument enlre leurs mains. Si c'esl là une religion, ou un roncerl politique , je m'en rapporte au Ici leur.
Cependant il faut avouer que la raison qu'apporte M. Jurieu pour tout déférer ans princes est convaincante, puisqu'en ell'ct , comme il vient de dire, toute la n:fonnr .l'est faite par leur autorité, (l'est ce que noua avons montré par toute la suite de cette histoire: mais enfin on ne pourra plus disputer ce fait . si honteux a nos réformés. M. Jurieu le reconnaît en termes exprès, et il ne faut [>ius s'étonner qu'on accorde aux princes l'autorité de juger souverainement d'une réforme qu'ils ont faite.
C'est pourquoi le ministre a mis pour fondement de l'aeeord , « qu'avant toute conférence et toute dispute les théologiens des deux partis feront serment d'obéir aux jugements des déléguésdes princes, et de ne rien faire contre l'aeeord. » Ce sont les princes et leurs délégués qui sont devenus infaillibles; D!i jure par avance de leur obéir, quoi qu'ils ordonnent; il faudra croire essentiel ou indifférent, tolérable ou intolérable dans la religion ce qu'il leur plaira, et le fond du christianisme sera déeiilé par la politique.
On ne sait plus en quel pays on est, ni si ce sontdes Chrétiens qu'on entend parler, quand on voit le fond de la religion remis à l'autorité temporelle, et les princes en devenir les arbitres. Mais ce n'est pas loul : i! faudra eniin convenir d'une Confession de foi, et ce devait être le grand embarras; mais l'expédient est facile. On en fera une en termes si vagues et si généraux, que tout ie monde en sera content (1911). Chacun dissimulera ce qui déplaira à son compagnon : le silence est un remède à tous maux: on se croira les uns les autres tout ce qu'on voudra dans son cœur, pélagiens, eut) chiens, manichéens; pour.vu qu'on n'en dise mot , tout ira bien , et Jésus-Christ ne manquera pas de tépuler les uns et les autres pour des Chrétiens bien unis. Ne disons rien ; déplorons l'aveuglement de nos frères , et prions Dieu que l'excès de l'égarement leur fasse enfin ouvrir les veux à leur erreur.
En voici le comble. Nous avons vu ce que Zwingle et leszwingliens, Calvin et les calvinistes ont cru de la Confession d'Augsbourg; comment dès son origine ils refusaient de la souscrire, et se séparèrent de ses défenseurs : comment dans toute la suite ceux de France, en la recevant dans tout le leste, ont toujours excepté l'article x où il est parlé de la Cène (1915). On a vu entre autres choses ce qui eu fut dit au colloquo de Poissy (1910) ; et on n'a pas oublié ce que Calvin écrivait alors tant de la mollesse que de la brièveté' obscure et défectueuse de celte Confession : ce qui faisait, dit-il, « qu'elle déplaisait aux gens de bon sens, et même
que Mélanchlhon son autour s'était souvent repenti do l'avoir dressée. » Mais maintenant que m- peut point l'aveugle désir de s'unir aux luthériens? On est prêt à souscrire à cette Confession, car on sent bien que les luthériens ne s'en départiront jamais.£h bien 1 dit notre ministre ( 1947 ), « ne faut-il que la souscrire ? L'affaire est faite : nous sommes prêts à la souscription, pourvu que vous vouliez nous recevoir. » Ainsi cette Confession si constamment rejetée depuis cent cinquante ans, tout a coup, sans y rien changer, deviendra la règle commune des calvinistes, comme elle l'est des luthériens; à condition que chacun aura son intelligence, et y trouvera ce qu'il a dans l'esprit. Je laisse au lecteur à décider lesquels paraissent ici les plus à plaindre, ou des calvinistes qui tournent à tout vent, ou des luthériens dont on ne souscrit la Confession que dans l'espérance qu'on a d'y trouver ses fantaisies à la faveur des équivoques dont on l'accuse. Chacun voit combien serait vaine, pour ne rien dire de pis, la réunion qu'un propose : ce qu'elle aurait de plus réel , c'est enfin, comme le dit M. Jurieu (1918), « qu'on pourrait faire une bonne ligue et que le parti protestant ferait trembler les papistes.» Voilà ce qu'espérerait M. Jurieu, et sa négociation lui paraîtrait assez heureuse, si, au défaut d'un accord sincère des esprits, elle pouvait les unir assez pour mettre en feu toute l'Europe: mais par bonheur pour la chrétienté les ligues ne se font pas au gré des docteurs.
Dans cette admirable négociation il n'y a rien de plus surprenant que les adresses dont s'esl servi M. Jurieu pour fléchir ladureté des luthériens. Quoi I dit-il, serez vous toujours insensibles à la complaisance que nous avons eue de vous passer la présence corporelle? « Oulre toutes les absurdités philosophiques qu'il nous a fallu digérer, combien périlleuses sont les conséquences de ce dogme (1919) ! » Ceux-là le savent, poursuit-il, qui ont à soutenir en France ce reproche continuel : « Pourquoi rejeter les Catholiques, après avoir reçu les luthériens? Nos gens répondent : Les luthériens n'ôtent pas la substance du pain ; ils n'adorent pas l'Eucharistie ; ils ne l'offrent pas en sacrifice, ils n'en retranchent pas une partie. Tant pis pour eux, nous dit-on, c'est en cela qu'ils raisonnent mal, et ne suivent pas leurs principes. Car si Je corps de Jésus-Christ est réellement et charnellement présent, il faut l'adorer, il faut l'offrir à son Père : s'il est présent, Jésus-Christ est tout entier sous chaque espèce. Ne dites pas que vous niez ces conséquences; car enfin elles coulent mieux et plus naturellement de votre dogme que celles que vous nous imputez. J) est certain que votre doctrine sur la Cène a été le commencement de
(1914) JtR., ibid.
f.1915) Ci-dessus,
63'J, (iia seqq.
c. Il, p. -251 et scq. ; e. 12, liv. ni, cul. 505; liv. i\, col.
