CHAPITRE III
Ce que c'est que la justification selon les principes des adversaires. — Les fondements ruineux de leur doctrine.
Certainement il n'est pas possible d'expliquer la confiance au Libérateur par des maximes plus évangéliques. Hais entrons plus profondément en cette matière, afin que la comparaison de notre doctrine avec celle de nos adversaires fasse voir aux personnes sincères, que les ministres ont obscurci les mérites de Jésus-Christ, et perverti les Ecritures divines : et afin que cette vérité paraisse en son jour, exposons nettement quelle est leur créance.
Ils n'expliquent pas comme nous ce que c'est que la justification du pécheur ; car ils enseignent qu'elle n'ùte pas les péchés, mais qu'elle les couvre : et c'est pourquoi, justifier selon eux, c'est déclarer juste, tenir et reconnaître pour juste ; ce sont les paroles de Dumoulin en son Bouclier de la Foi(63). De sorte que la justification, selon ce principe, c'est une action de Dieu comme juge, par laquelle étant satisfait de l'oblatiou volontaire de Jésus-Christ, il prononce en notre faveur, et déciare qu'il ne poursuivra pas la vengeance des crimes dont nous étions convaincus.
De là il s'ensuit manifestement que la justification ainsi exposée ne changeant point l'âme du pécheur, elle n'a rien de plus excellent que ce que nous voyons pratiquer dans les tribunaux de justice. Aussi Dumoulin dit au lieu allégué, que « justifier, c'est déclarer juste, eu même sens qu'un
homme accusé d'un crime, est renvoyé absous et justifié. »
L'Eglise catholique assure au contraire (pie Dieu nous justifie par notre Sauveur en détruisant le péché en nous, et en nous communiquant la justice; et conséquemnient que justifier, c'est faire qus de pécheurs nous devenions justes.
Mais, afin que nous comprenions en quoi consiste précisément lu difficulté, nous observerons en ce lieu , que les ministres pressés par les saintes lettres sont contraints de s'approcher de notre doctrine. Nous disons que Dieu, en nous pardonnant, nous change intérieurement et nous renouvelle. Les adversaires ne le nient pas; et le sieur Ferry en son Scolaslique orthodoxe enseigne qu'il « a été nécessaire de nous donner une grâce inhérente, par laquelle notre volonté tût délivrée du péché dans lequel elle était détenue (54). » Voici donc quel est lo point contesté. Dumoulin et ses collègues condamnent le concile de Trente et l'Eglise de ce qu'elle « entend par justifier, régénérer et sanctifier, et par justification, régénération et sanctification (55). » Pour eux, ils distinguent ici double grâce. L'une est celle par laquelle Dieu nous déclare justes, qui n'est qu'un acte judiciaire, à ce qu'ils estiment, qui ne change pas le pécheur, mais seulement le prononce absous; et c'est ce qu'ils appellent justification. L'autre grâce, dit Dumoulin (5G), « c'est la régénération et renouvellement intérieur par le Saint- Esprit ; lequel changement est une autre naissance et une conformation d'un nouvel homme fait à l'image du Fils de Dieu. » C'est ce qu'ils disent que l'Ecriture appelle régénération et sanctification. Le sieur Ferry approuve cette distinction en sou livre du Désespoir de la Tradition, chap. 6.
L'Eglise catholique ne comprend pas cette subtilité superflue ; elle procède plus simplement : elle recherche les Ecritures aveu les anciens docteurs orthodoxes; et elle n'y remarque aucune raison sur laquelle celte distinction puisse être fondée. C'est néanmoins tout le sujet du procès que les ministres nous font sur celle matière.
Avant qu'approfondir celte question, et qu'établir la vérité catholique pur l'autorité des lettres sacrées et de l'antiquité chrétienne, il me semble h propos de considérer les fondements principaux de nos adversaires, afin que tout le monde connaisse combien leur créance est mal appuyée.
lis disent que le mot de justifier est pris très-souvent dans les Ecritures Uaus le sens
(pie remitti, neque vernissa unquaiu fuisse peccala nisi gaiis ili\ina niisericordia proplcr Clnisiuin. (Conc. Tiïd., soss. 6, cap. 9.)
(51) Eflîcieiis , misericors Deus , qui gratuito alituit et sancttfieat... meriloria auteni , diiectissiiiuis Unigenilus suii», Dominas nosler Jésus Chrislus, qui cuiii esseiiius iniuiici,, propter nimiam cliaritalem qua dilexil nus... nobis juslilicationeni nipruit , il pio uoliis l'eo 1 atri satisfecit. (Ibid.,. cap. 7.)
