BOLOGNE
Le lendemain je passai la frontière des Etats-Pontificaux, cl j'arrivai à Bologne vers midi. Les arcades qui bordent les ruts me firent songer à celles de lieriic , ((uoique ces dernières soient moins élevées el d'un style moins pur. \ ous apprendrez avec élonnemenl (|ue ce genre de conslruclion est une précanlion prise contre les neiges. Bologne se trouve au cœur de l'Italie; mais sur le versant septentrional des Apennins, et les rues soiif souvent encombrées de neige.
A une lii'ue de la côte, sur une hauteur, s'élève une église appelée la Madona di Sanio Luca. On s'y rend par une belle galerie eu portique, formée de sept cents arcades, ce qui rend le pèlerinage trcscommode. C'est un des plus grands monuments <le la dévotion des Italiens à la sainte Vierge ; mais il ne doit son existence ([u a la générosité des h.ibîtants de Bologne. Ils n'ont rien épargné pour augmenter le concours, et pour qu'on pût y aller sans craindre les injures du temps. On voit à l'entrée de cette vaste construction qu'elle fut commencée par le cardinal Buouacorsi, légat du pape, en IG7Ô. Plusieurs .seigneurs firent bâtir un certain nombre d'arcades, el y o:il fait apposer leurs armes. Leur exemple a été suivi par les bourgeois opulents , les corps cl communautés y ont fait bâtir à leur lour, jusqu'aux domestiques se sont cotisés afin d'y contribuer, ceux même » qui leurs facultés ne permellaienl pas d'en faire autant se ckargeaient de briques qu'ils y portaient en allant en pèlerinage. Cette galerie passe à moitié chemin sur une arcade ^^ous laqu lie traverse la grande roule. Il y a sur celte arcade un pavillon décoré, en dehors d'un ordre ionique, et en dedans d'un ordre dorique, p>r liibiena. Comme à cet endroit le chemin devient trop roide pour les voitures, on y a praii(|ué des écuries où les pèlerins peuvent laisser leurs chev.iux pour eontin.ier leur route à ]>icd. Du moment i|u'on sort du p..villun o;i ne cesse de monter sous celle g.ilerie juscpi'a ce qu'on soit arrivé au sommet du luonl Guardi, sur lequel se trouve l'église de la Santa Maduua.
Le plan de cet édifice est une croix grecque avec une coupole au milieu : il est un peu dans le goût de la Supcrgua. Son intérieur Cst beau et décoré de grandes colonnes eanneUes d'ordre ionique; on y conserve au-dessus du mailre-aulel , d.ns une châsse couverle de pierreries, le portrait de la sainte \ierge, peint, a ce (|ue l'on dit, par saint Luc. Les religieux dominicains, <|ui la desservent, ne font voir cette image qu'en surjilis et en élole, récitaiil des prières, et avec des cierges allumés. C'est une toile de moyenne grandeur, ou la Vierge est peinte en buste : sa tèlc est d'un noir brun . elle a un grau 1 nez aquilin et de g'rands traits ; l'enfant Jésus estde même couleur. Le caractère Ce celle \ ierge , quoique chargé, n'est pas absolument mauvais. Le mur où sa châsse est appliquée est couvert de eouruiuies, de cœurs, de jambes, de bras, pieds et mains d'argent, (|u'on y olTre de toutes jiarls en ex-voUi. On attache les dernières utYrandes en bas, el quand la suriace du mur n'en peut plus contenir, Ics religieux iomlent, au profit de l'église, celles qui sont les plus élevées.
On remarque à Bologne des pièces anatomiqnes eu cire <|ui peuvent être utiles .a l'étude, mais dont l'horrible vérilé fait mal au cœur. On en trouve à Paris de semblables, qui ne sont ni moins parfaites ni moins repoussantes.
Bologne s'enorgueillit de possède- deux tours penchées , dont l'une s'écarte de la perpendiculaire de m.uiiere .i faire frémir les passants; mais elles n'ont guère plus de valeur artistique que les cheminées d'une manufacture. On voit parfois des enfants entasser des brajucs,
SOUVENIRS D'ITALIE
comme pour savoir jusqu'à quel point une ligne passant par le centre de gravité peut tomber en dehors de la base. Ces monceaux de tuiles semblent avoir fourni le modèle des tours de Bologne, enfantillages sur une grande échelle, qui succèdent aux grandes conceptions d'un peuple, quand il approche de la décadence.
ISologne donne une idée des richesses de l'Italie, sous le rapport des palais et des beaux-arts; sa vénérable et célèbre université a décliné graduellement, mais elle possède encore de nobles restes de son antique splendeur. Un grand nombre de descendants des premières familles d'Italie résident dans cette cité gothique ; la société y est agréable: mais peut-on en parler, quand on s'arrête en passant dans une taverne ?
LES APENMNS.
Après le dîner, mon cocher Gaspard vint me rendre visite ; il avait la mine allongée, et ce n'était pas sans raison, car il .avait appris que vingt voitures devaient le lendemain traverser les montagnes; c'était une fâcheuse conjoncture : nous étions exposés à mourir de faim ou à ne vivre que de châtaignes, nourriture habituelle des montagnards italiens. En outre, nous ne connaissions sur la route qu'une seule maison oii il fût possible de coucher. Gaspard promettait bien de ne se laisser dépasser par personne tant qu'il serait en route; mais ceux qui voyageaient en poste avaient l'avantage de ne pas s'arrêter, et devaient infailliblement atteindre avant nous le plateau.
Afin de devancer nos concurrents, nous partîmes à la pointe du jour; et après avoir parcouru une route immense, entre des monticules arides, nous arrivâmes les premiers au gîte, oii il n'y avait que de détestable café, de mauvais pain, du beurre qui sentait le suif, et des côleleltcs qui avaient une odeur de graillon.
— Ceux qui vont nous succéder sont à plaindre, me dit Gaspard ; et les voilà !
En effet, cinq ou six voitures gravissaient péniblement la côte.
Je me hâtai d'ordonner le départ; peu de temps après avoir quitté l'auberge, du haut du siège oii j'étais installé j'aperçus au nord-est une vaste étendue d'eau. A en juger par la carte, ce devait être l'Adriatique, dont la vue inattendue me causa, ainsi qu'à mes compagnons, un véritable plaisir. Nous la suivions encore des yeux, quand un paysan basané, revêtu d'un costume pittoresque, vint nous examiner avec des yeux perçants. Après avoir satisfait sa curiosité, il prit un chemin de traverse, et s'enfonça dans un bois que nous ne devions atteindre qu'au bout d'une demi-heure , car la conformation du terrain nous obligeait à faire un détour. L'allure de cet inconnu me parut suspecte; je le pris pour un de ces bandits dont j'avais lu la description dans les romans; mais mes craintes ne tardèrent pas à se dissiper. Le prétendu brigand était tout bonnement un honnête fermier, qui était allé annoncer notre approche aux habitants d'une ferme isolée , et nous avait fait préparer cinq ou six attelages de bœufs, pour nous faciliter la montée d'un escarpement presque abrupt.
jS'ous touchions à l'auberge oii nous devions arrêter, lorsqu'un courrier nous devança en faisant retentir les airs de ses clic clac. Il retint, au nom de lord Lansdown, l'asile sur lequel nous comptions, et nous fûmes forcés d'aller plus loin. Nous passâmes la nuit dans une maison isolée, qui nous offrit, pour la première fois, un véritable caractère italien. Les chambres à coucher donnaient toutes sur une vaste salle qui était éclairée par en haut.