(1916) Ibid., liv. ix, col. Gi2. 613.
(1917) Jir ., part, n, c. 15, p. 27i>. (1018) Jbid.,p. 262.
(1919) Ibid.. p. 240.
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CEI VUES CUMPLE1ES DE BOSSLET.
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l'erreur : le changement de substance a été fondé là-dessus : c'est sur cela qu'on a commandé l'adoration, et il n'est pas aisé de ^'en défendre : la raison humaine va là, qu'il faut adorer Jésus-Christ partout où il est. Ce n'est pas que cette raison soit toujours bonne; car Dieu est bien dans le bois et dans une pierre, sans qu'il faille adorer la pier re ou le bois : mais enfin l'esprit va là par son propre poids, » et aussi naturellement que les éléments, à leur centre;, il faut un grand effort pour l'empêcher de tamr berdans re précipice (ce pFecipice, c'est d'adorer J^sus-Christ où il est): «. et je ne doute nullement, » poursuit notre auteur, «que les simples n'y retombassent parmi vous, s'ils n'en étaient empêchés par les disputes continuelles avec les papistes. » Ouvrez les yeux, ô luthériens, et permettez que les catholiques à leur tour vous parlent ainsi : Nous ne vous proposons pas d'adorer du bois ou de la pierre à cause que Dieu y est ;. nous vous proposons d'adorer Jésus-Clirisl eu vous avouez qu'il se rencontre par une p:é>ence si spéciale attestée par un témoignage si particulier et si divin : la raison va là naturellement, l'esprit y est porte par son propre poids. Les gens simples et qui ne sont pas contentieux suivraient une pente si naturelle, si des disputes continuelles ne les retenaient ; et ce n'est que par un esprit de contention qu'on s'empêche d'adorer Jésus-Christ où on le croit si présent.
Telles sont les conditions de l'accord qui se traite aujourd'hui entre les luthériens et les calvinistes; tels sont les moyens qu'on n pour y parvenir, et telles sont les raisons dont on se sert pour persuader et attendrir les luthériens. Et que ces messieurs n'aillent fias penser que nous eu parlions comme nous faisons par quelque crainte que nous ayons de leur accord, qui après tout ne sera jamais qu'une grimace et une cabale ; car enfin se persuader les uns les autres est une cho>e jugée impossible, même par M. Jurieu. «Jamais,» dit-il (1920), « aucun des partis ne se laissera mener en triomphe, et proposer un accord entre les luthériens et
les calvinistes, à. condition que l'un des partis renonce à sa doctrine, c'est de même que si on avait proposé pour moyen d'accord aux Espagnols de remettre toutes leurs provinces et toutes leurs places entre les mains des Français. » Ce'a, «dit-il, n'est ni juste, ni possible. » Qui ne voit,, sur ce fondement, que les luthériens et les calvinistes sont deux nations irréconciliables et incompatibles dans le fond ?Ils peuvent faire des ligues : mais qu'ils puissent jamais parvenir à un accord chrétien par la conformité de leurs sentiments, c'est une folie manifeste de le. croire. Us diront néanmoins toujours, et autant les uns que les autres, que les Ecritures sont claires, quoiqu'ils sentent dans leur conscience que seules elles ne peuvent terminer le moindre doute.; et tout ce qu'ils pourront faire, c'est de s'accorder, et dissimuler ce qu'ils croiront être la vérité clairement révélée de Dieu, ou en tout cas de l'envelopper, comme on l'a tenté mille fois dans des équivoques.
Qu'ils fassent donc ce qu'il leur plaira, et ce que Dieu permettra qu'ils fassent sur ces vains projets d'accommodement; ils seront éternellement le supplice et l'aillicljon les uns des autres : ils se seront les uns aux autres un témoignage éternel qu'ils ont usurpé malheureusement le titre de réformateurs, et que la méthode qu'ils ont prise pour corriger les abus ne pouvait tendre qu'à la subversion du christianisme.
Mais voici quelque chose de pis pour eux. Quand ils seraient parvenus à cette tolérance mutuelle, nous aurons encore à leur demander en quel rang ils voudront mettre Luther et Calvin, qui font Dieu en termes exprès auteur du péché, et par là se trouvent convaincus d'un dogme que leurs disciples ont maintenant en horreur. Qui ne voit qu'il arrivera de deux choses l'une, ou qu'ils mettront ce blasphème, ce manichéisme, cette impiété qui renverse toute religion parmi les dogmes supportables, ou qu'enfin, pour un opprobre éternel de la réforme, Luther deviendra l'horreur des luthériens» et Calvin des calvinistes.
(1920i Jin., pan. u, c. 1, p. 1ÔS, 141.