(52) Gratis justilicari ideo dicimur, quia niliil eOrum qu;e juslilicationeni prœcedunt, sive (ides, sive opéra, ipsain juslilicalionis graliam proineretur : si eniin gratia est, jani non ex operilms; alioquin; ut idem aposlolus inquit, gratia jau; non est gratia. (Ibid., cap. 8.)
(55) Sect. 43.
(54) Cap. 32.
(55) Bouclier de tii foi, secl. 43.
;Mv Ibid., sect. 29.
(JtlYiiLS COMPLETES Di; ISOSSIET.
jiuquel ils l'exposent, ce que nous leur accordons sans difficulté. Mais qui ne sait que dans les divins livres un même terme n'a pas toujours une signification uniforme, et que le lieu, le sujet et les circonstances y apportent une ditférence notable? C'est par ces circonstances bien examinées que nous leur montrerons, dans les saintes lettres, que la justification du pécheur ne se prononce pas au dehors, mais qu'elle s'opère au dedans par l'infusion de la grâce.
Ils ajoutent que le terme de justifier a été tiré du Palais, où il signifie absoudre par un acte judiciaire; de sorte qu'à leur avis, il doit retenir sa signification naturelle, et ils confirment leur raisonnement par l'autorité de l'Apôtre, lequel, aux Romains, y, vin, et ailleurs, oppose le mot de justifier à celui d'accuser et de condamner , qui sont sans difficulté termes de justice. C'est là leur argument le plus fort, et toutefois il est très-défectueux. Car supposé même qu'il soit véritable que le mot de justifier soit pris du Palais, n'est-ce pas raisonner faiblement de croire qu'il faille toujours le restreindre à la signification du Palais ? Que si nos adversaires s'opiniâlrent à ne vouloir iioint sortir du barreau, qu'ils nous disent en quel tribunal et devant quel juge il faut .••'appliquer par la foi la sentence qui nous absout, comme ils enseignent qu'il est nécessaire dans la justification du pécheur? l'u moins avoueront-ils en ce lieu, que la comparaison du Palais n'est pas si exacte, qu'il n'y ait des différences notables. Prenons donc un autre principe, et disons qu'il n'est fias nouveau dans les Ecritures, que diverses façons de parler, prises originairement îles choses humaines, soient élevées à un sens plus auguste lorsqu'on les applique aux divines. Vos noms, dit le Sauveur Luc. x, 20 j , sont écrits au ciel : c'est une similitude tirée de la coutume ancienne • l'écrire dans les rôles publics ceux à qui on donnait le droit de bourgeoisie. Mais ces noms et ctle écriture appliquée aux mystères divins, passe à une signification plus ♦'■minenlc, et désigne l'ordre immuable des décrets de Dieu, par lesquels il nous donne droit dans la sainte cité de Jérusalem. Toute ("Ecriture est pleine de pareils exemples. ^'ous lisons au livre des Psaumes : Dieu a 'lit, et les choses ont été faites; il a commandé, et elles ont été créées. (Psal. cxlviii, 5.) 11 serait ridicule de s'imaginer que Dieu commande premièrement, et après, que ses ordres soient exécutés, comme il se pratique parmi les hommes. Le commandement signifie ici l'action môme toute-puissante, par laquelle il exécuie tout ce qu'il lui l>lall dans le ciel et dans la tene. Ne puisje pas raisonner de la même sorte de la justification du pécheur, et dire que le Père éternel, apaisé par la mort de son Fils unique, prononce comme il appartient à un Dieu, comme celui dont la seule parole met tout fetlet par sa vertu propre ! Tellement que l'homme prononce en déclarant juste Celui qui a été accusé; et Dieu prononce
en le faisant juste. Certes cette manière de justifier est d'autant plus digne de Dieu, qu'elle n'appartient qu'à lui seul, parce que c'est une œuvre de toute-puissance.
De là, il est aisé de connaître d'où vient que le mot de justifier, selon le style du saint Apôtre, est opposé à celui de condamner. Ce n'est pas que Dieu nous justifiant, nous délivre seulement de la damnation; niais c'est qu'en effaçant le mal de la coulpe, il nous exempte du mal de la peine.
Voilà les principaux fondements de la doctrine de nos adversaires, desquels certes la faiblesse est toute visible. Mais après que nous avons découvert l'erreur, proposons la vérité catholique toute pure et toute sincère, telle que le concile de Trente, suivant les traces des anciens docteurs, l'a puisée dans les Ecritures divines, pour célébrer la gloire de Dieu et les infinis mérites du Sauveur des Ames. Kendez-vous attentif, lecteur chrétien, à la théologie la plus sainte et la plus céleste que l'Eglise catholique nous ait enseignée. C'est ici que rous apprendrons à honorer la dignité du sang précieux qui nous a réconciliés.